Chapitre 3 597
« Alors, si je comprends bien, dit Ves en caressant distraitement le dos de Lucky, vous voulez obtenir le droit d’emprunter mon marteau et de l’utiliser en échange des services exclusifs de la Maison de Barach. Cela comprend la conception et le développement de produits, ainsi que des conseils de style personnalisés, c’est bien ça ? »
Cefigo hocha gravement la tête. « Ne le prenez pas mal, patriarche, mais l’esthétique de votre clan n’est pas toujours aussi aboutie qu’elle pourrait l’être. Vos méchas ont tous un charme qui leur est propre, mais on ne peut pas en dire autant de vos uniformes, de vos emblèmes et de vos autres signes distinctifs. La Maison de Barach peut vous aider à élever l’art et le style de votre clan à un niveau supérieur. »
« … Ce n’est pas nécessaire, répondit Ves. Je suis sûr qu’à vos yeux, notre style pourrait être amélioré, mais il reflète qui nous sommes. Si nous engagions vos créateurs pour relooker mon clan, serait-il encore le nôtre ? J’en doute. Notre apparence définit ce que nous sommes. Cela ne vaut pas la peine de compromettre notre identité simplement pour avoir meilleure allure.
Je suis désolé, monsieur Barach, mais votre offre ne m’intéresse pas. »
Cefigo eut l’air de se heurter à un mur. « Euh, nous pouvons tout de même vous aider autrement ! Nous possédons encore des pièces de technologie de première classe que nous pourrions échanger contre votre marteau ou un objet de même valeur ! Nous avons vendu ou mis au rebut une bonne partie des biens hérités que nous avions emportés de la République de Yarman, mais nous pouvons encore vous proposer un objet d’une valeur équivalente. »
« Et qu’avez-vous l’intention de me donner ? Un générateur de bouclier rouillé ? Un vaisseau spatial complètement dépassé ? Je ne crois pas que vous puissiez m’offrir quoi que ce soit qui vaille vraiment le prix de mon marteau. Votre maison est en piteux état et, depuis votre arrivée dans l’Océan Rouge, sa situation financière doit frôler le fond du gouffre. Je me trompe ?
Le bric-à-brac qui vous reste a peut-être une valeur sentimentale pour votre maison, mais je doute sérieusement qu’il ait la moindre utilité pratique ! »
L’expression contrariée de Cefigo montra à Ves qu’il n’était pas loin de la vérité.
« Alors… nous possédons encore quelques droits et propriétés hérités de notre passé. Notre maison a peut-être décliné, mais elle a autrefois joui d’un statut bien plus élevé. Cela nous a conféré des privilèges particuliers, dont certains nous sont restés. »
« De quels privilèges parle-t-on, exactement ? » Ves manifesta enfin davantage d’intérêt pour la négociation.
« Nous… pouvons, par exemple, vous accorder le droit de ravitailler gratuitement vos vaisseaux spatiaux dans n’importe quel avant-poste ou base de l’ATM ! »
« À quelle fréquence ? »
« Euh… une fois tous les vingt ans ? »
« INUTILE ! » rugit Ves. « Montrez-vous un peu plus sérieux, ou sortez de mon bureau ! Je ne fais pas la charité ! Avez-vous quelque chose de concret et de précieux à offrir à notre clan, ou êtes-vous simplement venu quémander l’aumône ?! »
L’artisan de Barach semblait de plus en plus paniqué. Le marteau que Ves avait posé sur son bureau ne cessait de l’attirer, mais il avait clairement compris que ni lui ni sa maison n’avaient les moyens de négocier avec les Larkinson !
La Maison de Barach, un ou deux siècles plus tôt, était bien plus prospère que celle d’aujourd’hui. À l’époque, les Barach auraient facilement pu proposer une concession qui aurait intéressé le patriarche Larkinson.
En fait, si Cefigo avait rencontré les Larkinson un an plus tôt, sa maison aurait pu leur céder tout ou partie des objets de valeur qu’elle avait initialement prévu d’échanger contre le passage vers l’Océan Rouge.
Malheureusement, ils avaient déjà épuisé la majeure partie de leurs ressources pour s’établir dans l’Océan Rouge ! Hormis les services de ses confrères artisans de Barach, Cefigo ne voyait vraiment rien qui puisse satisfaire les exigences de son interlocuteur !
Comme Cefigo continuait de ruminer son incapacité à obtenir ce qu’il voulait, Ves finit par lui tendre une perche.
« Vous savez… à mes yeux, vous n’êtes pas complètement inutiles. » Il esquissa un sourire intriguant. « Bien sûr, votre maison est presque vidée de sa substance, mais elle peut encore se relever dans l’Océan Rouge.
Il lui faudra du temps et elle risque de trébucher en chemin, mais il n’est pas exclu que la Maison de Barach retrouve un jour sa gloire passée, que ce soit dans la République de Yarman ou ici, aux confins de la frontière. »
Le tailleur reprit espoir. « Alors… »
Ves sourit et se pencha en avant. « Je n’investis généralement pas dans d’autres entreprises, mais aujourd’hui, j’ai envie de tenter ma chance. Voici ce que je vous propose : je ne vous donnerai pas ce marteau. Il m’est trop précieux. En revanche, je vous fournirai… des totems qui pourront vous aider, vous et vos confrères artisans, dans votre travail.
Ils sont assez faciles à utiliser, mais ils ne vous procureront probablement pas de résultats immédiats comme mon marteau. Il vous faudra être sincère dans vos pensées et créer une œuvre véritablement remarquable pour obtenir son approbation. »
« L’approbation de qui ? » demanda Cefigo, perplexe.
« Je n’ai pas fini. » Ves agita la main. « L’essentiel, c’est que je suis le seul à pouvoir aider votre maison à retrouver l’élan créatif dont elle a besoin pour devenir une marque prospère. Mais je ne suis pas prêt à le faire gratuitement. Comme je l’ai dit, votre maison ne possède probablement rien qui ait une valeur immédiate, mais si nous travaillons ensemble pour la remettre sur pied, cela changera.
Je ne demande pas grand-chose. Je veux simplement quarante-neuf pour cent des parts de la Maison de Barach. »
« Quarante-neuf pour cent !? » Cefigo faillit se lever, stupéfait et outré. « Nous ne pouvons pas faire ça, monsieur ! Notre maison est toujours restée entre les mains des Barach ! Nous n’avons jamais vendu notre savoir-faire ni notre héritage à des investisseurs étrangers, et je ne vois pas pourquoi cela changerait. Nous ne sommes peut-être plus des Yarmans, mais nous restons fidèles, autant que possible, aux règles et aux traditions de notre État ancestral et de notre culture.
Les étrangers ne doivent jamais compromettre l’intégrité de notre artisanat traditionnel ! »
Ves ricana intérieurement. Pas étonnant que la Maison de Barach n’ait cessé de décliner au cours des deux derniers siècles. Les Barach étaient si attachés à leurs précieuses coutumes et traditions qu’ils rejetaient quantité de solutions évidentes à leurs problèmes !
« Seule une participation importante dans votre maison justifierait que je facilite son essor, déclara-t-il d’un ton catégorique. Ne vous donnez pas la peine d’imaginer des offres dérisoires. Tout ce qui se situe en dessous de ce seuil ne m’intéressera pas le moins du monde. »
La demande catégorique de Ves plaça Cefigo dans une situation délicate. Céder des parts de la maison était tabou chez les Barach. C’était leur héritage et une partie essentielle de leur identité. En céder la moitié revenait à se couper la moitié du corps !
« Vous ne pouvez même pas prendre cette décision seul, n’est-ce pas ? » Ves plissa les yeux. « Alors persuadez l’un de vos anciens de négocier avec moi, ou renoncez à convoiter mes biens. »
« Attendez, monsieur ! Ne pourriez-vous pas nous donner une chance ? Je ne crois pas pouvoir convaincre le reste de notre maison de rompre avec la tradition. Il doit bien y avoir autre chose que nous puissions faire. Quelles autres exigences avez-vous ? »
Ves réfléchit un instant. « Eh bien, le service que je peux vous offrir a une grande valeur. J’hésite à le proposer à des étrangers comme vous. En revanche, je suis moins réticent à l’idée d’en faire profiter mes frères et sœurs Larkinson. Je n’ai pas encore donné à mes clansmen l’occasion de bénéficier de cet avantage, mais je vois bien les choses changer dans un avenir proche.
Il y a beaucoup d’artistes, d’artisans et de concepteurs de méchas qui gagneraient à recevoir un bon coup sur la tête. Je me ferai un plaisir de les satisfaire, pourvu qu’ils soient utiles et qu’ils aient contribué à mon clan. »
Le message était assez clair.
« Vous… voulez que nous rejoignions le Clan Larkinson ? »
« Oui. » Ves sourit. « Si vous refusez de me céder la moitié de vos parts, donnez-moi la moitié de vos artisans. Si vous parvenez à réunir suffisamment de volontaires, notre clan sera heureux de vous accueillir tous. Toutefois, je n’accorderai cet avantage qu’aux Barach qui auront décidé de devenir des Larkinson. Ceux qui s’accrochent obstinément à leurs traditions pourront les garder pour eux.
Nous n’avons pas à nous encombrer de ces imbéciles. »
Cefigo parut scandalisé. Certains de ces imbéciles obstinés dont parlait Ves comptaient parmi les plus grands artisans de la Maison de Barach ! Sans leurs efforts, la maison n’aurait jamais tenu jusque-là !
« Vous ne me laissez pas vraiment le choix, monsieur. Votre clan puissant et prospère m’attire personnellement, mais je ne peux pas tourner le dos à l’héritage de ma maison. Je ne le peux tout simplement pas. Aucun de mes autres parents ne serait d’accord non plus. Nous ne manquerons pas de respect à nos prédécesseurs, qui ont tant lutté et travaillé pour préserver cet héritage. »
Ves ne céda pas d’un pouce. « Vos lignes rouges sont trop contraignantes. Si vous restez campés sur vos positions, je ne vois pas comment nous pourrions parvenir à un accord. Je ne cherche pas à profiter de vous, mais vous devriez mieux que quiconque savoir ce que je peux apporter à des artisans comme vous.
De plus, en tant que vendeur de produits de luxe convoités et recherchés, vous devriez comprendre qu’il ne faut jamais brader ses propres produits. Toute chose a une valeur, et la sous-estimer pour de mauvaises raisons ne fera qu’affaiblir votre position à long terme. Alors non, je ne vous ferai aucune faveur. Si vous ne trouvez rien de mieux, il ne vous reste que deux options.
Vous me cédez quarante-neuf pour cent des parts de votre maison, ou quarante-neuf pour cent de vos artisans. »
Un lourd silence s’installa tandis que Cefigo pesait le pour et le contre. Il s’efforça désespérément de trouver une meilleure solution, mais aucune ne semblait pouvoir satisfaire ce patriarche cupide !
Il finit par fermer les yeux. « Entre les deux propositions que vous avez faites, aucune ne nous convient, mais… mes confrères Barach accepteraient peut-être mieux votre première demande si vous la revoyiez à la baisse. Quarante-neuf pour cent des parts de notre maison, c’est excessif, mais mes parents les plus obstinés pourraient peut-être tolérer un pourcentage inférieur. »
« C’est quarante-neuf pour cent ou rien, déclara Ves d’une voix inflexible. Votre maison n’a aucun moyen de pression sur moi. J’ai toutes les cartes en main. Vous pouvez venir me voir et accepter mes conditions, ou nous pouvons en rester là. Refuser une occasion de coopérer ne me fera rien perdre, mais votre maison risque bien de laisser passer sa seule chance de retrouver sa grandeur passée ! »
« Ce n’est pas vrai, monsieur. Nous pouvons encore réussir par nos propres efforts. Il nous faut simplement du temps. »
Ves éclata de rire. « Hahahaha ! C’est drôle. D’après mes recherches, la Maison de Barach s’est affaiblie et appauvrie d’année en année. Bien sûr, vous avez peut-être trouvé vos marques dans l’Océan Rouge, mais croyez-vous vraiment que le consortium THZ vous laissera vous rétablir gratuitement sur son territoire ? Tôt ou tard, quelqu’un d’autre empochera les bénéfices de votre maison.
Au moins, en coopérant avec moi, vous obtiendrez un avantage concret qui améliorera rapidement votre savoir-faire. Aucun autre partenaire commercial de cette galaxie naine ne pourra jamais vous offrir cela ! »
La réunion prit fin peu après. Cefigo quitta le bureau, accablé et abattu.
Ves, en revanche, avait l’air d’un chat qui venait d’attraper un canari.
Cette conversation inattendue lui fit comprendre qu’il avait trouvé un autre moyen d’accroître les revenus et l’influence de son clan !
Il pouvait commercialiser Vulcan !
En transformant le pouvoir de Vulcan en produit, Ves pouvait attirer tous les artisans sérieux et passionnés ! Le besoin manifeste de Cefigo de recevoir un coup de marteau montrait à quel point des gens comme lui pouvaient être désespérés. Pouvoir obtenir une inspiration suprême par une méthode plus contrôlée pourrait changer leur vie !
Bien qu’il ait d’abord envisagé de répandre, aux confins de la frontière, une fausse religion centrée sur Vulcan, il comprit que c’était une idée stupide.
Pourquoi offrir gratuitement une religion quand je peux en faire un produit de valeur ?
C’était une idée géniale, d’autant qu’elle s’accompagnait d’un service concret et bien réel !
Que la Maison de Barach donne suite à ses offres n’avait aucune importance. Même s’il ne parvenait pas à conclure d’accord avec ces gens, il y aurait toujours d’autres pigeons prêts à vendre leur héritage pour avoir la chance d’obtenir la bénédiction de Vulcan.
« Héhéhé… »