Chapitre 3 584
« Qui est le gentilhomme qui s’occupe de décorer la façade de votre boutique ? » demanda Ves, intrigué.
La vendeuse sourit. « Ah, c’est Cefigo Maran Barach, l’un des nombreux compagnons artisans de notre maison. Monsieur Cefigo a consacré sa jeunesse à apprendre toutes sortes de métiers auprès des tailleurs, des cordonniers, des maroquiniers et des autres artisans de notre maison.
Il a maîtrisé tous les rudiments de la confection d’articles raffinés avant de décider de se consacrer à la couture, et plus précisément à l’art de concevoir des vêtements d’extérieur. »
« Vous laissez donc un tailleur sculpter les murs de votre boutique ? » demanda Gloriana, perplexe.
« Pourquoi pas ? C’est l’une des façons dont nous témoignons de notre maîtrise des métiers d’art. Chaque artisan que nous accueillons dans nos boutiques-ateliers laisse sa marque sur la façade. Ainsi, tous nos visiteurs et clients peuvent juger du talent de nos artisans. »
Ves examina les autres parties de la devanture. Il remarqua qu’elle était divisée en des dizaines de carrés, chacun travaillé à la main par un artisan différent de la Maison de Barach.
Ces sculptures murales personnalisées étaient très variées. Certaines se distinguaient par leur grande sobriété et leur profond respect de la tradition. D’autres semblaient ludiques et expérimentales. Chacune reflétait intimement son créateur.
Au premier abord, leurs styles différents paraissaient disparates, mais tous les artisans de Barach partageaient les mêmes bases. Cela leur donnait suffisamment de points communs pour que leurs œuvres s’enchaînent harmonieusement.
La façade n’était pas encore achevée, mais Ves parvenait déjà à deviner le projet d’ensemble, grandiose et subtil, de cette devanture magistrale. La manière dont elle mêlait les styles de tant d’artisans de Barach était véritablement sublime et le touchait comme peu d’œuvres d’autrui l’avaient fait.
Même Cefigo Maran Barach se démarquait des artisans ordinaires en mettant tout son cœur et toute son âme dans sa sculpture murale. Ves y était particulièrement sensible, et il fut impressionné par la passion que Cefigo consacrait à son art.
Il était dommage qu’aucun des artisans de Barach ne parvînt à donner vie à ses créations. Ves y verrait toujours une lacune. À moins qu’il ne s’agisse de chefs-d’œuvre, la plupart des créations d’autrui ne susciteraient probablement pas beaucoup d’admiration chez lui. Il ne possédait peut-être aucune de leurs techniques raffinées, mais nul ne le surpassait lorsqu’il s’agissait d’insuffler la vie aux objets.
Cela ne signifiait pas pour autant que Ves méprisait les artisans de Barach. Leur travail était profondément ancré dans la tradition. Ils excellaient dans bien d’autres domaines, et leurs visions artistiques lui inspiraient déjà quelques idées pour façonner ses prochains modèles de méchas.
« Combien d’artisans compte votre maison ? »
« Nous employons actuellement plus de cent artisans, dont sept maîtres artisans, six artisans chevronnés et vingt-trois compagnons comme Cefigo. Tous sont formés chez nous afin de perpétuer les arts traditionnels dans lesquels notre maison excelle depuis ses débuts, lorsqu’elle s’est implantée dans la ville de Karmatander, en République de Yarman. »
« La République de Yarman ? » demanda Gloriana. « Cet État de premier rang qui abrite de nombreuses marques de mode ? »
« Tout à fait. Notre maison a beau avoir quitté la République de Yarman il y a plus de deux siècles, nous perpétuons encore nombre de nos savoir-faire traditionnels. Nos artisans actuels sont aussi compétents que leurs prédécesseurs. Nous avons simplement dû nous adapter à de nouveaux matériaux, équipements et goûts. »
« Je vois. La Maison de Barach a dû faire beaucoup d’efforts pour rejoindre l’Océan Rouge. Que comptez-vous faire ici ? »
« Que croyez-vous ? » répondit la vendeuse avec un sourire. « Nous allons perpétuer notre tradition tout en servant autant de clients que possible. Tant qu’il y aura des gens, la décadence raffinée trouvera toujours preneur. Beaucoup de consommateurs se contentent peut-être des produits de nos grands concurrents, mais ces grandes entreprises sont rarement capables d’accorder une attention personnelle à chacun de leurs clients.
Nous, nous sommes différents. Aucun produit Barach ne ressemble à un autre. Même nos articles standards présentent de légères différences, selon l’humeur de nos artisans, la saison et d’autres facteurs. »
« La constance n’est donc pas une priorité », remarqua Ves.
« Le cosmos serait bien plus morne si chaque type de produit était composé de répliques parfaites. L’un de nos autres slogans, c’est : “Choisissez votre artisan, pas votre produit.” La véritable expérience Barach commence par un échange avec nos artisans afin de déterminer votre style personnel, vos préférences, vos besoins et vos désirs.
Ce n’est qu’après une longue séance de découverte que nous nous mettons à fabriquer nos articles à la main, rien que pour vous. Ainsi, vous tirez le maximum de satisfaction de notre travail. D’autres maisons de création ont peut-être abandonné cette approche pour produire davantage et augmenter leurs revenus, mais la Maison de Barach est toujours restée fidèle à sa tradition. »
Ves et Gloriana se mirent à apprécier davantage cette maison de mode. Ses principes et son attachement à une tradition authentique étaient admirables.
L’approche personnalisée de Barach avait beaucoup en commun avec celle de Gloriana dans la conception de méchas. La principale différence, c’était que Gloriana n’était pas profondément ancrée dans une tradition. Elle avait élaboré ses propres méthodes et son propre cadre théorique. Elle n’avait pas eu la chance de pouvoir se tourner vers un concepteur de méchas plus âgé et plus expérimenté.
Cela rendait aussi Gloriana bien plus souple et adaptable dans son travail. Elle n’avait pas à respecter les solutions anciennes et sous-optimales employées par ses ancêtres. L’innovation et l’amélioration constante étaient au cœur de sa démarche.
Gloriana se désintéressa donc rapidement des Barach. À ses yeux, tous ces héritiers qui continuaient d’employer les mêmes méthodes que leurs arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grands-mères s’obstinaient à perpétuer des techniques artisanales dépassées et inférieures, parce qu’ils accordaient trop peu de valeur à leurs propres innovations !
Ce genre de personnes ne réussissait jamais dans l’industrie du mécha. Un concepteur de méchas ne pouvait pas se distinguer en se reposant sur les succès de ses prédécesseurs.
« Ves, laissons les Barach travailler. »
Gloriana tenta doucement de l’entraîner à l’écart. À ses yeux, ils n’avaient rien à acheter ici. Elle n’avait jamais entendu parler de la Maison de Barach, ce qui signifiait qu’elle n’était certainement pas une marque célèbre. Cela réduisait considérablement l’intérêt que cette petite maison de mode lui inspirait.
De toute évidence, les Barach n’étaient pas prêts à accueillir des clients aujourd’hui. Ves ne voyait donc aucune raison de rester non plus.
Alors qu’il jetait un dernier regard à Cefigo Maran Barach, Ves fut saisi d’une étrange impulsion.
Pour une raison ou une autre, Vulcan s’intéressa au tailleur compagnon. Tout ce qui touchait à l’artisanat avait attiré l’attention de son incarnation.
L’esprit de conception lui adressa alors une requête étrange.
Ves doutait sérieusement de la sagesse d’accéder au désir de Vulcan, mais une part de lui trouvait amusante l’idée de semer un peu de pagaille.
Il balaya ses hésitations et s’envola, à la surprise de son épouse comme de tous les autres. Il se rapprocha de Cefigo, qui n’avait toujours prêté attention qu’à son ouvrage.
Ves ne voulait pas troubler sa concentration. Bien au contraire, il souhaitait donner un coup de pouce à l’artisan !
Il tendit le bras vers sa ceinture à outils pour en sortir le Marteau de Brillance. Le grand outil se mit à briller un peu plus fort, Vulcan portant désormais une attention soutenue à l’endroit.
Avant que quiconque ait pu l’arrêter, Ves brandit son marteau avec précaution, mais sans hésiter, et en tapota la tête de Cefigo avec le plat de la tête !
« Monsieur ! Je vous prie de ne pas déranger notre artisan ! »
Bien que Cefigo eût interrompu son travail un instant, son regard s’intensifia à mesure qu’une puissante influence s’insinuait dans son esprit et reliait entre eux de nombreux éléments qui lui avaient posé problème jusque-là.
L’artisan se remit à tailler le mur avec deux fois plus de passion et d’enthousiasme qu’auparavant !
De plus, il abandonna son projet initial et en conçut un tout autre, inspiré par ses idées nouvelles !
Ves ne s’attarda pas pour voir ce que Vulcan et lui avaient provoqué. Agacée par les facéties de son mari, Gloriana finit par réussir à l’entraîner loin de la devanture inachevée.
« Franchement, Ves. Pourquoi as-tu fait ça ? Rien ne justifiait que tu frappes cet homme avec ton marteau ! »
Il haussa les épaules. « Bah, ce n’est pas comme si je me servais du marteau pour autre chose. Ça ne me dérange pas de lui rendre service. J’apprécie toutes les formes d’artisanat, surtout quand elles viennent du cœur. »
Gloriana le dévisagea avec méfiance. « C’est ta façon d’essayer de recruter la Maison de Barach ? »
« Oh, non. Ces gens sont clairement fiers de leur héritage. S’ils n’ont pas rejoint d’autres organisations, ils ne changeront pas d’avis de sitôt. »
Ils continuèrent de discuter jusqu’à atteindre un parc. Le couple s’installa sur un charmant banc et reporta son attention sur sa fille.
Ves prit Aurelia dans ses bras et roucoula pour sa petite fille pleine de vie.
« Wuuughaaa… Guuoo… bbuuuuwwuuu… »
« À ton avis, quand sera-t-elle prête à m’appeler papa ? » demanda Ves d’un ton désinvolte, tout en encourageant Aurelia à pousser d’autres sons.
« Difficile à dire, qu’il s’agisse de bébés ordinaires ou de bébés de conception », répondit Gloriana. « Les experts de Witshaw & Seneca prévoient qu’Aurelia saura dire “maman” dans deux mois. Personnellement, je pense que ce sera plus tôt. Elle est plus intelligente que tous les autres bébés ! »
Ves n’en était pas certain, mais il se dit que tous les efforts qu’il avait consacrés à renforcer sa spiritualité avaient probablement favorisé son développement mental !
Clixie sauta sur le banc et renifla en direction d’Aurelia.
« Miaou~ »
La chatte à la fourrure douce tendit délicatement la patte vers Aurelia. Le bébé gloussa en essayant, sans succès, d’attraper celle de Clixie.
Ves se sentit envahi d’une douce chaleur tandis qu’il savourait cet instant paisible et heureux. Sa vie était devenue bien plus lumineuse depuis qu’il était devenu père.
« Je t’aime, Aurelia. »
« Gwaaaa… bubuwaogaawwaa… »
Le bébé continua de jouer avec Clixie sans avoir l’air de comprendre ce qu’il venait de lui dire.
Pendant que Ves contemplait tendrement sa fille, Gloriana finit de ranger ses affaires. Elle les remit dans son sac à main Hoenbach, puis prit Aurelia des bras de Ves.
« Il commence à faire sombre et froid. Nous devrions terminer notre visite et rentrer », dit Gloriana.
« Allons voir les industries locales du mécha », décida Ves. « Je veux observer nos concurrents et voir comment ils s’en sortent sur cette planète. »
Le quartier industriel le plus proche se trouvait loin de cette rue commerçante huppée. Pour parcourir plusieurs kilomètres rapidement, le groupe dut monter à bord d’une navette.
Quand le couple en descendit enfin, il observa les alentours et aperçut de nombreuses usines et complexes de fabrication.
Le flux des transports et des autres véhicules indiquait que les entreprises locales se portaient toutes bien.
Ves repéra rapidement les plus grandes usines et celles qui généraient le plus de circulation.
« La demande en méchas, en matériaux raffinés et en équipements de construction est élevée. Toutes les entreprises présentes dans ces secteurs doivent faire beaucoup de bénéfices. Il sera difficile d’égaler leur réussite. Si elles peuvent se procurer autant de matières premières, c’est que chacune de ces entreprises dispose d’un solide réseau. »
Ves enviait en réalité les producteurs locaux. Le Clan Larkinson avait certes réussi à conclure plusieurs accords avec des fournisseurs de Vulit, mais leur portée restait limitée.
S’il voulait produire beaucoup de Guerriers des Illuminés, il devait trouver un nouveau fournisseur.
Mais comment s’y prendre ?
Il devait discuter de ce problème avec Shederin avant de décider de la marche à suivre. Il en avait assez d’être freiné par cette difficulté. L’idéal serait que son clan puisse coopérer avec l’un des grossistes les plus importants et influents de l’Océan Rouge.
« La demande en matériaux est trop forte en ce moment, mais nous n’avons pas le choix. Sans matériaux, nous ne pouvons rien produire. Et si nous ne produisons rien, nous ne pourrons pas devenir plus forts ! »