Chapitre 3 577
Des alarmes retentirent dans le cockpit du Guerrier des Illuminés, mais Jessica ne les entendit pas. Elle était tellement absorbée par ses propres sensations qu’elle ne se rendait même plus compte qu’elle pilotait un mécha !
De retour dans le hangar de l’Esprit de Bentheim, Ves s’inquiéta bien davantage en voyant le niveau de stress de la pilote d’essai grimper en flèche.
Il s’attendait à ce que le Guerrier des Illuminés suscite une réaction intense chez Jessica Quentin, mais les pics qu’il observait étaient excessifs !
Et ils lui semblaient étrangement familiers. Ces relevés ne ressemblaient-ils pas à ceux qu’il avait obtenus en expérimentant sur de nombreux nains ?
Il ouvrit de grands yeux, alarmé. « QUINT ! Qu’est-ce que tu fiches, bon sang ?! »
Plus de cent kilomètres séparaient Ves du mécha Guerrier des Illuminés qu’il testait. Il ne pouvait donc pas suivre l’évolution de la lueur ni des autres phénomènes spirituels autour de son mécha.
Avec le recul, il aurait dû le placer un peu plus près de lui. Malgré les risques évidents que cela comportait pour la sécurité, Ves tenait vraiment à mieux comprendre ce qui se passait à l’intérieur de son nouveau mécha.
D’après ce qu’il pouvait déduire des signes vitaux de Jessica Quentin, la pilote traversait un bouleversement considérable. Son rythme cardiaque et les autres indicateurs de stress grimpaient à la manière de ceux des sujets sur lesquels il avait fait des expériences par le passé !
Plus Ves étudiait les données, plus il constatait les similitudes entre les courbes. La progression était si anormale et alarmante qu’il ne voyait qu’une seule explication aux signes physiologiques de Jessica Quentin, qui s’emballaient à ce point.
Le Quint soumettait sa propre pilote de mécha à toute la puissance de la nouvelle lueur de transcendance du mécha !
Cela dépassait de loin la limite de sécurité qu’il avait programmée !
« Comment ?! »
Ves faillit céder à la panique en se demandant comment le Quint avait pu contourner la limite de sécurité du Guerrier des Illuminés.
Le mécha chef-d’œuvre s’en prenait-il à la machine nouveau-née ? Le Quint avait-il vraiment piraté le mécha Guerrier des Illuminés et supprimé de force les barrières de sécurité que Ves avait mises en place pour empêcher son nouveau modèle de tuer ses propres pilotes ?
Si c’était vrai, cela aurait des conséquences majeures pour Ves et ses relations avec les diverses entités spirituelles qu’il avait créées ou ralliées au fil des ans.
Pendant longtemps, Ves et les différents esprits qui avaient rejoint sa collection avaient entretenu des rapports harmonieux. Tous deux tiraient profit du respect des règles.
Tant que Ves continuerait à concevoir des méchas, il pourrait compter sur les esprits de conception pour renforcer son travail.
En retour, les esprits de conception recevaient un apport spirituel dont ils avaient besoin pour préserver leur existence incorporelle et, peut-être, évoluer davantage.
Pourquoi le Quint était-il différent ?
« C’est un mécha, pas un organisme vivant traditionnel. »
Ves s’y prenait différemment selon les méchas qu’il créait. Lorsqu’il donnait naissance à un nouvel esprit de conception, il cherchait généralement à créer une forme de vie assez proche de l’être humain.
Il prit en compte leurs émotions, leurs motivations, leurs penchants et les autres Aspects vivants, et tâcha d’en faire des individus aussi complets que possible, tout en veillant à ce qu’ils remplissent leurs fonctions premières.
Quand il concevait ou construisait ses méchas, il ne cherchait pas à créer des individus complets. Il voulait qu’ils vivent pour leur travail et accomplissent leur fonction sans dévier de leur but.
Il adoptait une approche plus ciblée parce que ses méchas devaient être assez fiables et constants pour que les pilotes puissent compter sur eux. Il aurait été fâcheux que chacun de ses méchas vivants soit différent des autres, malgré un modèle identique, pour ses Larkinson comme pour ses clients !
Bien sûr, même si ces méchas partaient presque comme des copies conformes, ils finissaient par diverger à mesure que différents pilotes les utilisaient. Chacun développait peu à peu son propre caractère et évoluait à sa manière.
Le Quint et le Bouclier de Samar étaient les exemples les plus marquants de ce genre de méchas. Tous deux s’étaient tellement éloignés du modèle sur lequel ils étaient fondés qu’ils avaient littéralement acquis une vie propre !
Ves les considérait comme des enfants qui avaient grandi. Ils étaient devenus des adultes, assez mûrs pour faire leurs propres choix, se lier d’amitié avec qui ils voulaient et se fixer leurs propres objectifs.
Jusqu’alors, Ves ne s’était jamais demandé si ses méchas vivants continueraient à se comporter de manière responsable. Les modèles qu’il leur avait fournis étaient déjà imprégnés d’une forte loyauté envers le Clan Larkinson. Même s’ils évoluaient dans des directions différentes, ils avaient tous les mêmes racines !
« Mais qu’en est-il du Quint ? Est-ce qu’il a déraillé ?! »
Le Quint était de loin le mécha standard le plus précieux du Clan Larkinson. C’était une relique vivante qui pouvait apporter de nombreux avantages aux Larkinson, à condition de continuer à servir fidèlement le clan comme il l’avait toujours fait.
Rien que l’idée de devoir le mettre à la retraite parce qu’il risquait de faire du mal à une pilote de mécha était douloureuse pour Ves !
Pourtant, en tant que chef de clan et concepteur de méchas, il n’aurait pas le choix : si le Quint se conduisait gravement mal, il devrait l’enfermer dans l’équivalent, pour un mécha, d’une prison.
Si Jessica Quentin avait la tête qui explosait parce que le Quint était incapable de se contenir, Ves aurait de sérieux ennuis avec l’AMT !
Il sentait presque Jovy le regarder. Le compagnon concepteur de l’AMT devait tout observer avec attention. Si Jessica Quentin mourait pendant cette séance d’essai, Ves ne pourrait pas se dérober à ses responsabilités !
Pendant que Ves s’inquiétait des conséquences de ce qui se passait, Jessica ne se sentait pas du tout mal. C’était même tout le contraire. L’élimination de toutes les distractions et l’amplification de ses obsessions les plus profondes lui permirent de découvrir pour la première fois qui elle était vraiment.
Elle avait beau s’introspecter et s’analyser, elle ne parvenait pas à dépasser ses propres mensonges. Tels des murs, ceux qu’elle inventait et se répétait l’éloignaient des aspects les plus laids de sa personne, auxquels elle ne voulait pas penser.
Ce que le Guerrier des Illuminés lui faisait avait abattu tous ces murs et mis la vérité à nu.
En fait, il ne s’était pas contenté de faire tomber les murs. La puissante lueur nouvelle du mécha avait fait remonter à la surface la prisonnière enfermée au plus profond de son cœur !
À présent, Jessica Quentin ne pouvait même plus détourner son attention d’elle, quand bien même elle l’aurait voulu. Cette prisonnière avait pris tant de place qu’elle ne pouvait penser à rien d’autre.
« Alors, c’est ça, la vraie moi », murmura-t-elle.
La vérité était toute simple.
Jessica Quentin n’était pas une soldate fière de servir l’AMT. Elle se sentait peut-être ingrate de penser ainsi, mais, née dans une famille déjà membre de l’Association, elle n’avait jamais eu le choix de ceux qu’elle servirait.
De plus, elle ne se sentait pas particulièrement liée à l’une ou l’autre des factions de l’AMT, bien qu’elle appartînt à l’une d’elles. Ses parents étaient déjà affiliés à la Faction survivaliste et s’attendaient simplement à ce que leur fille suive leurs traces.
Toute sa vie, elle avait cru avoir largement le choix quant à la personne qu’elle allait devenir. Mais les quelques décisions qu’on lui avait laissée prendre ne lui avaient donné qu’une illusion de liberté.
Dès qu’on avait découvert qu’elle avait les prédispositions génétiques requises, tout son entourage avait tenté de la façonner en pilote de mécha.
Était-ce une mauvaise chose ? Pas nécessairement. Jessica aimait sincèrement son métier. Les pilotes de mécha étaient essentiels à l’Ère des Méchas, et c’était un honneur de rejoindre leurs rangs, aussi nobles que ceux-ci fussent.
Même si son entourage ne l’avait pas poussée à devenir pilote de mécha, elle aurait tout de même donné le meilleur d’elle-même dans les académies et les programmes d’entraînement.
Ce qui la désespérait, c’était d’avoir passé toute sa vie sans prendre suffisamment de décisions par elle-même. Elle avait vécu sous la direction de diverses personnes. Ses parents, ses instructeurs, ses supérieurs et même Maître Willix avaient décidé pour elle sans jamais vraiment lui laisser voix au chapitre concernant son avenir.
Elle ne s’en était peut-être jamais offusquée auparavant parce qu’elle avait toujours vécu ainsi, mais, au fond d’elle, son ressentiment face à ce manque d’égards ne cessait de croître. Après toutes ces années à mener une vie qui ne la satisfaisait pas vraiment, ce ressentiment accumulé avait fini par former une montagne !
À présent, la montagne s’élevait lentement, et Jessica se sentait de plus en plus envahie par une colère brûlante contre cette absence de choix.
Plus elle repensait aux moments où elle s’était comportée comme un drone docile de l’AMT, obéissant sans un mot à chaque ordre reçu, plus elle alimentait son désir de sortir de son cocon et de s’envoler librement comme un papillon !
« Je… je sais qui je suis, maintenant ! » cria-t-elle. Qu’elle s’adressât à son mécha, au Quint ou à elle-même, peu importait ! « Le Vénérable Tusa avait raison depuis le début. C’est bien plus libérateur de se soucier de soi que des autres ! »
La période où elle était devenue un Démon de la Vitesse et avait servi aux côtés du Vénérable Tusa Billingsley-Larkinson avait été la plus heureuse de sa vie.
Elle admirait Tusa. Elle enviait sa puissance. Mais ce qui l’impressionnait le plus chez lui, c’était qu’il avait la force et le cran de faire ses propres choix.
Bien sûr, il restait un Larkinson et ne manquait jamais de défendre le clan quand il le fallait. Pourtant, sa manière d’aborder ses responsabilités différait nettement de celle de bien d’autres Larkinson.
Tusa donnait toujours l’impression d’être là uniquement par choix. Si le Clan Larkinson prenait un jour une direction avec laquelle il n’était pas d’accord, il n’hésiterait pas à démissionner et à partir, peu importe ce qu’on l’autorisait à faire ou ce qui était juste.
C’était une position audacieuse, mais les Larkinson la toléraient parce qu’il était un pilote expert. Tous les membres du clan savaient qu’il était inutile de chercher à faire changer d’avis les pilotes experts, tant ils étaient attachés à leurs principes et à leurs convictions.
Les yeux de Jessica brillèrent d’un éclat vif : elle avait trouvé son passeport pour la liberté.
Pour gagner son autonomie, il lui fallait devenir une pilote experte, profondément déterminée à décider elle-même de sa vie !
Si elle devenait assez puissante pour imposer le respect à l’AMT, les gens ne balaieraient plus ses opinions d’un revers de la main !
Si elle montrait qu’elle était prête à se battre et à mourir pour le droit de faire ses propres choix, l’AMT n’aurait d’autre choix que de lui accorder ce qu’elle voulait, plutôt que de gâcher une potentielle pilote as ou une pilote divine !
« La puissance ! Je peux faire tout ça, à condition d’avoir la puissance ! » Jessica leva le poing et le serra comme si elle saisissait son destin. « Ce n’est qu’en devenant une demi-déesse que j’aurai les moyens de reprendre le contrôle ! »
Au moment où la montagne qui s’élevait en elle allait jaillir de son cœur et se transformer en papillon, tout s’effondra brusquement : le cockpit entier s’éteignit !
« AHHHHH ! »
Jessica se prit la tête, prise de douleur. La perte soudaine d’alimentation de son mécha, alors qu’elle était en interface avec lui, provoqua chez elle une réaction bien plus violente. La coupure lui était d’autant plus pénible que ses émotions étaient à leur comble !
À bord de l’Esprit de Bentheim, Ves conserva une expression impassible en confirmant que le Guerrier des Illuminés avait bel et bien perdu l’alimentation de tous ses systèmes.
Bien qu’il fût d’ordinaire opposé à l’installation d’interrupteurs d’urgence dans ses méchas, il faisait des exceptions dans ce genre de situation.
Tout mécha fondé sur un nouveau modèle représentait un danger potentiel pour son pilote. C’était d’autant plus vrai cette fois-ci qu’il avait intégré une solution dangereuse à la conception du Guerrier des Illuminés.
Ne pas équiper son premier mécha Guerrier des Illuminés d’un interrupteur d’urgence aurait été stupide, dans ces conditions !
« Bon, voyons comment se porte la pilote d’essai. »