Chapitre 3 553
L’Alliance du Crâne d’Or ne pouvait pas laisser passer l’occasion d’explorer la première épave extraterrestre rencontrée depuis le début de sa véritable expédition.
L’un des principaux objectifs d’une expédition en territoire nouveau et inconnu était de dénicher et de piller de précieux trésors !
Ce grand vaisseau biologique extraterrestre de cinq kilomètres de long devait forcément contenir quantité de richesses. Exotiques de grande qualité, artefacts extraterrestres rares ou paradigmes technologiques totalement étrangers : le Titania devait être une véritable caverne d’Ali Baba !
Peu après que les dirigeants de l’Alliance eurent décidé d’y entrer, l’immense flotte s’approcha du système intérieur à bonne allure, mais avec une prudence relative.
Un groupe de vaisseaux capitaux, dont le Wild Torch remis à neuf, accéléra en tête sous la protection d’un peu plus d’une centaine de porte-flottes de combat.
Ves contempla avec fierté les nombreux vaisseaux qui avançaient de concert. Il avait autrefois craint de manquer cruellement de puissance de feu lorsque la flotte expéditionnaire avait franchi la porte de l’Au-delà.
Il s’inquiétait encore du pouvoir de dissuasion de la flotte combinée, mais l’arrivée de nombreux porte-flottes de combat obtenus par divers moyens l’avait énormément soulagé.
Les porte-flottes de combat n’avaient pas grande importance face aux forces humaines, en raison de la période de protection de deux ans, mais ils pouvaient se révéler utiles dans d’autres circonstances.
Ils tombaient à point nommé, car les extraterrestres ne suivaient pas les règles de l’humanité. Avec des milliers de méchas supplémentaires à leur disposition, les trois partenaires de l’Alliance se sentaient bien plus capables d’affronter les menaces susceptibles de surgir pendant l’exploration de cette mystérieuse épave extraterrestre !
Installé dans le siège d’observation, sur la passerelle de son vaisseau amiral, Ves fit rapidement le compte des méchas que la flotte pourrait embarquer. Sa main caressait distraitement le dos de Lucky tandis qu’il comptait.
« Miaou. »
« Oui, les Crossers se sont surpassés, dit Ves. Ils peuvent aligner près de six mille méchas s’ils le veulent, mais je ne suis pas certain qu’ils aient rempli tous leurs nouveaux vaisseaux. Il leur faut produire ou acquérir beaucoup de méchas, et ce n’est pas une mince affaire. Réunir autant de matériel demande du temps et de l’argent. »
« Miaou. »
« Les Chercheuses de Gloire doivent être dans une situation similaire, même si elles ont moins de contraintes. Elles n’ont reçu que vingt porte-flottes de combat de leurs amies hexers, ce qui n’est pas énorme. Elles ont peut-être déjà rempli la plupart des hangars de leurs méchas, qu’elles avaient auparavant stockés dans leurs vaisseaux capitaux. »
Il estima que les Chercheuses de Gloire ne pourraient déployer que deux mille sept cent cinquante méchas au maximum, soit l’équivalent d’un régiment de méchas surdimensionné.
« Miaou, miaou. »
« Pour l’instant, la flotte Larkinson se situe entre les deux. Nous n’avons pas acquis autant de porte-flottes de combat que le Clan Cross, mais nous sommes mieux lotis que les Chercheuses de Gloire à cet égard. Nous pouvons déployer jusqu’à quatre mille méchas si nous récupérons beaucoup de cales de fret inutilisées. Malgré tout, nous avons perdu un grand nombre de méchas amenés dans l’Océan Rouge, à cause des pertes subies lors des tournois.
« La dernière fois que j’ai vérifié, nos ateliers de production étaient toujours en train de reconstruire des méchas à partir de matériaux recyclés. »
Avec davantage de temps, les partenaires de l’Alliance pourraient finir par porter leur puissance combinée à un niveau légèrement supérieur à celui d’une division de méchas. Une force de combat bien plus respectable, qui permettrait à la flotte expéditionnaire de s’aventurer sans risque dans de nombreux territoires ordinaires.
Pour l’instant, Ves estimait qu’il manquait encore plusieurs milliers de méchas à la flotte expéditionnaire. Cela pourrait faire une différence aujourd’hui, ou pas.
« J’espère qu’on n’aura pas de mauvaise surprise. »
Lucky tourna la tête pour lancer à Ves un regard noir. « Miaou ! »
« Hé, hé ! Ce n’est qu’une superstition sans fondement ! »
« Miaouuu ! »
« Tu es juste contrarié parce que tu n’aimes pas manger de matière organique. Hé, ça me fait penser à quelque chose. Tu peux manger de la chair extraterrestre si elle contient assez de métaux et d’exotiques ? »
« MIAOUUU ! »
Tandis que Ves se demandait si Lucky serait capable d’avaler le Titania tout entier, la flotte continuait de s’approcher du vaisseau amiral extraterrestre à la dérive, en restant extrêmement vigilante.
Les différentes forces coordonnèrent leurs actions et prirent de nombreuses précautions pour se prémunir contre les embuscades.
Les Vandales flagrants envoyèrent leurs porte-flottes de combat devant la flotte principale et les dispersèrent dans différentes directions afin de surveiller les approches sous tous les angles.
La flotte expéditionnaire déploya également de nombreux capteurs d’écoute, répartis dans tout le système stellaire. Certains, plus imposants, abritaient des nœuds de communication quantique bon marché, capables de transmettre instantanément à la flotte principale un avertissement en cas d’anomalie.
C’était une précaution indispensable contre les vaisseaux hostiles en transit supraluminique. Ils allaient si vite que, dans bien des cas, la lumière signalant leur passage arrivait beaucoup trop tard !
Heureusement, même si un vaisseau extraterrestre en transit parvenait à se glisser jusqu’à la flotte principale, les Larkinson et leurs alliés avaient quelques surprises en réserve !
Des modules spéciaux installés sur le Gorgoneion, le Wild Torch et d’autres vaisseaux capitaux s’activèrent. Ils consommaient beaucoup d’énergie, mais leurs effets étaient absolument essentiels.
Ils renforçaient l’espace environnant, compliquant considérablement la déformation de l’espace par les moteurs supraluminiques.
Le seul inconvénient des modules commerciaux de stabilisation dimensionnelle était qu’ils obéissaient, comme tout autre générateur de champ, à la loi de l’inverse du carré. Leur portée effective était donc assez limitée.
« Eh bien, au moins, ils peuvent empêcher les vaisseaux de guerre extraterrestres de s’approcher et de tirer à bout portant. »
En réalité, ce n’était pas là le plus grand danger pour les vaisseaux spatiaux équipés de moteurs supraluminiques.
Le pire cauchemar de tous ceux qui vivaient dans l’Océan Rouge était de savoir ce qui se passerait si les vaisseaux en approche ne ralentissaient pas. Et s’ils percutaient une coque à une vitesse relativiste, voire supraluminique ?
Le résultat n’avait rien de réjouissant, pour le dire gentiment !
En réalité, lancer facilement des attaques suicides n’était pas si simple. Les moteurs supraluminiques peinaient à déformer l’espace lorsqu’il contenait beaucoup de matière et d’énergie. La technologie supraluminique empêchait aussi les vaisseaux de s’écraser contre des obstacles tels que des rochers spatiaux errants.
Mais cela n’empêchait pas un vaisseau de passer en transit supraluminique, puis de couper ses moteurs quelques instants avant que sa trajectoire ne croise celle d’un autre bâtiment !
Les flottes pionnières devaient tenir compte de bien d’autres dangers encore. Ves deviendrait probablement fou s’il devait prendre en charge tous ces facteurs de risque !
« Enfin, c’est à ça que servent mes subordonnés. Je suis sûr qu’ils ont envisagé toutes les éventualités. »
À mesure que la distance entre la flotte expéditionnaire et le Titania diminuait, les unités de méchas Larkinson qui n’étaient pas déjà en patrouille se préparèrent toutes au déploiement.
Le commandant Melkor Larkinson supervisait le briefing de ses pilotes de méchas Avatars par leurs officiers. Les présentations portaient tout particulièrement sur la manière de réagir aux situations inédites et imprévisibles impliquant des vaisseaux et des forces extraterrestres.
« Dispersez-vous, insista une capitaine de méchas en désignant un scénario de bataille projeté, où une Deuxième Compagnie de Méchas humaine affrontait un vaisseau extraterrestre générique. Si vous rencontrez un vaisseau extraterrestre, quelle que soit sa taille, il y a de fortes chances qu’il soit armé. Comme ces vaisseaux sont bien plus grands que les méchas, ils peuvent facilement embarquer des armes capables de détruire non pas un, mais plusieurs méchas à la fois.
« Il est donc essentiel de commencer en formation dispersée et de vous tenir prêts à vous écarter davantage selon les forces que nous aurons en face. »
Si les pilotes n’avaient pas compris le message de la capitaine, la simulation projetée le leur fit saisir sans équivoque.
Le premier scénario montrait la Deuxième Compagnie de Méchas avançant en formation défensive classique. Celle-ci lui offrait une excellente protection contre les assauts au corps à corps, mais permettait aussi au vaisseau de guerre extraterrestre de réduire tous les méchas en miettes d’une seule salve de ses canons principaux !
« La défense ne sert à rien. Aussi robustes que soient vos chevaliers spatiaux, aucun n’est conçu pour résister à une telle puissance de feu. Si vous êtes touchés, j’espère que vous aurez éjecté votre cockpit de votre machine condamnée juste avant l’impact. À votre place, je garderais constamment la main sur le levier d’éjection. Nous pouvons remplacer un mécha, mais pas ramener les morts à la vie.
« Même si vous vous trompez et que vous vous éjectez trop tôt, ce n’est pas grave. Il suffira de remettre le cockpit dans le mécha après coup. »
Combattre de front des vaisseaux de guerre était terrifiant pour n’importe quel pilote de mécha. Les Larkinson le savaient bien : ils s’étaient déjà battus contre l’un d’eux.
Les règles du combat étaient très différentes. Non seulement les méchas risquaient d’être anéantis en un instant, mais les vaisseaux de la flotte expéditionnaire devaient aussi se préparer à des attaques directes bien plus dangereuses que tout ce qu’un mécha pouvait déclencher !
Ces circonstances particulières amenèrent le commandant Melkor à se demander s’il était judicieux de partir au combat avec ses hommes. En tant que chef, il pouvait tout aussi bien remplir son rôle depuis le centre de commandement du Gorgoneion.
Il grimaça en ajustant la visière de son casque. « Non ! Je ne devrais pas penser comme ça. Je dois garder mon instinct de combattant. En plus, Gloriana a déjà commencé à concevoir un mécha sur mesure pour moi. Ce serait dommage qu’elle se donne tout ce mal pour que je quitte ensuite le terrain. »
Il ne se prenait pas pour une seconde Casella Ingvar, mais il avait sa propre fierté, en tant qu’homme et pilote de mécha.
Un homme plus âgé ne tarda pas à rejoindre Melkor.
« Comment se portent nos méchas, major ? »
« Tous les méchas affectés à notre légion de méchas sont prêts au déploiement, monsieur, rapporta le major Cardano Belsir. Certaines machines plus anciennes, moins fiables à force d’avoir été endommagées et réparées, ne seront peut-être pas au meilleur de leur forme, mais elles devraient pouvoir suivre les manœuvres. »
« Et les hommes ? »
« Ils sont… plus effrayés qu’impatients. »
Le major récemment nommé était l’une des dernières recrues du Clan Larkinson. Le major Belsir apportait aux Avatars du Mythe le sens de la structure et les compétences de gestion dont ils avaient grand besoin.
Diplômé d’une académie militaire, il avait gravi les échelons d’une organisation militaire jusqu’à la cinquantaine. Le major Belsir compensait parfaitement les lacunes du commandant Melkor, notamment dans les aspects plus rébarbatifs de la direction d’une légion de méchas, comme l’administration et la logistique.
Melkor avait confié ces responsabilités à d’autres officiers, mais il était appréciable que quelqu’un les supervise et sache ce qu’il fallait faire.
Le seul défaut qui empêchait le major Belsir de gagner davantage le respect des Avatars était qu’il n’était pas pilote de mécha. Même si savoir combattre à bord d’un mécha n’avait aucun rapport avec les compétences de commandement, les pilotes étaient bien plus enclins à confier leur vie à quelqu’un qui comprenait leur sort et avait connu les mêmes dangers.
« Il est bon de respecter les menaces extraterrestres, dit le commandant Melkor, qui réfléchissait à l’état de ses hommes. Mais nous ne pouvons pas laisser leur peur de l’inconnu entamer leur courage. Ce n’est que le début de notre grande aventure dans l’Océan Rouge. Si la nouveauté suffit à nous effrayer, comment pourrons-nous affronter les autres dangers ? »
Le major Belsir n’avait pas l’air à l’aise. « Les dangers dont nous devons tenir compte dans l’Océan Rouge sont bien plus grands, commandant. Certains Avatars pensent que nous n’avons même pas besoin d’explorer une épave extraterrestre aussi vaste et potentiellement dangereuse. »
« Ils ont le droit de le penser, mais ils doivent suivre les ordres quoi qu’il arrive. La décision d’explorer le Titania ne nous appartient pas. Nous sommes des Avatars. Nous combattons les ennemis du clan, rien de plus. »
Cela dit, le commandant Melkor avait lui aussi des réserves au sujet de l’approche de l’épave extraterrestre. Un immense vaisseau capital, même extraterrestre, n’aurait pas dû rester intact aussi longtemps. Pourquoi aucune autre flotte pionnière n’avait-elle déjà exploré l’épave ? Pourquoi le Titania était-il seul ?
Tout autour de cet événement soulevait tant de questions que le commandant Melkor craignait que les Larkinson ne foncent tête baissée dans une nouvelle situation qui leur échapperait.
Si cela arrivait… les Avatars devraient une fois de plus montrer ce dont ils étaient capables.
« Nos hommes doivent être prêts. »