Chapitre 3 551
Après avoir longuement discuté avec Ves dans une ambiance chaleureuse, le professeur Benedict regagna enfin la flotte du Clan Cross. Sa navette retourna directement au Moteur cyclique, l’équivalent du Esprit de Bentheim pour le Clan Cross.
Ves réfléchit à ce qu’il avait entendu et appris auprès du Concepteur de méchas senior.
« Je devrais prendre tout ce qu’il a dit avec des pincettes. »
Un homme aussi retors que le professeur Benedict ne pouvait pas rester honnête. Chacun de ses mots avait un but. S’il devait mentir ou déformer la vérité pour s’attirer davantage de sympathie, il n’hésiterait pas une seconde !
Ves le savait très bien, car il aurait fait pareil s’il avait été à la place de l’autre homme !
Le seul problème, c’était qu’il ne parvenait pas à cerner les intentions du professeur Benedict. Certes, le concepteur de méchas plus âgé désirait ardemment devenir Maître, mais quel rapport cela avait-il avec ses paroles et ses actes ?
« Des occasions. Tout est question d’occasions. »
Le professeur Benedict affirma qu’il pourrait agir avec beaucoup plus de facilité si la société humaine traversait de grands bouleversements.
Ves pouvait comprendre cet argument dans l’absolu, mais il ne parvenait pas à déterminer si le professeur avait quelque chose de précis en tête.
« Tout ce qui peut bouleverser l’ordre actuel aura de nombreuses répercussions. Certaines risquent d’être catastrophiques pour les gens. »
Il espérait vraiment que le professeur Benedict ne se retrouverait pas mêlé à une affaire controversée.
Cette fois, l’homme n’était plus seul. Il était le second dirigeant du Clan Cross et un membre important de l’Alliance du Crâne d’Or. Tout ce qui le toucherait personnellement pourrait aussi avoir des conséquences pour ses alliés !
À présent, Ves avait compris que l’Océan Rouge était parcouru de nombreux courants souterrains. En tant que nouveau centre de gravité de la civilisation humaine, la galaxie naine avait attiré quantité d’intérêts puissants.
Beaucoup cherchaient à s’emparer du pouvoir en conquérant des territoires. D’autres voulaient récolter autant d’eau de phase que possible pour construire des appareils extraordinaires. Les plus audacieux espéraient explorer tout ce que les extraterrestres avaient à offrir avant leur extinction.
Ces objectifs semblaient simples, mais les grandes puissances pouvaient accomplir des choses terrifiantes quand elles s’en donnaient les moyens.
Quelle puissance supplémentaire les Terriens gagneraient-ils s’ils conquéraient le tiers de l’Océan Rouge ?
Que ferait le Nouvel Empire de Rubarth s’il parvenait à accumuler des millions de litres d’eau de phase ?
Quelles inventions délirantes un institut de recherche rebelle mettrait-il au point après avoir mis la main sur des technologies extraterrestres exotiques ?
« Tout va changer ! »
Ves comprenait le but général poursuivi par les Deux Grands en prenant le risque d’envahir une galaxie naine déjà occupée par différentes races extraterrestres.
« C’est un catalyseur de changement. Une impulsion considérable, qui peut sortir la civilisation humaine de son ornière et lui donner une nouvelle raison de regarder vers l’extérieur. »
Curieux, il se connecta au réseau galactique avec son communicateur. Il trouva rapidement une base de données et rechercha quelques statistiques précises.
Il s’avéra que le nombre de conflits internes ayant éclaté parmi les humains depuis l’ouverture de l’Océan Rouge avait déjà diminué de trente pour cent !
Les guerres étaient bien moins nombreuses depuis que les humains avaient trouvé de meilleures occasions de réaliser leurs ambitions !
On ignorait encore si les États humains continueraient à se retenir une fois l’engouement pour l’Océan Rouge retombé, mais ce qui s’était produit jusqu’à présent constituait déjà une évolution positive pour beaucoup !
Ves pouvait même deviner ce que les Deux Grands souhaiteraient faire ensuite, une fois la conquête de l’Océan Rouge achevée.
« Il faudra ouvrir une nouvelle frontière pour maintenir l’attention de l’humanité tournée vers l’extérieur. S’il n’y a plus rien à conquérir, tout le monde retournera vite ses armes contre son voisin ! »
C’était aussi l’une des nombreuses leçons que l’humanité avait tirées de l’Âge de la Conquête. Lorsque les conquêtes effrénées étaient devenues plus difficiles à poursuivre, les gens avaient commencé à braquer leurs armes sur leurs voisins humains les plus proches plutôt que sur leurs proies extraterrestres, toujours plus lointaines.
Si les Deux Grands étaient vraiment déterminés à ne pas répéter les erreurs du passé, Ves pouvait facilement imaginer l’AMT et l’AMC agiter de nouveaux objectifs sous le nez de chaque humain.
« Tout cela mène quelque part, mais où ? »
Ves pouvait émettre toutes sortes d’hypothèses, mais sans données supplémentaires, il ne pouvait tirer aucune conclusion solide.
Pour l’instant, il devait simplement se demander si son clan et lui pourraient profiter de cette vague montante. Le professeur Benedict avait la bonne attitude face aux tendances qui traversaient la civilisation humaine. Quoi qu’il arrive à l’avenir, il y aurait toujours moyen de tirer parti des changements !
Le temps passa tandis que Ves se replongeait dans son travail. Il consacra du temps à concevoir ses méchas, mais s’occupa aussi de diverses autres affaires.
Le Clan Larkinson approchait du moment où il mettrait en œuvre une nouvelle série de réformes, afin de mieux s’adapter à son mode de vie indépendant. La création de sa propre monnaie constituait le projet le plus ambitieux et aurait assurément un impact considérable sur la vie des membres du clan.
Alors que Ves réfléchissait aux spécifications de cette future monnaie, la flotte expéditionnaire regagna l’espace réel comme à l’accoutumée.
Son corps eut vaguement l’impression d’être comprimé dans un tube invisible, mais il avait ressenti cette sensation tant de fois qu’il ne s’interrompit même pas dans ses réflexions.
Jusqu’à ce qu’il reçoive un message d’alerte.
« Général Verle ! » salua Ves en acceptant l’appel d’urgence. « Que se passe-t-il ? Nous sommes tombés sur des flottes hostiles ou quelque chose du genre ? »
« Nous ne sommes pas menacés, monsieur. Peu après notre entrée dans ce système stellaire, nous avons détecté une présence artificielle inconnue, en orbite dans le système interne. Après avoir pointé nos meilleurs capteurs à longue portée dans cette direction, nos analystes ont conclu, avec prudence, que l’objet inconnu pourrait être un vaisseau spatial, et même un vaisseau extraterrestre ! »
« Quoi ?! »
Ves se redressa aussitôt, tandis que toutes sortes de pensées lui traversaient l’esprit.
« Quelle est la taille du vaisseau ? Est-il actif ? Quelle race extraterrestre l’a construit ? Est-il seul ? »
Le Général Verle accueillit toutes ces questions sans changer d’expression. Son calme indiquait déjà qu’il ne pensait pas que la flotte expéditionnaire se trouvait face à une menace immédiate.
« À peine une minute s’est écoulée depuis nos premières observations, nous sommes donc encore en train de recueillir des données. D’après nos premières déductions, le vaisseau inconnu n’est pas humain. Sa conception et la composition de ses matériaux diffèrent trop de ce que nous avons l’habitude de voir sur les vaisseaux construits par les humains. En fait, ce vaisseau extraterrestre est de nature biologique ! »
Cela rappela aussitôt à Ves l’Association de recherche sur la vie et son obsession pour le remplacement des technologies conventionnelles par la biotechnologie.
« Êtes-vous sûr de cette conclusion ? » demanda-t-il. « Et si vous aviez affaire à un vaisseau biologique humain ? »
« Nous sommes presque certains que le vaisseau n’est pas humain, monsieur. Je vous transmettrai les rapports plus tard, afin que vous puissiez comprendre pourquoi nous sommes arrivés à cette conclusion. Quoi qu’il en soit, ce vaisseau biologique mesure au moins cinq kilomètres de long. Il est également épais et de forme vaguement ovale. Malgré son immense taille, sa signature détectable est assez faible. Nous n’avons repéré aucune source d’énergie active dans sa coque biologique.
« En revanche, nous avons détecté de nombreuses anomalies qui indiquent qu’il a subi d’importants dégâts. Nous pensons qu’il s’agit d’une épave. »
Ves se détendit un peu en entendant cela. « Il est mort ? »
Le général secoua la tête. « Nous ne pouvons pas en être certains, surtout face à une technologie extraterrestre qui nous est inconnue. Pour l’instant, nous pouvons supposer qu’il est hors service, mais nous ne devons jamais baisser la garde. Notre flotte restera en alerte jaune et tous nos pilotes de méchas actifs se tiendront prêts à décoller avec leurs machines si la situation dégénère. »
Ves se demanda alors à quel point il était suspect de tomber par hasard sur l’épave d’un vaisseau amiral extraterrestre.
La flotte expéditionnaire s’était certes éloignée de Vulit, mais sa position actuelle restait assez proche de la sphère d’influence humaine. De nombreuses colonies étaient en cours de développement dans les systèmes stellaires avoisinants. Aucune n’était particulièrement importante ni prospère pour le moment, mais la région alentour était assurément peuplée de puissances humaines locales !
Comment un vaisseau extraterrestre avait-il pu se retrouver si loin en territoire revendiqué par les humains ?
Bien que l’état manifestement délabré du vaisseau extraterrestre laissât penser qu’il avait combattu un ennemi inconnu et perdu, pourquoi personne n’était-il venu récupérer l’épave ?
Un vaisseau amiral biologique d’au moins cinq kilomètres devait représenter une création majeure pour n’importe quelle race extraterrestre ! Il devait renfermer, dans sa coque brisée, une foule de technologies extraterrestres fascinantes et de matériaux exotiques.
Alors que tant d’organisations manquaient de ressources, jamais une flotte humaine n’aurait laissé pareil butin derrière elle sans dépouiller entièrement le vaisseau de tout ce qui avait de la valeur !
Soit le vaisseau extraterrestre avait été vaincu par une flotte humaine qui ne s’intéressait pas à l’épave, soit une autre force extraterrestre s’en était chargée.
Quoi qu’il en soit, Ves estima que le Général Verle avait raison d’agir avec autant de prudence.
« Nous devons recueillir davantage de données. Plus nous en saurons, mieux nous pourrons réagir. Essayez de repérer d’autres vaisseaux et d’autres dangers dans ce système stellaire. Je veux savoir si une force embusquée se cache dans une ceinture d’astéroïdes ou si un autre vaisseau biologique extraterrestre se dissimule sous la couverture nuageuse d’une géante gazeuse. »
« Nos hommes vérifient déjà ces possibilités, monsieur. Pour l’instant, nous n’avons détecté aucune autre menace dans le système stellaire, mais je vous tiendrai au courant de tout nouvel élément. Le Blinding Banshee a déjà déployé tout son réseau de capteurs afin de repérer les vaisseaux furtifs ou les mines. La possibilité qu’il s’agisse d’un piège n’est pas négligeable.
« J’ai lu de nombreux récits de ce genre dans le Digest de l’Océan Rouge. »
Le Digest de l’Océan Rouge était le portail d’information le plus populaire et le plus réputé de la nouvelle frontière. Bien que cette publication fût relativement terne et neutre, elle s’était forgé une réputation de fiabilité. Ses employés et ses journalistes vérifiaient toujours leurs informations.
Les récits des batailles livrées dans la galaxie naine étaient toujours très prisés. Ceux qui les suivaient finissaient par bien comprendre comment on menait les combats dans l’Océan Rouge et quelles zones étaient devenues des foyers d’affrontements.
Ves avait lui-même lu des récits de pionniers inexpérimentés faisant des découvertes de grande valeur, avant de comprendre qu’il ne s’agissait que d’un appât destiné à les attirer dans des embuscades soigneusement préparées !
Ves réfléchit à la situation. Le fait que l’épave extraterrestre dérivât dans le système interne était particulièrement inquiétant.
S’il voulait explorer cette étrange épave, il devrait ordonner à la flotte expéditionnaire de se diriger vers l’intérieur du système, privant ainsi l’Alliance du Crâne d’Or d’une possibilité de fuite facile.
Il ne parvenait pas à se décider.
« Veuillez observer la situation et l’analyser du mieux que vous pouvez », ordonna-t-il. Pour l’instant, nos propulseurs supraluminiques sont encore en train de se recharger ; la plupart de nos vaisseaux ne peuvent donc pas sauter à l’instant. Nous avons tout le temps nécessaire pour examiner l’épave et le reste du système stellaire, afin de déterminer si quelque chose cloche. »
Le Général Verle fronça légèrement les sourcils. « Souhaitez-vous explorer l’épave extraterrestre ? »
Ves eut un petit rire. « Bien sûr ! Pourquoi pas ? Tant que cela ne présente pas trop de risques, j’adorerais explorer ce grand vaisseau et le récupérer. C’est précisément pour faire de telles découvertes que j’ai voulu me rendre dans l’Océan Rouge ! Il est bien plus difficile de tomber sur une création extraterrestre de ce genre dans l’ancienne galaxie.
« Je ne sais pas si cela nous sera utile, mais veillez à préparer des équipes d’abordage. Je veux que nos hommes puissent jeter un œil à l’intérieur, si possible. »