Chapitre 2 336
Ves s’éloigna du Soldat désolé qu’il avait déplacé dans l’atelier. Pour dégager assez d’espace afin de travailler sur le mécha, il avait dû transporter la statue de l’Être Sans Fin dans le hangar du Scarlet Rose.
Les techniciens en méchas qui y étaient affectés n’apprécièrent guère la proximité de cette inquiétante statue noire. Les protestations ne cessèrent que lorsqu’on recouvrit l’ornement à l’aspect monstrueux d’un immense rideau.
Quoi qu’il en soit, depuis l’arrivée du mécha Soldat désolé, Ves bricolait dessus sans but ni direction bien précis.
Il étudia le mécha. Il en inspecta les systèmes. Il se familiarisa avec ses fondations spirituelles.
Le mécha avait servi quelque temps, mais ses performances relativement modestes en faisaient surtout un mécha de réserve ou d’entraînement.
Il n’avait pas été utilisé au combat depuis que le Clan Larkinson avait quitté le Protectorat d’Ylvain. La machine prenait essentiellement de la place ; c’était pourquoi les Sentinelles Vivantes avaient été ravies de la céder à Ves. Son revêtement argenté semblait presque neuf, ce qui renforçait encore l’impression qu’on avait négligé ce mécha.
Ves n’aimait pas voir cela, mais c’était une conséquence inévitable de la prospérité croissante du Clan Larkinson. Le Soldat désolé avait été conçu uniquement pour offrir une solution peu coûteuse, mais efficace, contre l’invasion des hommes-sables. Il n’était pas très utile face à de puissants adversaires humains. Sans sa lueur, la LMC aurait déjà retiré ce modèle du marché.
Et même ainsi, le Clan Larkinson avait de meilleures options. De nombreux clients du Secteur stellaire de Komodo appréciaient toujours la lueur du devoir du Soldat désolé, mais les pilotes de méchas Larkinson en étaient venus à préférer la chaleur des Guerriers Éclatants.
Le Soldat désolé incitait les pilotes de méchas à combattre pour une noble cause.
Le Guerrier Éclatant incitait les Larkinson à se battre pour leur famille.
Bien sûr, le fait que le Guerrier Éclatant fût un mécha passerelle surpassant tous les méchas de troisième classe de la gamme du clan n’y était pas pour rien. Beaucoup de pilotes enviaient les rares Avatars chanceux qui avaient le privilège de piloter ces puissantes machines.
Leurs formidables capacités défensives suffisaient à faire rêver. Lors de la bataille précédente, presque aucun Guerrier Éclatant n’avait été détruit ! Le taux de survie de leurs pilotes suscitait bien des jalousies, ainsi que des demandes pour que ces méchas soient fournis aux Sentinelles et à toutes les autres troupes de méchas.
« Ce n’est pas si simple. » Il secoua la tête. « Les réserves d’alliage Breyer sont limitées. J’ai déjà prévu de meilleurs méchas pour notre clan. Avec le temps, chacun de nos pilotes sera équipé d’un mécha de deuxième classe digne de ce nom. »
Il avait d’autres projets en tête, mais ils devraient attendre son retour dans l’espace civilisé. Il reporta son attention sur le mécha qu’il venait de réviser.
Les techniciens chargés de son entretien avaient fait du bon travail pour le maintenir en état, mais leur manque de soin était manifeste. Qui aurait envie de consacrer un effort démesuré à réparer un minuscule problème enfoui au plus profond des entrailles d’un mécha ?
La plupart des méchas étaient conçus pour résister et éviter les pannes soudaines, mais Ves ne supportait pas cette négligence. Il passa plusieurs jours à corriger le moindre problème qu’il parvint à repérer et à remettre le mécha dans un état optimal.
C’était un usage extrêmement inefficace de son temps. En tant que concepteur de méchas, une seule heure de son travail pouvait potentiellement valoir des milliards de crédits hex ! Il aurait pu consacrer ce temps à achever plus rapidement ses projets de conception. Dès que certains d’entre eux seraient commercialisés, Ves était certain de gagner beaucoup d’argent.
« Je n’ai pourtant pas l’impression d’avoir perdu mon temps. »
Il aimait bricoler le Soldat désolé. Le mécha n’avait rien de tape-à-l’œil, mais il était issu de son travail. Cela lui faisait du bien de retrouver l’un de ses ouvrages de soldat et de réfléchir à ce qu’il avait accompli, aux progrès qu’il avait faits depuis qu’il en avait achevé la conception et à ce qui lui manquait encore.
En comparant son Soldat désolé à son travail actuel, il constata que les choses n’avaient pas tant changé.
Le Garde Funeste était son dernier projet de conception commerciale. Malgré sa lueur de terreur assez novatrice, son innovation principale consistait seulement à associer de force deux esprits de conception antagonistes.
Le modèle avait de la valeur sur le marché. Même maintenant, ses ventes continuaient de progresser malgré ses faiblesses inhérentes. Bien utilisée, sa capacité à intimider les pilotes de méchas pouvait véritablement sauver de nombreuses vies et éviter d’autres pertes.
Le problème, c’était que cette conception ne l’enthousiasmait pas autant. Travailler avec des esprits de conception était peut-être une façon de réaliser ses ambitions, mais cela ne correspondait pas à sa vision d’origine.
Donner vie aux méchas au point que les gens les prennent pour des dieux constituait certes un accomplissement grandiose. Pourtant, une partie de lui n’aimait pas l’idée de créer de puissants méchas vivants pour qu’ils finissent par être des copies conformes les uns des autres.
La seule individualité que la grande majorité de ses méchas actuels manifestaient tenait aux faibles traces que leurs utilisateurs y laissaient.
Pour des méchas comme le Soldat désolé, le Garde Funeste et l’Écuyer Béni, ces différences n’étaient pas intentionnelles. C’étaient des accidents. C’était comme lorsqu’on se servait d’un outil : à force d’usage, il se couvrait de rayures, de marques d’usure et d’autres imperfections.
Bien souvent, les outils devaient être précis pour offrir le meilleur service à leurs utilisateurs. Toute détérioration ou déviation par rapport à la norme diminuait la valeur du mécha.
Ce n’était pas ce que Ves voulait pour ses produits. La vie ne devait pas être un accident, et sa valeur ne devait pas diminuer avec le temps.
La vie était précieuse. Un mécha comme le Soldat désolé devant lui méritait mieux que d’être abandonné à la poussière.
Il était même tenté d’améliorer son armement pour le rendre à nouveau utile au combat.
« Je ne peux pas. » Il secoua la tête. « Je ferais mieux de vendre ce mécha d’occasion. Les bonnes affaires ne manquent pas. »
C’était sans doute la façon la plus raisonnable de se débarrasser d’un mécha fonctionnel. Ce n’était pas parce que des utilisateurs comme le Clan Larkinson n’avaient plus besoin du Soldat désolé que le reste du marché des méchas méprisait ces bonnes machines.
Il savait que de nombreux corps de mercenaires et autres groupes privés peinaient souvent à garder la tête hors de l’eau. Acheter des biens d’occasion à prix réduit, qui offraient presque autant de performances que des produits neufs, était un bon moyen pour eux de rester à flot.
Bien sûr, acheter des méchas d’occasion n’était pas vraiment idéal, car leur durée de vie était réduite. Même le Soldat désolé que Ves venait de réviser présentait encore des signes d’usure auxquels il n’était pas si facile de remédier.
« Je n’ai pas vraiment conçu ce mécha pour qu’il dure très longtemps ni pour qu’il soit particulièrement résistant », marmonna Ves.
Le mécha était censé tenir le temps que durait la Guerre des Sables. Il avait fait de nombreux compromis qui lui avaient permis d’accroître ses performances au détriment de sa longévité.
Ses créations ultérieures ne reposaient pas sur autant de compromis. Bien plus coûteuses que le Soldat désolé, elles étaient conçues pour durer au moins dix ans en usage normal. Gloriana n’aimait pas non plus ce genre de compromis. Les méchas poussés à leurs limites risquaient bien davantage de tomber en panne au cours de leur vie.
« Les méchas de l’héritage doivent pouvoir vivre longtemps. » Après avoir réfléchi au sort du mécha Soldat désolé devant lui, il conclut : « Mes méchas vivants méritent de vivre plus de quelques années. Ce serait vraiment triste que la plupart soient mis au rebut ou recyclés après cinq ans de combat. C’est beaucoup trop court à mon goût. Ce genre de traitement est réservé au bétail ! »
S’il préférait concevoir des méchas haut de gamme et plus coûteux, c’était parce que cela correspondait mieux à son objectif : créer des méchas capables de traverser les âges. Un bon modèle pouvait survivre à deux générations entières de méchas avant de devenir obsolète. Cela représentait au moins quarante ans, ce qui devait laisser amplement le temps aux méchas vivants de mener une existence bien remplie.
« Est-ce suffisant ? »
Ves n’en savait rien. Il voulait que ses méchas durent encore plus longtemps, mais c’était difficile à accomplir.
« Il y a une contradiction. »
Les composants spirituels de ses méchas se développaient toujours et gagnaient en puissance avec le temps.
À l’inverse, leurs composants physiques s’affaiblissaient forcément au fil des ans. Ils finissaient par s’user, ou bien les progrès des technologies plus récentes et plus performantes les rendaient obsolètes.
S’il voulait vraiment faire de ses produits des méchas de l’héritage dont la valeur augmenterait avec le temps, il devait concilier ces deux évolutions opposées.
« Une solution serait d’améliorer activement mes produits. »
Pour bien des propriétaires de méchas, cette solution était coûteuse et peu judicieuse. Qui voudrait dépenser au moins la moitié du prix d’un vieux mécha pour en améliorer les pièces, et n’obtenir qu’une machine plus puissante, toujours limitée par sa conception d’origine ?
La charge était trop lourde. Les propriétaires devaient engager des concepteurs de méchas ou d’autres spécialistes pour améliorer un mécha existant sans le rendre inutilisable. L’autre solution consistait pour Ves et Gloriana à revoir la conception en tenant compte des possibilités d’amélioration.
Ce serait la solution idéale pour ses clients. Concevoir une Mark II du Soldat désolé de façon à ce que les propriétaires de l’édition Mark I puissent facilement mettre leur mécha à niveau grâce à un kit d’amélioration fourni par la LMC serait le moyen le plus pratique de garder ses anciens produits compétitifs.
Mais Ves devrait y consacrer un effort considérable. Il lui faudrait limiter ses choix de conception pour tenir compte des améliorations futures.
« Ça a l’air d’un cauchemar ! »
Pour l’instant, Ves ne parvenait pas à trouver de solution simple. Toutes celles auxquelles il pensait coûtaient soit trop cher, soit exigeaient trop de son travail de conception.
Ce serait formidable s’il pouvait concevoir davantage de méchas comme le Devil Tiger. De toutes ses créations actuelles, seul son premier chef-d’œuvre incarnait ses objectifs aussi pleinement !
Il trouvait assez amusant de n’avoir compris cela que récemment. Jusqu’alors, Ves avait toujours considéré le Devil Tiger comme une anomalie. À l’origine, il l’avait pris pour une expérience destinée à explorer quelques idées inhabituelles.
« Je me trompais. » Il secoua la tête.
Le Soldat désolé était peut-être son plus grand succès commercial, mais le Devil Tiger représentait le sommet de son travail actuel !
En effet, le mécha tigre était l’un des rares de ses produits à résoudre intrinsèquement cette contradiction.
Avec le temps, son caractère spirituel comme sa constitution physique se renforçaient. Le puissant ASMAS permettait au Devil Tiger de fortifier constamment sa structure et bon nombre de ses pièces.
Avec le recul, Ves comprit que le Devil Tiger était le premier mécha qu’il avait conçu en tenant compte de sa croissance physique ! En intégrant cette caractéristique fondamentale à son mécha bestial, il lui avait donné le potentiel de rester compétitif au-delà de deux générations de méchas !
Bien entretenu, le Devil Tiger pourrait même vivre des milliers d’années, devenant ainsi un véritable dieu sous la forme d’une machine !
Ves éprouvait une immense satisfaction devant ce qu’il avait accompli avec cette conception, mais son sourire s’effaça rapidement lorsqu’il se rappela le coût exorbitant nécessaire pour rendre un tel mécha possible.
« Les méchas de l’héritage sont hors de portée de la majeure partie de mon marché. »
L’ASMAS et les autres systèmes à base de nanomachines étaient puissants et adaptables, mais beaucoup trop coûteux. Il pouvait oublier de les utiliser dans des méchas de troisième classe. Même la plupart de ses méchas de deuxième classe ne seraient pas rentables s’ils intégraient ce genre de solutions.
Il fredonna doucement. Était-il impossible pour lui de concevoir des méchas de l’héritage comme le Devil Tiger ?
« Peut-être que les progrès technologiques feront baisser le coût des systèmes à nanomachines », supposa-t-il.
La même chose s’était produite avec bien d’autres technologies. Tant que la demande était au rendez-vous, de nombreux scientifiques et développeurs travaillaient d’arrache-pied pour rendre une solution donnée plus pratique.
Une autre façon de résoudre ou d’atténuer les problèmes liés aux systèmes à nanomachines consistait à s’associer avec un concepteur de méchas spécialisé dans ce domaine. Que se passerait-il si Ves, spécialiste du développement spirituel des méchas, s’alliait à un concepteur de méchas spécialisé dans leur développement physique ?