Chapitre 2 296
Pendant longtemps, Ves n’avait pas compris que la civilisation humaine englobait en réalité deux sociétés.
De loin, la majorité des humains de cette époque croyait naïvement que leur civilisation reposait sur les technologies conventionnelles.
Non que l’humanité rejetât les technologies extraterrestres ou inhabituelles, mais, dans l’ensemble, les gens aspiraient toujours à maîtriser et à perfectionner leurs propres avancées.
C’était la civilisation humaine au grand jour. La plupart des humains pensaient que les expressions les plus puissantes de leur civilisation prenaient la forme de vaisseaux spatiaux, de méchas, de stations spatiales, de mégapoles et d’autres monuments témoignant des progrès technologiques.
Peu de gens savaient qu’une autre société existait dans l’ombre. Sous la surface, quelques humains seulement avaient conscience que le potentiel humain ne résidait pas uniquement dans la conception de meilleures machines.
Au contraire, ils cherchaient à exploiter et à renforcer l’extraordinaire potentiel qui sommeillait en eux.
Seule une infime proportion des humains acquérait ce potentiel remarquable, et encore moins avaient l’occasion de le développer. Depuis que l’humanité avait gagné les étoiles, le grand public n’avait jamais découvert cette facette cachée de sa nature.
Cela dit, l’existence du Pacte des Cinq Parchemins, qui avait ostensiblement guidé l’essor de l’humanité dans l’ombre, laissait penser que la puissance de la spiritualité jouait déjà un rôle majeur.
D’une manière ou d’une autre, tout avait changé à la fin de l’Âge de la Conquête. Tout ce que Ves savait, c’était que le Pacte des Cinq Parchemins avait perdu bon nombre de ses Parchemins sacrés et avait été repoussé encore plus loin dans l’ombre.
À leur place, l’AMT et l’Alliance de la Flotte Commune s’étaient élevées et avaient pris les rênes de l’humanité. Elles l’avaient fait au grand jour, acquérant ainsi une immense richesse, une grande puissance et une légitimité considérable.
Les Deux Grands avaient manifestement une philosophie de gouvernement différente de celle de l’organisation dont ils étaient censés être issus. De plus, ils mettaient l’accent sur le développement des technologies conventionnelles plutôt que sur la sorcellerie spirituelle, étrange et contre nature.
Aux yeux de Ves, l’Alliance de la Flotte Commune suivait la voie de la technologie pure. Les membres de la Flotte vénéraient la puissance destructrice et exprimaient leur dévotion en construisant de redoutables vaisseaux de guerre, hérissés d’arsenaux d’armes colossales.
L’AMT avait suivi une autre trajectoire. Elle s’attachait à promouvoir le développement de machines de guerre plus modestes, dont le potentiel destructeur était bien plus limité.
En outre, l’AMT n’avait pas totalement abandonné le développement des pouvoirs spirituels. L’avènement des méchas avait ouvert une voie évidente aux individus doués sur le plan spirituel, qui pouvaient devenir pilotes de mécha ou concepteurs de méchas.
Ves faisait partie de ceux qui s’étaient engagés dans l’une des voies autorisées par l’AMT. Au sein du clan, plusieurs candidats au rang d’expert avaient eux aussi développé leur potentiel spirituel en fusionnant leur volonté avec leur aptitude à piloter des méchas.
Bien que les concepteurs de méchas comme les pilotes de mécha aient le potentiel nécessaire pour atteindre une grande puissance spirituelle, son application était presque exclusivement liée aux méchas.
En apparence, les méchas n’étaient que des manifestations mécaniques de la technologie. Le public savait à peine que les méchas conçus par les plus éminents concepteurs dépendaient en partie de phénomènes spirituels pour améliorer leurs performances.
Curieusement, presque tous les humains qui n’avaient pas vécu coupés du monde vénéraient ouvertement les pouvoirs surnaturels des pilotes experts de haut rang.
C’était une forme de diversion publique d’une efficacité surprenante. Même si la capacité de certains pilotes de mécha à déformer la réalité par la seule force de leur volonté avait de quoi étonner, le public les considérait simplement comme des super-héros !
Presque personne ne cherchait à comprendre l’origine de leurs pouvoirs. La spiritualité ou la psionique n’étaient jamais évoquées dans les conversations.
Ves tira son chapeau à l’AMT. Elle savait vraiment garder des secrets tout en en laissant certains au grand jour, ce qui était paradoxal. Cette méthode, très contradictoire, permettait efficacement de tenir la plupart des humains dans l’ignorance.
Pour une raison ou une autre, tous ceux qui avaient affaire à la spiritualité respectaient une sorte de pacte. Ni l’AMT, ni l’Alliance de la Flotte Commune, ni le Pacte ne révélaient au grand public le secret de la spiritualité, et aucune de ces organisations ne le propageait.
Pourquoi ?
Pourquoi cacher au reste de l’humanité quelque chose d’aussi puissant et aux applications si nombreuses ?
Était-ce parce que les quelques puissances qui l’exploitaient voulaient la garder pour elles ?
Un autre mystère laissait Ves perplexe : pourquoi le Pacte des Cinq Parchemins prenait-il la peine de respecter les règles des Deux Grands ? Puisque les cultistes qui avaient ostensiblement contrôlé l’humanité par le passé avaient perdu une lutte de pouvoir majeure, à quoi bon protéger ce secret ?
Quoi qu’il en soit, le Pacte, qu’il ne connaissait que par des récits de seconde main, conservait un immense héritage de développement spirituel.
Bien qu’elle ressemblât à de la magie en surface, Ves était jusqu’ici plus enclin à considérer la spiritualité comme une autre branche de la science. Les membres du Pacte lui semblaient souvent fous, mais il pensait qu’ils comptaient parmi les chercheurs les plus passionnés de la galaxie !
Expression plus obscure de la « technologie humaine », la spiritualité n’était pas aussi illogique et arbitraire qu’il l’avait cru.
Ves avait découvert de nombreux mécanismes flous, qui lui rappelaient la magie, mais il avait aussi compris que la spiritualité obéissait à ses propres règles. L’existence de l’ingénierie spirituelle prouvait que cette force extraordinaire pouvait être manipulée comme des forces conventionnelles telles que la gravité ou l’électromagnétisme.
En fait, il avait également découvert qu’il était possible d’adapter à la spiritualité bon nombre de principes d’ingénierie fondés sur d’autres forces.
La puissance était la puissance. L’énergie était l’énergie. La matière était la matière. Même si la spiritualité obéissait à des règles pour le moins bizarres, les principes fondamentaux restaient les mêmes. Ves avait appliqué avec succès à ses créations spirituelles de nombreuses lois de la nature, telles que la loi de l’inverse du carré, le deuxième principe de la thermodynamique, la troisième loi de Newton et ainsi de suite.
À présent, tandis que la Sphère Sombre enveloppait la Citadelle d’Ulimo et une vaste zone alentour, Ves était retombé dans ses vieux travers.
Il avait pris à tort l’anomalie artificielle pour une manifestation inexplicable d’une puissance transcendante. Ses expériences pénibles avec l’Église de Haatumak avaient faussé son jugement et renforcé sa peur de l’inconnu.
Ce n’était que maintenant qu’il comprenait à quel point il avait été faible et ignorant, à l’époque. Il n’avait pas vu que les adorateurs de Haatumak s’adonnaient probablement à leur propre forme d’ingénierie spirituelle, enseignée par le Pacte des Cinq Parchemins.
Il en allait sans doute de même pour le Temple du Gouffre Sacré. Malgré l’immense étendue de cette Sphère Sombre, les conseils de James lui avaient fait comprendre qu’elle n’était pas comparable à une véritable anomalie.
L’étrange incident temporel qui avait englouti le Nova Krakow était survenu puis s’était dissipé comme une force de la nature irrésistible. À l’époque, Ves avait estimé qu’il n’avait aucune chance de résister à une telle puissance.
Cette fois, c’était différent. En étudiant le phénomène sous un autre angle, il avait découvert que la puissance qu’il dégageait n’était pas aussi écrasante qu’il l’avait cru.
« Tu as raison, lança-t-il à James en ignorant toutes les barrières physiques pour observer l’immense manifestation spirituelle grâce à ses sens spirituels. Une quantité colossale d’énergie soutient cette anomalie. Comme son champ d’action couvre un volume énorme, la concentration d’énergie n’est en réalité pas si élevée. Nous pourrions peut-être percer une partie de la sphère, ou la dominer ! »
Un moustique avait bien du mal à affronter un humain dans un combat ouvert. L’écart de puissance entre les deux êtres vivants était trop grand !
Mais s’il voulait simplement accomplir quelque chose de plus modeste, comme sucer le sang de l’humain, il pouvait se servir discrètement de sa trompe pour percer la peau de sa victime, qui ne se doutait de rien.
Les faibles avaient bien des moyens de surpasser les forts. En fait, l’ascension de l’humanité avait presque entièrement reposé sur l’exploitation de la technologie pour dépasser les limites de sa propre espèce.
À présent, Ves devait mettre au point de nouvelles applications de la spiritualité afin d’atteindre deux objectifs distincts.
D’abord, il devait surmonter l’effet d’atténuation de la Sphère Sombre pour communiquer avec Ketis et les Pilleurs du Miroir, piégés dans le bastion pirate.
Ensuite, il devait trouver un moyen de repousser le brouillard sombre et de secourir une partie de ses troupes de méchas prisonnières.
James sourit, comme s’il était absolument certain que Ves saurait résoudre ces problèmes.
« Tu es capable d’accomplir bien plus que tu ne le crois, Ves. La puissance peut s’exprimer de bien des façons. Les possibilités sont infinies, mais trop de gens se laissent enfermer par leur imagination limitée et les dogmes que leurs maîtres leur ont inculqués. Toi, tu es différent. Tu as le cœur et l’esprit d’un créateur. »
Bien que James lui tapât toujours autant sur les nerfs, Ves devait admettre que, sans les conseils de ce clone, il n’aurait pas su quoi faire.
Son opinion de James avait changé. Garder ce religieux illuminé et sa troupe de fanatiques dans le Clan Larkinson n’était peut-être pas une si mauvaise idée. Ves aurait préféré pouvoir s’entourer d’ingénieurs spirituels plus rationnels, mais il n’était pas sûr que ce genre de personnes existe.
Il semblait n’avoir d’autre choix que de se contenter de cet emmerdeur comme seul conseiller spirituel disponible.
« Commençons par essayer de communiquer avec Ketis, dit-il en se rappelant l’urgence de la situation. D’après ce que j’ai observé, l’effet d’atténuation produit par l’anomalie artificielle est probablement comparable aux champs d’interférence générés par les brouilleurs de signaux. »
Depuis que Calabast lui avait parlé de leur existence, Ves utilisait souvent des brouilleurs de signaux pour tenir des conversations privées ou faire quelque chose qu’il ne voulait pas révéler aux autres.
Il connaissait très bien les principes et les mécanismes de la guerre électronique et des technologies de brouillage.
Malheureusement, il comprenait peu les mécanismes spirituels qui maintenaient la Sphère Sombre.
Il lui était donc impossible de comprendre et d’exploiter l’effet d’atténuation de la Sphère Sombre en si peu de temps.
Comment aurait-il pu prendre le temps d’observer et d’étudier un phénomène qui détruisait ses méchas et tuait ses pilotes de mécha à chaque seconde qui passait ?
Ves devait recourir à des solutions plus rapides. Le seul moyen viable de franchir rapidement le brouillage spirituel semblait être de le surmonter par la force brute pour parvenir jusqu’à Ketis.
En sondant l’immensité de la Sphère Sombre grâce à ses sens spirituels, il se sentit un peu dépassé, mais seulement un instant.
Il n’avait pas besoin de vaincre l’effet d’atténuation dans son intégralité. Il lui suffisait d’en percer une infime partie. Pour atteindre son but en dépensant le moins d’énergie possible, il devait établir une sorte de lien direct avec Ketis.
Il se tourna vers le Mandat Larkinson. « Goldie. Essayons quelque chose de nouveau. Peux-tu renforcer le lien qui t’unit à Ketis ? »
Nyaaaa. Nyaa ?
« Si tu ne peux pas mobiliser assez de puissance, et si je t’aidais ? J’ai beaucoup d’énergie en réserve. »
Il ouvrit son coffre à pierres B et en sortit une pierre P qui contenait une bonne quantité d’énergie spirituelle excédentaire.
« Cette pierre contient mon énergie. » Il la posa sur le Mandat Larkinson. « Même si elle porte mon empreinte, je pense que tu peux puiser dedans. J’ai utilisé une partie de cette énergie pour te donner vie. Essaie de voir si tu peux en tirer autant que nécessaire pour renforcer ton lien spirituel. »
Le Chat doré tenta timidement de puiser dans son énergie spirituelle. Comme Ves l’avait supposé, Goldie parvint à utiliser un peu de son énergie, mais non sans difficulté. Au bout du compte, elle ne réussit pas à en tirer assez pour surmonter l’effet d’atténuation.
Nyaaa.
« Ce n’est pas grave. » Il rassura l’Esprit ancestral abattu. « Tu as peut-être besoin de mon aide. Après tout, c’est mon énergie. Il existe bien des façons efficaces de propager un signal. Laisse-moi essayer de l’amplifier. »
Il était trop optimiste d’espérer que Goldie s’adapte sans difficulté à son énergie spirituelle. À cet égard, l’entité spirituelle était différente de sa mère.
Peut-être que sa mère devait faire un effort ou recourir à une technique pour absorber son énergie spirituelle.
Quoi qu’il en soit, Ves devait donc mettre à profit son expertise pour améliorer le Réseau Larkinson !