Chapitre 2 286
Après sa discussion avec Gloriana, Ves continua de réfléchir au problème qu’elle lui avait soumis.
Trouver une nouvelle façon de rendre ses auras utiles au combat à distance n’était pas facile. Au-delà des effets qu’il maîtrisait déjà, il voulait vraiment élargir son arsenal sans emprunter les pouvoirs d’autres esprits concepteurs.
Il voulait que chaque mécha hexer reste aussi pur que possible. Ces derniers temps, Ves avait l’impression de trop compter sur les propriétés uniques des différents esprits concepteurs pour le tirer d’affaire chaque fois qu’il devait accomplir quelque chose de difficile.
Le développement des constructions spirituelles et des capacités déclenchées était censé l’aider à ne plus dépendre excessivement des esprits concepteurs extérieurs.
Aussi puissants fussent-ils, Ves ne pouvait pas les maîtriser beaucoup. En tant que concepteur de méchas, il préférait largement garder un certain contrôle précis sur les avantages qu’il pouvait conférer à ses produits.
Son intérêt récent pour l’ingénierie spirituelle lui avait fait redécouvrir le charme des solutions précises. Il était convaincu de n’avoir fait qu’effleurer les possibilités des constructions spirituelles.
Tandis que Ves supervisait les équipes de conception, qui travaillaient avec diligence à leurs tâches respectives, il continuait à réfléchir aux possibilités.
Les méthodes qu’il employait pour renforcer ses produits devaient toujours être centrées sur le pilote de mécha.
Jusqu’ici, ses principales solutions se répartissaient en deux grandes catégories. Il renforçait ou affaiblissait le moral des pilotes de mécha, en manipulant certaines émotions, par exemple en faisant appel à leur sens du devoir ou en éveillant leurs peurs primales.
Bien que nombre de ses méchas aient connu un succès considérable grâce à ces méthodes, Ves n’en était plus satisfait.
« C’est trop rudimentaire pour que j’en sois fier », marmonna-t-il. « Toute ma philosophie de conception ne devrait pas se résumer à ça. Donner vie aux méchas devrait apporter bien davantage ! »
Intuitivement, Ves sentait qu’il venait d’atteindre une étape importante de son évolution en tant que concepteur de méchas.
Les Concepteurs compagnons comme lui progressaient jusqu’au rang de Maître en élargissant leurs possibilités, en approfondissant leurs applications et en explorant les horizons plus vastes de leur philosophie de conception.
Ce qu’il parvenait à accomplir pour le moment était très utile dans la guerre psychologique, mais il ne voulait pas rester cantonné à ce domaine le reste de sa vie !
D’autant plus qu’il savait que ses solutions actuelles perdaient de leur efficacité à mesure que les pilotes de mécha gagnaient en qualité.
Les images du Béni Écuyer en action lui avaient déjà montré que les pilotes d’élite des deux camps subissaient beaucoup moins les effets des auras.
Chez les élites hexers, superbement entraînées, l’esprit était aussi solide que l’acier et la confiance en leurs propres capacités atteignait déjà des sommets. Un peu plus de courage et de soutien mental n’améliorait guère leurs performances !
Quant aux pilotes de mécha d’élite vendrediens qui affrontaient l’aura du Béni Écuyer, ils s’habituaient rapidement à l’inconfort qui pesait sur leur esprit.
Durant leur entraînement, ils avaient enduré des épreuves bien plus pénibles ! Leur résistance à la douleur et aux autres formes de souffrance était déjà élevée, afin de leur permettre de garder le moral dans les situations les plus difficiles !
Les Vendrediens et les Hexers n’étaient pas les seuls dans ce cas. Ves se rappela que Maître Willix et une bonne partie de son entourage avaient facilement supporté de près l’aura terrifiante du Garde Funeste !
« La puissance de l’esprit humain n’est pas négligeable ! » conclut-il. « Les auras peuvent être efficaces contre les pilotes de mécha ordinaires, mais les plus forts sont différents. Je dois développer d’autres solutions pour influer sur leurs performances ! »
C’était particulièrement important lorsqu’il songeait à son projet de voyage vers la Galaxie naine de l’Océan Rouge.
Dans les premières années, seuls les pionniers galactiques les plus ambitieux et les plus prospères seraient capables d’atteindre cette nouvelle frontière !
Ves imaginait sans peine que beaucoup des ennemis qu’il pourrait croiser disposeraient de nombreux pilotes de mécha bien entraînés. S’il comptait uniquement sur ses vieilles astuces pour remporter ses batailles, il ne connaîtrait pas autant de succès que contre les pirates nyxiens.
De plus, Ves avait remarqué que ses auras n’avaient même pas d’effet perceptible sur les pilotes experts. Leur volonté était si forte qu’aucune influence extérieure ne pouvait ébranler leurs convictions !
Il devait s’assurer que sa spécialité reste pertinente dans les méchas experts et les autres machines très performantes !
Se limiter à améliorer la valeur de méchas de chair à canon lui semblait incroyablement déprimant. Comment pourrait-il justifier de concevoir ses propres méchas experts si sa contribution à ces projets était insignifiante ?
« Aaargh ! »
Après avoir vainement cherché ses propres solutions, il décida qu’il ferait peut-être mieux de demander l’avis d’autres personnes.
Tout récemment, Ves avait tiré plusieurs enseignements importants sur les méchas lourds en écoutant les opinions de la Capitaine Orfan et de Zanthar.
« Si ça a marché une fois, ça peut peut-être marcher encore. »
Il décida donc d’interrompre Maikel Larkinson dans ses devoirs et de le faire venir dans un bureau.
« Assieds-toi, je t’en prie. »
« Euh, d’accord. »
« Tu dois te demander pourquoi je t’ai fait venir. Si j’en crois ce que je sais, tu t’es passionné pour ma philosophie de conception, c’est bien ça ? »
Le jeune Larkinson hocha la tête. « J’admire vraiment le fait que tu aies inventé quelque chose d’aussi différent et original. C’est tellement éloigné de ce que tout le monde attend des méchas. Un jour, je veux être capable de faire comme toi. »
« Un bon concepteur de méchas sait innover, Maikel. Tu ne devrais pas te fixer comme objectif de reproduire mes applications. Si tu n’as pas fourni le travail nécessaire pour les inventer de toutes pièces, je doute fort que tu puisses faire une carrière digne de ce nom. »
Ce sérieux avertissement ne changea rien à la détermination de Maikel. « Je ne veux rien faire d’autre. Concevoir des Méchas Vivants, c’est ton plus grand talent. Ça devrait aussi devenir celui du Clan Larkinson ! »
Voilà une idée étonnamment ambitieuse, venant de quelqu’un d’aussi jeune que Maikel !
« Tu n’as peut-être pas tort, mais ne brûlons pas les étapes. À mes yeux, tu n’es pour l’instant qu’en première année d’études de conception de méchas. Il te reste plusieurs années d’études. Plus tu découvriras les possibilités de la conception de méchas, plus tu envisageras d’autres options. »
« Je sais déjà ce que je veux. Tu ne m’as pas appris à être décidé ? Je veux concevoir mes propres Méchas Vivants ! »
« Si tu tiens tellement à suivre ma voie, alors trouve au moins ta propre façon de te démarquer ! »
« Je vais essayer, professeur », promit Maikel.
C’était tout ce que Ves pouvait espérer pour le moment. À titre personnel, il doutait que son élève puisse développer les mêmes traits que lui, ceux qui lui avaient permis d’adopter une philosophie de conception aussi peu conventionnelle.
Cela dit, tant que Maikel suivait sa propre voie et choisissait celle qui lui convenait, il n’était pas impossible qu’il conçoive quelque chose en lien avec les travaux de Ves !
Ves tenta d’orienter la conversation vers ses objectifs actuels.
« Puisque tu tiens à poursuivre mes travaux, nous pouvons peut-être parler de ce que je fais. Mais je préfère te prévenir : tu traverses une période où tu es très influençable. Quand un concepteur de méchas plus âgé et plus expérimenté expose sa philosophie de conception, un jeune novice comme toi risque facilement de se laisser contaminer par ses idées !
Dans le secteur des méchas, on voit cela d’un mauvais œil, car il est trop facile de t’orienter vers un axe de recherche qui ne correspond pas à tes inclinations. »
Maikel ne se laissa pas intimider. « Je ne vois pas ça comme une mauvaise chose. Mes inclinations ne sont-elles pas déjà les mêmes que les tiennes ? »
Argh. Ves avait envie de se frapper le front. « Très bien. Puisque tu es mon élève, tu as déjà été exposé à mon influence. »
Il chassa ses inquiétudes et prit la parole.
« Ma philosophie de conception ne permet pas de renforcer directement les méchas. Ce n’est pas son but, à proprement parler. Tu devrais déjà le savoir. En revanche, je peux approfondir le lien entre le mécha et son pilote… »
Maikel connaissait déjà une partie de ce que Ves racontait, mais c’était la première fois qu’il entendait son professeur exposer sa spécialité aussi clairement et de façon aussi cohérente.
L’élève en absorbait chaque mot avec avidité, comme s’il comblait une faim qui le tourmentait depuis des mois !
« … et c’est pourquoi ma philosophie de conception s’appelle la Symbiose métaphysique homme-machine. Chacun de ces mots compte. As-tu des questions ou des remarques ? »
Maikel prit le temps d’organiser ses pensées.
« Comment tes méchas parviennent-ils exactement à mieux se battre ? »
« Comme je te l’ai expliqué, je conçois mes méchas en plaçant d’abord le pilote au centre. Pour l’instant, je peux approfondir leur intégration afin que le pilote manœuvre sa machine de manière plus optimale. Je peux aussi conférer des auras à mes méchas pour agir sur le moral des alliés et des ennemis à proximité. De nos jours, c’est surtout pour cette dernière capacité qu’on me connaît. »
« Ça veut dire que tu as négligé la première ? » demanda innocemment Maikel.
« Euh… mon temps de recherche est limité, répondit Ves. Ces dernières années, j’ai développé ce que je pouvais faire avec les auras, car elles augmentaient très efficacement la valeur de mes méchas. Mais je commence à atteindre un plateau. Les auras ne sont qu’un ajout parmi d’autres à un mécha. Il y a bien des façons de rendre un produit plus puissant. »
« On ne dirait pas vraiment que tes auras ont un rapport avec l’intégration des méchas et des pilotes, professeur. Enfin, si ta philosophie de conception est la Symbiose métaphysique homme-machine, tu ne devrais pas chercher à rendre les méchas plus humains et les humains plus semblables aux méchas ? »
La suggestion de Maikel surprit Ves. Elle était très convaincante !
« Explique-toi, s’il te plaît. »
« C’est peut-être parce que je ne sais pas exactement ce dont tu es capable, mais quand je t’entends parler de tes objectifs, j’ai l’impression que ta philosophie de conception vise surtout à améliorer les pilotes de mécha. Pendant l’un de tes premiers cours, tu nous as dit que les méchas étaient déjà puissants, mais que leurs performances étaient limitées par les capacités de leurs pilotes. Après tout, ces derniers ne sont que des humains.
Pourquoi ne pas chercher à combler leurs faiblesses ? »
« … Laisse-moi réfléchir un instant. »
La proposition de Maikel n’avait rien de compliqué, mais elle ouvrait une piste que Ves n’avait jamais vraiment envisagée !
Plus il y réfléchissait, plus il trouvait l’idée réalisable !
Au lieu d’améliorer les pilotes de mécha en manipulant leurs émotions, que se passerait-il s’il pouvait les renforcer plus directement ?
« Peut-être que tu pourrais trouver un moyen d’améliorer la précision d’un pilote de mécha si tu concevais un mécha tireur d’élite, suggéra Maikel. Ou bien d’augmenter le temps de réaction du pilote d’un mécha d’escarmouche léger. Est-ce que tu peux faire ça ? C’est peut-être trop demander, mais je pense que beaucoup de pilotes de mécha seraient ravis de piloter une machine capable d’améliorer leurs compétences ! »
« Je crois que tu tiens quelque chose », dit Ves avec un début de sourire. « C’est intéressant, mais ce n’est pas tout à fait ce que je cherche. Il est peu probable que je puisse obtenir les effets que tu décris. »
Transformer instantanément un mauvais pilote en bon pilote en faisant déverser au mécha une foule de compétences en lui était impossible avec ses capacités actuelles.
Cette solution avait aussi les mêmes limites que les auras. Elle ne serait utile qu’aux pilotes de mécha de rang inférieur. Les élites et les pilotes experts n’avaient pas besoin de ce genre d’aide !
Malgré tout, cette nouvelle piste élargissait ses horizons. Que pouvait-il faire pour renforcer le pilote de mécha ? Quelle solution aiderait les pilotes hexers à prendre l’avantage durant la Guerre de Komodo ?
« Intéressant », murmura-t-il.
Une idée oubliée lui revint à l’esprit. Il ne pourrait peut-être pas renforcer un mécha en se contentant d’approfondir le lien entre la machine et son pilote. Mais que se passerait-il s’il ajoutait l’esprit concepteur à l’équation ?
Et s’il pouvait faire de ses méchas de véritables avatars ?