Chapitre 2 271
Maintenant que le major Verle lui avait expliqué les trois piliers de sa doctrine de combat mécanisé, il était temps de les réunir.
Ves prit un air pensif en assimilant ce qu’il venait d’apprendre.
« Ces trois stratégies se soutiennent et se complètent mutuellement, reprit le major Verle. Individuellement, elles sont déjà assez efficaces, mais en les employant toutes les trois à la fois, nous pouvons obtenir de meilleurs résultats. Ce n’est pas une simple hypothèse : nous avons déjà fait nos preuves lors de nos précédentes batailles.
En combinant les lueurs, les méchas d’élite et des manœuvres astucieuses, nous pouvons remporter des victoires rapides et décisives en essuyant un minimum de pertes. Bien sûr, cela ne vaut pas contre des ennemis trop puissants ou trop nombreux. La quantité peut tout emporter, dès lors que l’écart est suffisamment grand. »
« Tant que nous évitons de nous frotter à des États ou à des organisations puissantes, nous devrions nous en sortir. Notre Clan Larkinson n’est pas faible, loin de là. La plupart des groupes indépendants du secteur feraient mieux de nous éviter. Je doute que quiconque ait envie de se mesurer à des milliers de méchas de deuxième classe. »
Avec des fonds abondants et de plus en plus de pilotes de mécha atteignant le niveau de deuxième classe, Ves n’avait plus qu’à concevoir tous les méchas nécessaires pour hisser les Avatars, les Sentinelles et les autres unités à un niveau supérieur.
Les Sœurs Pénitentes, malgré leur caractère plutôt agaçant et leurs règles contraignantes, restaient très puissantes.
Quant aux nouveaux Chercheurs de Gloire, la Dynastie Wodin investissait massivement pour les amener à pleine puissance. Le Clan Larkinson voyagerait donc bientôt accompagné d’un régiment complet de méchas de deuxième classe !
Une telle force dépassait déjà de loin celle de la plupart des groupes de deuxième classe ! Seules de plus grandes organisations établies dans des États comme l’Empire de Garlen ou l’Association de l’Épée Céleste pouvaient rivaliser avec un tel arsenal !
« La Coalition du Vendredi est toujours à nos trousses, monsieur. »
« … Vous marquez un point. »
Ils discutèrent encore un peu de la doctrine de combat mécanisé du major Verle. Comme cette discussion aurait une incidence directe sur le développement militaire futur du Clan Larkinson, Ves s’efforça d’examiner la question avec tout le sérieux nécessaire.
Mais il n’était qu’un concepteur de méchas. Les arguments logiques du major Verle lui semblaient irréfutables, mais rien ne garantissait qu’il avait raison.
« Dans quelle mesure avez-vous discuté de ces idées avec d’autres spécialistes militaires de notre clan ? »
« Très largement, monsieur. Beaucoup d’anciens combattants Larkinson avec qui j’en ai parlé sont d’accord avec mes idées. Les Larkinson de sang pur connaissent bien certains de mes concepts, car ils étaient aussi largement employés dans le Corps des Méchas lorsque nous y servions.
Les avis de ceux qui viennent d’autres États et ont des parcours différents, comme Calabast et le commandant Chancy, nous ont permis d’affiner nos plans et de combler certaines lacunes. Ce projet a mobilisé de nombreux esprits brillants. »
« Je vois. »
La doctrine semblait déjà assez mûre pour être mise en œuvre sans attendre. En fait, les différentes forces mécanisées du Clan Larkinson en appliquaient déjà une bonne partie. Il leur fallait surtout unifier leurs efforts, jusque-là dispersés, afin de suivre une trajectoire de développement cohérente.
Les membres du clan devaient aussi lancer de nouvelles initiatives pour renforcer ces trois piliers.
Pour Ves, la question la plus urgente était d’établir une coopération plus systématique entre son département de conception et les différentes troupes mécanisées du clan.
Verle fit un geste en direction de Ves. « Pour l’instant, l’acquisition des méchas repose en partie sur un simple processus descendant. Vous, le patriarche du clan, choisissez seul les méchas dont le Clan Larkinson a besoin, selon votre jugement personnel, votre humeur, vos sentiments et d’autres facteurs arbitraires. En ce moment, il se trouve que vous voulez un mécha d’artillerie lourde.
Je ne m’oppose pas à cet ajout, mais il vaudrait mieux que le processus de sélection tienne compte d’autres avis. »
Autrement dit, Ves devrait cesser de décider tout seul des méchas à concevoir pour le clan. Il était déjà prêt à accepter cette idée.
« J’en tiendrai compte la prochaine fois, major. Pour l’instant, le Projet Patte de Chat est déjà bien avancé. Ce serait du gâchis de l’interrompre et de jeter tout ce travail de conception. »
Ves mit brièvement le major Verle au courant au sujet de la Patte de Chat. Ce mécha d’artillerie lourde, dont la conception respectait en partie les principes des Hexers, présentait de nombreux traits communs avec les autres modèles de la même gamme de prix.
Sa lueur remarquable était la principale raison de son existence.
« Vous vous souvenez de mon modèle Deliverer ? Je veux concevoir un mécha de deuxième classe bien plus redoutable, doté d’une puissance de feu supérieure et de capacités similaires de ciblage prédictif. Il y a toutefois plusieurs limites. La plus importante, c’est que seuls les pilotes de mécha ylvainiens dévots peuvent exploiter efficacement de telles lueurs. »
« Donc, votre Patte de Chat est essentiellement un mécha ylvainien. »
Ves acquiesça à contrecœur.
« C’est… un problème, mais pas un problème majeur, répondit le major Verle après une brève pause. Notre clan compte des centaines de pilotes de mécha ylvainiens. À ma connaissance, leurs rangs grossissent lentement, car ils ont commencé à convertir certains membres réceptifs à leur… foi. »
Tous deux grimacèrent. En tant que Lumineux, ils avaient une piètre opinion de la religion. Malgré tout, ils savaient l’un comme l’autre que les Ylvainiens et leur foi étaient là pour rester.
« Quelles que soient leurs croyances, elles les rendent utiles. L’assistance exceptionnelle au ciblage du Deliverer est impossible à reproduire sans faire appel à la Foi Ylvainienne. Je suis convaincu que la Patte de Chat pourra sauver bien plus de vies et vaincre les ennemis beaucoup plus vite si elle dispose de la même capacité. »
« À première vue, je comprends le raisonnement. »
Le major Verle se remémora le Deliverer en action. Les Vandales avaient combattu à ses côtés à plusieurs reprises pendant la Guerre des Sables. À chaque fois, les méchas de tireur d’élite ylvainiens avaient réussi à abattre avec une précision infaillible les amiraux hommes-sables dissimulés au milieu d’un essaim !
Un mécha d’artillerie lourde déployé à terre ou retranché dans un bunker n’aurait certes pas à chercher une aiguille dans une botte de foin, mais l’assistance au ciblage prédictif pouvait tout de même jouer un rôle déterminant dans une bataille.
Le principal problème des combats à longue portée était la médiocrité des taux de réussite, surtout dans l’espace.
Lorsque des centaines ou des milliers de kilomètres séparaient les deux camps, une simple erreur de visée de 0,01 degré suffisait à rater sa cible. Si ce phénomène se répétait à grande échelle, cela signifiait que la plupart des méchas de combat à distance des Larkinson gaspillaient franchement au moins 90 % de leur énergie et de leurs munitions !
Les armes à vitesse lumière, comme les fusils laser, étaient les plus précises à longue portée, tandis que les armes physiques, comme les fusils balistiques, obtenaient de bien moins bons résultats.
Malgré tout, des facteurs tels que l’imperfection des capteurs, les contre-mesures électroniques ennemies, les interférences environnementales et les limites propres aux méchas réduisaient également la précision des armes laser.
C’était là que le fragment spirituel de Ylvaine pouvait jouer un rôle majeur. Tant que ce salaud de précognitif transmettait aux pilotes des Pattés de Chat ses prédictions sur les mouvements d’évasion ennemis, ceux-ci pouvaient aisément toucher leurs cibles difficiles à atteindre avant qu’elles ne s’approchent assez pour devenir une menace !
Le major Verle comprenait aisément les intentions de Ves pour ce modèle, mais, de son point de vue, sa conception posait quelques problèmes.
« Je ne m’y connais pas assez en technologie pour commenter la façon dont vous avez assemblé ce mécha, dit Verle. En revanche, je peux vous donner mon avis sur la place qu’il devrait occuper dans le parc mécanisé du clan. Tout d’abord, vous avez déjà établi que la Patte de Chat serait exclusivement pilotée par des Ylvainiens. Alors, dans quelle troupe mécanisée les intégrer ? Les Avatars ? Les Sentinelles ? »
Ves cligna des yeux. « Euh… Je n’y ai pas réfléchi. Comme les méchas d’artillerie lourde sont statiques ou lents, la Patte de Chat s’intégrerait bien aux Sentinelles Vivantes. »
« C’est une option convenable, mais pas idéale. Les Sentinelles Vivantes ont adopté des règles et des règlements qui rendent leurs pilotes de mécha nettement moins assidus et moins entraînés que leurs homologues des Avatars et des autres forces mécanisées. Ce n’est pas entièrement un inconvénient, car davantage de pilotes remplissent les critères des Sentinelles.
Ce que je vous demande, c’est si vous voulez que les pilotes de ces méchas importants considèrent leurs responsabilités comme un simple travail. »
« Présenté comme ça, les Sentinelles Vivantes ne sont pas un bon choix. Leur culture n’est pas aussi stricte ni aussi exigeante envers leurs pilotes de mécha. Vu le rôle crucial que la Patte de Chat peut jouer dans de nombreuses batailles, je veux que ses pilotes s’imposent des exigences bien plus élevées. Les Avatars du Mythe leur conviendraient peut-être mieux. »
Verle secoua la tête. « Les Avatars du Mythe évoluent peu à peu vers une force d’assaut. Cette spécialisation ne les empêcherait pas d’adopter un mécha d’artillerie lourde, mais ils n’en ont pas besoin. Si nous voulons appliquer notre nouvelle doctrine dans toute son ampleur, mieux vaut créer de nombreuses troupes mécanisées d’élite spécialisées plutôt qu’une poignée de forces plus généralistes. »
« Si la Patte de Chat ne convient pas aux Avatars du Mythe, où pourrait-elle aller ? Certainement pas chez les Vandales flagrants. »
« Nous avons fait une distinction de ce genre lorsque nous faisions encore partie du Corps des Méchas, monsieur. Le Clan Larkinson a des besoins et des caractéristiques très différents, d’où notre décision de nous spécialiser dans la reconnaissance et la mobilité. Les méchas Akkara que nous possédons actuellement sont surtout des vestiges de notre ancien service. Ils ne sont plus guère utiles que comme méchas de bunker.
Comme ce sont des modèles de dernière génération, les Vandales aimeraient beaucoup les remplacer par quelque chose de meilleur et de plus moderne. »
Ves réfléchit aux paroles du major. Le Clan Larkinson était sur le point d’acquérir de nombreux vaisseaux dotés de bunkers sur leur coque. Tous ces bunkers auraient besoin de méchas lourds.
Peu importait que le vaisseau appartienne aux Avatars, aux Sentinelles, aux Épéistes ou à une autre unité : mieux valait que chacun de leurs bunkers soit bien utilisé ! Sinon, ne se priveraient-ils pas d’un puissant moyen de défense ?
Pourtant, les affecter à une force particulière n’était pas la solution idéale. Soudain, Ves se rappela l’une des recommandations du major Verle.
« Pour que le modèle Patte de Chat soit exploité à son plein potentiel, il faut l’affecter à une unité spécialisée dans ce domaine, conclut Ves. La meilleure solution serait donc de créer une force mécanisée dédiée à l’artillerie ! »
Il ne leur était pas totalement étranger. Ves se souvenait que Jannzi Larkinson avait servi dans les Hérauts de l’Apocalypse du Corps des Méchas. Le régiment était réputé pour son amour des méchas lourds et de la guerre d’artillerie.
Malheureusement, le Clan Larkinson n’était lié à aucun État en pleine désagrégation, qui aurait perdu le contrôle de ses régiments d’artillerie mécanisés. Il n’avait aucun moyen réaliste de les acquérir à court terme.
Une idée lui vint soudain. « Et si nous créions notre propre force mécanisée spécialisée dans l’artillerie, quel qu’en soit le coût ? »
« Il nous faudrait des années d’investissement pour constituer son parc de méchas, son vivier de pilotes, sa culture, ses coutumes, ses tactiques et ses traditions martiales, répondit aussitôt le major Verle. Ce n’est pas si simple. Depuis combien de temps avez-vous fondé les Avatars du Mythe et les Sentinelles Vivantes ? Leurs résultats actuels sont assez satisfaisants, mais elles développent encore leurs styles de combat à ce jour.
Leurs fondations restent trop fragiles, et vous voulez déjà ajouter une troisième force mécanisée. »
Ves était d’accord avec ses arguments, mais ne trouvait pas la situation aussi compliquée que le pensait le major.
« Notre Clan Larkinson est assez grand pour accueillir une autre force mécanisée d’élite en cours de développement. Je me demande… si ce serait une bonne idée de créer une force ylvainienne dédiée, entièrement conçue pour tirer parti de leur avantage unique en matière de ciblage. Elle pourrait compter dans ses rangs non seulement des méchas d’artillerie, mais aussi d’autres puissants méchas de combat à longue portée ! »
Bien que Ves eût d’ordinaire en horreur tout ce qui touchait à Ylvaine, l’idée l’intriguait. À quel point cette nouvelle force mécanisée serait-elle puissante si elle se consacrait entièrement à un seul esprit de conception ?