Chapitre 2 269
Ves tira beaucoup de sa brève visite à bord du Chacal princier. Observer les méchas lourds d’artillerie Akkara des Vandales flagrants lui permit non seulement de mieux appréhender les machines imposantes, mais aussi d’engager une discussion fructueuse avec deux personnes différentes.
Il fut assez surpris que Zanthar et le commandant Orfan l’aident tous deux à élargir sa vision des méchas lourds. Ni l’un ni l’autre n’étaient réputés pour leur sagesse ou l’étendue de leurs connaissances. Pourtant, leurs points de vue et leurs expériences de vie différents lui révélèrent de nouvelles perspectives qu’il n’avait pas envisagées jusque-là.
Pendant le trajet de retour vers le Scarlet Rose, Ves activa brièvement son communicateur afin de convoquer le major Verle. Il avait beaucoup de choses à aborder et voulait s’y mettre dès son retour.
« Miaou. »
Pendant ce temps, Lucky plissa ses yeux verts lumineux tandis que Zanthar lui chatouillait avec enthousiasme le pelage de bronze pâle. Même si sa surface évoquait un mélange d’os solide et de métal, le chat mécanique semblait particulièrement sensible !
« Je peux avoir un chat comme Lucky, moi aussi ? » demanda Zanthar, tout sourire, profitant de l’instant.
« Lucky est unique. Tu n’as pas les moyens de t’offrir un chat comme lui. Peut-être que les choses seront différentes quand notre Clan Larkinson sera devenu une puissance de premier rang, mais ne te fais pas trop d’illusions. Si tu veux un animal de compagnie, tu ferais mieux de chercher une créature organique. »
Depuis qu’il avait obtenu le chat de gemme, Ves avait entendu cette question maintes fois. Il était hors de question qu’il dise la vérité à qui que ce soit. Il se contenterait de prétendre que Lucky était un produit rubarthais, ou quelque chose du genre. Cela mettait rapidement fin aux questions.
« Oooh… »
L’adolescent avait l’air déçu, mais bien des gens ne pouvaient tout simplement pas avoir de belles choses. La galaxie était remplie de pauvres hères de l’espace qui enviaient les Terriens, les Rubarthais, les autres puissances de premier rang, les véritables enfants de l’espace, les méchistes et les équipages de flotte.
Ves savait qu’il était inutile d’envier ceux qui étaient nés dans une situation bien plus privilégiée que la sienne. Plutôt que de se livrer à une activité stérile, mieux valait investir en lui-même pour améliorer ses compétences et ses qualifications. Lentement, mais sûrement, il rattraperait ces privilégiés, et finirait même par les dépasser.
Une fois la navette arrivée à son vaisseau personnel, Ves en descendit et regagna rapidement ses quartiers. Lucky étant parti vagabonder et Nitaa ayant pris une position de garde discrète, Ves rassembla ses idées en attendant l’arrivée du major Verle.
« Je vous en prie, asseyez-vous, major. »
L’homme d’âge mûr en uniforme s’exécuta. « De quoi s’agit-il, monsieur ? Vous aviez l’air pressé au communicateur. »
« J’ai commencé à avoir des doutes pendant la conception de notre prochain mécha d’artillerie lourde. J’ai décidé de demander conseil et j’ai reçu quelques avis… »
Ves lui expliqua rapidement ce qu’il avait fait. Il énuméra également les principales idées qu’il avait tirées de son étude des méchas Akkara.
« Plusieurs caractéristiques des méchas lourds me frappent. Premièrement, ils sont extrêmement spécialisés. En sacrifiant leur mobilité, ils sacrifient aussi leur polyvalence. Il devient plus difficile de les employer efficacement au combat, et leurs limites leur ferment tout un éventail de possibilités. »
Le major Verle hocha la tête, comme s’il avait compris depuis longtemps. « Il est très facile de gaspiller des méchas lourds. Les commandants doivent suivre une formation spéciale pour obtenir les qualifications nécessaires à leur commandement. Ils sont si précieux que leur perte peut facilement mettre une unité hors de combat. »
« Cela m’amène au deuxième point. Pour tirer pleinement parti de leurs atouts considérables, nous devons nous donner davantage de mal pour façonner les conditions de la bataille à notre avantage. Les méchas lourds sont des ressources qu’il faut déployer avec patience et en prenant son temps. Une fois les conditions idéales réunies, nous pouvons exploiter au maximum leur puissance de feu extrême ou leurs autres points forts ! »
« C’est pour cela que les méchas lourds existent, monsieur. Une formation réduite composée de méchas lourds peut obtenir des résultats bien supérieurs à ceux d’une formation plus importante de méchas moyens. On peut concentrer beaucoup plus de puissance de feu ou de défenses dans une zone bien plus restreinte. »
« Troisièmement, les méchas lourds ne valent pas grand-chose à eux seuls. » Ves poursuivit. « Ils manquent de mobilité et de polyvalence, et ne peuvent donc pas prendre l’initiative. Ils donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils font partie d’une unité plus vaste qui comprend des méchas plus rapides. Associer différents types et différentes classes de méchas est la clé de la victoire contre des adversaires variés.
Pour y parvenir, notre clan doit élaborer une stratégie et une configuration cohérentes afin que toutes les pièces du puzzle s’emboîtent. »
Le major Verle parut très satisfait en entendant cela. « C’est justement ce sur quoi je travaille depuis quelques mois. Depuis que vous m’avez autorisé à créer le Bureau militaire, je n’ai pas consacré tout mon temps à unifier la gestion de notre personnel et à mettre en place une coopération et une coordination rudimentaires entre nos forces de méchas.
Avec l’aide de certains commandants et officiers supérieurs du clan, j’élabore une doctrine de combat unifiée pour les méchas du Clan Larkinson. Les batailles que nous avons livrées récemment m’ont permis d’en tester, d’en vérifier et d’en affiner les principes. »
Une doctrine de combat unifiée pour les méchas !
Ves se redressa légèrement sur sa chaise en entendant cela. Jusqu’ici, les forces de méchas du Clan Larkinson avaient chacune combattu à leur manière. Les diverses batailles contre les pirates nyxiens avaient certes permis aux Avatars du Mythe, aux Sentinelles Vivantes et aux autres de s’habituer à travailler ensemble, mais il leur restait encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre le niveau de coordination de l’armée.
« Dites-moi ce que vous avez préparé, major. »
Le major prit une profonde inspiration. « C’est une proposition de grande envergure, monsieur. Selon nous, la doctrine de combat du Clan Larkinson repose sur trois piliers : la guerre psychologique, la formation d’élite et la guerre de manœuvre. »
Avant même que le major n’explique ces trois piliers, Ves en avait déjà compris l’essentiel. Il avait personnellement assisté à toutes les batailles contre les pirates et reconnaissait des éléments de chacune de ces trois stratégies.
Le major Verle leva un doigt. « Commençons par le premier. La guerre psychologique est un domaine où je suis justement spécialisé. Pour faire simple, elle consiste à vaincre l’adversaire en creusant l’écart entre le moral de nos troupes et celui de l’ennemi. Peu importe que nos ennemis soient plus nombreux, disposent de meilleurs méchas ou emploient des pilotes de méchas mieux entraînés.
Tant que nos forces combattantes sont plus confiantes que l’ennemi, nous pouvons encore l’emporter ! »
C’était un domaine qui avait toujours impressionné Ves, et l’une des raisons pour lesquelles il avait tant tenu à embaucher cet ancien officier de mécha et agent de Flashlight. Le major Verle savait remarquablement bien influencer le moral de ses subordonnés.
Ves sourit. « Je suppose que l’existence des auras facilite grandement la guerre psychologique. »
« Exactement ! » Verle lui rendit son sourire. « Il est dangereux de trop dépendre des auras, mais ce n’est pas une raison pour négliger leur utilité. Pour l’instant, nous nous en servons surtout parce qu’elles sont à notre disposition. Nous n’avons pas encore adopté d’approche plus cohérente et stratégique pour les exploiter. Il ne suffit pas de concevoir quelques plans et de les mettre à exécution.
Cette coopération doit commencer dès le début du processus de conception de vos méchas. »
« Ah ! Je comprends ! Je n’aurais pas dû concevoir un nouveau mécha sans avoir d’abord recueilli assez d’avis auprès de son public cible. »
C’était un aspect qui lui avait échappé. En tant que patriarche du Clan Larkinson, Ves avait l’habitude d’obtenir ce qu’il voulait. Dès qu’il souhaitait concevoir un mécha pour le Clan Larkinson, il lui suffisait d’imaginer un concept et de passer directement à la conception, sans prêter assez attention aux attentes des Larkinson ni à l’adéquation du mécha avec leurs besoins.
Quand il concevait un mécha pour le marché ou pour un client en particulier, Ves accordait bien plus d’attention aux besoins de sa clientèle. Omettre cette étape essentielle lorsqu’il concevait un mécha pour son propre clan était une faute impardonnable.
Heureusement, Ves n’avait conçu jusqu’ici qu’un seul mécha pour le Clan Larkinson. En tant que plateforme modulaire, le Guerrier Éclatant était très polyvalent, ce qui le rendait toujours utile au combat.
On ne pouvait pas en dire autant des méchas lourds. Leur extrême spécialisation obligeait Ves à réfléchir beaucoup plus attentivement à leur emploi dans les batailles du Clan Larkinson.
Le major expliqua pourquoi il fallait se concentrer sur la guerre psychologique.
« Comparé à bien d’autres puissances, notre Clan Larkinson possède un énorme avantage dans ce domaine. Puisque vous êtes à l’origine des auras, vous pouvez concevoir les méchas que vous voulez pour influencer le moral de nos alliés comme celui de nos ennemis. Ne sous-estimez pas notre capacité à agir sur le moral des deux camps.
Par exemple, supposons qu’une aura bienveillante nous procure un gain de performance de 10 %. Les résultats de nos batailles ne changeraient pas tant que ça. Mais si nous y ajoutons une aura malveillante qui réduit de 10 % les performances de l’ennemi, l’écart atteint 20 %. »
Les conséquences d’un écart aussi important étaient loin d’être anodines ! S’il devenait trop grand, le camp supérieur pouvait facilement faire boule de neige et creuser son avance au fil de la bataille. Un affrontement serré, où les pertes étaient équivalentes des deux côtés, pouvait rapidement se transformer en massacre à sens unique à cause d’un tel écart de moral !
La bataille du Système de Marrakath avait également mis en évidence l’ampleur des effets que pouvaient produire les auras !
Bien qu’une victoire facile obtenue par la guerre psychologique paraisse séduisante, Ves ne se rallia pas immédiatement à cette idée.
« Et si l’ennemi déploie une sorte de contre-mesure contre nos auras ? Les Maîtres de la Coalition du Vendredi et bien d’autres concepteurs de méchas commencent déjà à chercher des moyens de contrer ma spécialité. »
« Ce n’est pas un problème. Je ne pense pas que vos auras puissent être neutralisées si facilement. À tout le moins, il est probable que ces contre-mesures nécessitent des solutions très particulières, qui ne fonctionneront que contre les méchas de la LMC. L’ennemi devra investir considérablement dans ces contre-mesures pour pouvoir nous affronter à armes égales. C’est du temps et des ressources qu’il aurait pu consacrer à quelque chose de plus meurtrier.
En outre, je doute que la plupart de nos adversaires soient déjà prêts à déployer suffisamment de contre-mesures. D’après ce que nous savons des interactions entre les auras, leur nombre compte aussi. En proportion, personne ne déploie autant de méchas de la LMC que notre clan ! »
C’était vrai. Même si maître Olson et ses collègues parvenaient à mettre au point une contre-mesure efficace aux auras sous la forme d’un mécha, un seul exemplaire ne suffirait probablement pas. L’ennemi devrait en déployer des centaines, voire des milliers, pour atténuer efficacement le principal avantage du Clan Larkinson !
Face à des adversaires ordinaires comme les bandes de pirates, Ves doutait qu’aucun d’eux se donne la peine de déployer des méchas de contre-mesure. Ils ne le feraient que si les méchas de la LMC devenaient très populaires dans leur région. Et même dans ce cas, cela signifierait simplement que le Clan Larkinson était devenu encore plus riche et pouvait déployer des méchas encore plus puissants !
Le major Verle souleva une réserve importante. « Nous devons éviter de trop compter sur les avantages apportés par vos méchas. Vous souvenez-vous de notre première bataille dans la Faille Nyxienne ? Nous avons envoyé quelques jeunes pilotes de méchas des Sentinelles affronter des pirates, accompagnés de Guerriers Éclatants des Avatars.
Au dernier moment, nous avons ordonné aux Guerriers Éclatants de se retirer, ce qui a déstabilisé les jeunes pilotes, soudain privés des auras. »
« Je m’en souviens. » Ves grimaça légèrement.
« À la suite de cet incident, la commandante Magdalena et tous les autres commandants ont veillé à empêcher nos pilotes de méchas de devenir trop confiants. Ils doivent bien se battre, qu’il y ait des auras ou non. Cela ne signifie pas que notre stratégie axée sur la guerre psychologique est dans une impasse. Les humains et les extraterrestres pratiquaient déjà la guerre psychologique avant l’apparition de vos auras.
Il existe bien d’autres leviers que nous pouvons actionner pour obtenir un avantage dans ce domaine. »
La propagande, l’entraînement et bien d’autres mesures pouvaient produire certains des effets des auras. La principale différence, c’était que les auras agissaient beaucoup plus directement au combat, tandis que ces autres moyens devaient être mis en œuvre en amont.
De plus, le Clan Larkinson disposait d’un autre avantage dont le major Verle n’avait pas tout à fait conscience. Le Réseau Larkinson, qui reliait chaque membre du clan au Chat doré et les uns aux autres, pouvait lui aussi jouer un rôle important !
Toutes ces mesures pouvaient se combiner pour créer un écart qualitatif difficile à combler. Ves approuva sans hésiter le major Verle : le Clan Larkinson devait exploiter cet avantage au maximum !