Chapitre 2 261
Alors que l’Armée Hexadrique était sur le point de chasser la Légion de la Fortune du Système de Marrakath, la tension n’avait jamais été aussi vive dans la Brèche Nyxienne.
Les Gardiens de la Paix et les pirates nyxiens se retrouvaient bien plus souvent face à face.
Par avidité ou pour d’autres raisons, de plus en plus de bandes de pirates s’aventuraient dans l’espace civilisé afin de piller la région frontalière du Royaume Sentinelle et d’autres petits États voisins.
En réaction, l’Association des Gardiens de la Paix encouragea vivement ses organisations affiliées à envahir la périphérie de la Brèche Nyxienne !
Les organisations des Gardiens de la Paix parvenaient certes à vaincre de nombreux pirates, mais la plupart de ceux qu’elles éliminaient appartenaient à des bandes dégénérées et misérables, rarement dotées d’un atout décisif.
Quels que fussent les avantages qu’on leur proposait, les Gardiens de la Paix répugnaient à dépasser la périphérie extérieure !
Dès qu’ils pénétraient dans un territoire comme les Champs de Maynard, les mercenaires au service du Royaume Sentinelle risquaient de se faire submerger par les puissantes factions pirates solidement implantées, qui régnaient depuis longtemps sur leurs territoires respectifs.
La violence du conflit ne préoccupait donc pas vraiment les hauts responsables des deux camps. Pourtant, tous savaient qu’il ne s’agissait que du calme avant la tempête. Des mouvements bien plus importants se tramaient dans l’ombre.
À cet instant, les Pilleurs du Miroir, envoyés en reconnaissance à la Citadelle d’Ulimo, venaient de recueillir quantité de nouvelles informations.
Les Chats Noirs avaient sous-estimé l’activité d’Ulimo. Ces derniers mois, son importance avait grandi : il s’imposait comme l’un des rares marchés accessibles où les organisations pirates pouvaient se procurer des superarmes fiables !
Les renseignements réunis par Calabast et ses analystes, après avoir interrogé des pirates et décrypté des banques de données saisies, n’étaient pas erronés. Leurs conclusions étaient simplement dépassées.
Comme de plus en plus de pirates cherchaient à renforcer leur pouvoir de dissuasion et leurs capacités d’autodéfense, la demande d’armes interdites avait explosé !
Posséder de telles armes leur vaudrait certes la damnation aux yeux des Deux Grands, mais à ce stade, la plupart des pirates s’en moquaient. L’AMT et l’AMF ne s’aventuraient plus dans la Brèche Nyxienne, et les auxiliaires qu’elles engageaient n’avaient presque aucun impact.
Certes, le Clan Larkinson avait rasé plusieurs bases pirates, mais à Ulimo, personne ne croyait courir le moindre danger.
Ulimo était trop puissant ! La réputation des Serpents Secs était telle que même le dernier fléau à avoir pénétré dans les Champs de Maynard n’avait guère ébranlé la confiance des habitants du secteur public de la place forte pirate.
Au bout de quelques jours, les Pilleurs du Miroir avaient dépensé une somme considérable en kavenits. Grâce à plusieurs transactions, Abis était parvenu à faire réparer le Bloody Fang, le Cruel Intention et la plupart de leurs méchas. Il avait également versé l’équivalent de 25 millions de crédits hex en kavenits pour acquérir 23 méchas pirates d’occasion qui semblaient en assez bon état.
Abis aurait pu dépenser davantage, mais ce n’était pas une décision judicieuse pour quelqu’un dans sa position.
Le marché des méchas de la Citadelle d’Ulimo était plutôt petit et mal fourni. La plupart des méchas en vente s’adressaient aux petites bandes de pirates qui fréquentaient cette base. En conséquence, les vendeurs locaux ne proposaient presque que les méchas les plus abordables !
Pour résumer, Abis avait le choix entre des méchas ayant déjà appartenu à trois propriétaires, des méchas d’occasion ou quelques rares méchas économiques, tout juste sortis d’usine, vendus deux ou trois fois leur prix réel !
Les Pilleurs du Miroir n’avaient d’autre choix que de courber l’échine et d’acheter quelques machines de dépannage, tout en recrutant davantage de pilotes de mécha.
Jusqu’ici, la campagne de recrutement n’avançait pas très bien. Les Pilleurs du Miroir avaient beau avoir loué une salle convenable, les pirates qui s’y présentaient laissaient à désirer.
Un pirate un peu trop corpulent éructa et avala une gorgée de bière. « Qu’est-ce que tu veux dire, par “pas de mécha de milieu de gamme” ? Je suis le Prince aux Trois Tirs, espèce de fumier ! J’ai descendu plus de méchas que tes yeux chassieux n’en verront jamais. Pas question que je pilote vos poubelles ! »
« Une part multipliée par vingt, ça ne suffit pas. Je mérite cent fois la part du butin des autres ! Si tu me files pas un K-bar tout de suite, je sors et je dis à mes potes que vous êtes de sacrés radins ! »
Les pirates ordinaires étaient déjà assez pénibles. Les pilotes de mécha parmi eux avaient particulièrement tendance à se croire tout permis !
On n’y pouvait rien. La qualité des pilotes de mécha devenus pirates variait énormément. Comme dans l’espace civilisé, les meilleurs étaient largement accaparés par les grandes alliances pirates et les groupes les mieux établis, comme les Serpents Secs.
Une petite organisation indépendante sans la moindre réputation, comme les Pilleurs du Miroir, n’attirait que les rebuts de la Brèche Nyxienne. Et encore, ils n’étaient pas si nombreux, car les piètres pilotes de mécha pirates avaient souvent une espérance de vie très courte.
C’était pourquoi les Pilleurs du Miroir n’avaient recruté qu’une poignée de pirates jusque-là, dont la plupart étaient du personnel de soutien.
Les nouvelles recrues croyaient toutes pouvoir reprendre la piraterie pour de bon. Hélas, les Pilleurs du Miroir ne les avaient engagées que pour rester dans leur rôle.
Une fois leur couverture abandonnée, les nouveaux « camarades » qu’ils avaient recrutés ne leur seraient plus d’aucune utilité !
Après avoir observé un moment la campagne de recrutement, le lieutenant Sodo Rodan, des Chats Noirs, s’approcha discrètement de l’officier des Vandales flagrants.
« Nous avons un problème.
— À quel point est-il grave ?
— Il peut tout faire échouer.
— Quoi ?! Allons dans un endroit à l’abri des oreilles indiscrètes. »
Ils entrèrent rapidement dans un bureau. Rodan inspecta les lieux à la recherche de micros avant d’activer un brouilleur. L’officier du renseignement se tourna vers Abis, le visage grave.
« La capitaine Itris et ses femmes sont tombées sur une bande locale appelée les Rats Stéroïdes, et elles en sont venues aux mains. Sept voyous du coin sont morts et plusieurs autres ont été blessés. D’après nos informations, la bande appelle ses amis à la rescousse pour se venger ! »
Les Épéistes parmi les Pilleurs du Miroir étaient censées rester à leur poste ! Le lieutenant Sendra, qui jouait le rôle de la capitaine Itris, était censée acheter un lot de cellules énergétiques à cette heure-ci.
« Comment cette bagarre a-t-elle commencé ?! » s’emporta Abis.
La capitaine et sa bande de femmes avaient fait irruption dans une salle de jeu et semé le trouble. Inutile de dire que l’affaire avait mal tourné pour les habitants du coin.
« J’avais dit à cette femme de ne pas s’éloigner et de ne pas chercher la bagarre ! »
Selon leur plan, ils devaient encore observer la situation locale. Ce qu’ils avaient vu et appris ne représentait qu’un aperçu de l’intense activité qui régnait sur le marché public d’Ulimo.
Pour l’instant, la dernière chose qu’Abis souhaitait, c’était de se faire des ennemis parmi les habitants !
Même si les bandes locales ne possédaient ni méchas ni vaisseaux, les armes lourdes étaient interdites dans l’enceinte d’Ulimo. Si les bandes s’unissaient, même les Pilleurs du Miroir risquaient de ne pas survivre !
Le problème, c’était qu’Abis savait que le lieutenant Sendra désapprouvait fermement son approche prudente et patiente.
À son avis, les Pilleurs du Miroir n’avaient pas besoin d’être aussi circonspects ! Les Serpents Secs se fichaient bien de ce qui se passait dans le secteur du marché, tant que personne n’endommageait les infrastructures.
Dans ce cas, pourquoi ne pas attaquer les pirates du coin ? Si les Pilleurs du Miroir s’emparaient de leurs repaires, ils s’intégreraient à coup sûr davantage à la Citadelle d’Ulimo ! Une fois cette étape franchie, les Larkinson déguisés pourraient pénétrer plus profondément dans la base pirate qu’ils comptaient détruire.
Abis ne désapprouvait pas ce plan, mais il voulait procéder étape par étape. Ils avaient à peine achevé les premières que les Épéistes venaient d’en franchir une douzaine d’un bond inconsidéré !
« Cette femme est beaucoup trop imprudente ! »
« Le sang a déjà coulé, dit sombrement Rodan. Maintenant que nous en sommes là, nous n’avons plus qu’à prendre les armes et à donner l’assaut aux Rats Stéroïdes. »
Ils échangèrent rapidement quelques idées et élaborèrent un plan à la hâte. Quand Rodan désactiva enfin son brouilleur, leurs communicateurs se mirent soudain à sonner.
Leur inquiétude redoubla. « Bo et Avery ont des ennuis ! »
Dans le hall d’une des nombreuses petites arènes qui offraient aux habitants les divertissements les plus brutaux, « Bo », « Avery » et une escouade de gardes armés tenaient leurs armes levées, face à des membres de bande dix fois plus nombreux !
« Gros Rat ! » cria Dietrich, vêtu de son Sparous Vize Mark II couvert d’ornements. « Ne va pas trop loin ! Je n’ai pas peur de ta bande de merdeux. Comparés à de vrais pirates comme les Pilleurs du Miroir, vous n’êtes que des déchets des bas-fonds qui se donnent des airs. Regardez vos hommes ! Presque aucun ne porte une armure de combat intégrale.
Et vos armes ! Les Gardiens de la Paix se moqueraient de vos jouets s’ils les voyaient ! »
« Arrêtez ! Ne tirez pas sur l’entrée de mon arène ! » intervint le directeur. « Je vous préviens : si vous attaquez quelqu’un, ne venez pas vous plaindre quand j’activerai mes tourelles ! »
Des dizaines de tourelles sortirent du plafond. Leurs canons laser menaçants se braquèrent sur les deux groupes adverses.
« Tu ne vas pas m’échapper, Bo ! » hurla Gros Rat. « Vous, les Pilleurs du Miroir, vous avez cherché des noises à la mauvaise bande. Quand on aura rassemblé tous nos amis, on vous réduira en miettes, puis on prendra vos vaisseaux et vos méchas ! Les Serpents Secs ne vous protégeront pas si vous êtes presque tous morts ! »
« Hé. Tu devrais déjà nous tuer avant de réclamer nos affaires. »
Le directeur de l’arène sortit un pistolet et tira au plafond ! La détonation coupa court à la dispute.
« Ça suffit, les gars ! Si vous avez un différend, réglez-le dans l’arène si vous l’osez. Sinon, foutez le camp de mon hall ! »
Dietrich et le dénommé Gros Rat se lancèrent des regards menaçants. Après quelques secondes, ils acquiescèrent.
« À l’arène.
— Fais tes adieux à tes hommes ! »
Sous l’égide des organisateurs, l’escorte de Dietrich et la bande des Rats Stéroïdes signèrent toutes deux un contrat pour régler leur différend dans l’arène.
Bientôt, la nouvelle se répandit : une bande de plus d’une centaine de membres locaux allait affronter jusqu’à la mort un petit groupe de vrais pirates !
Les premiers étaient bien plus nombreux, mais leur équipement semblait inférieur à celui des seconds. Personne ne savait vraiment qui l’emporterait dans ce combat inégal, et cette incertitude enthousiasmait le directeur de l’arène !
Les habitants et les visiteurs affluèrent dans l’arène et achetèrent des billets avec leurs K-bits ou leurs K-coins. Même si le prix d’entrée pour ce combat improvisé était bas, les paris de la foule ne tardèrent pas à remplir les coffres de l’arène !
Dans une des coulisses, Dietrich se tourna vers son chef de la garde, l’air inquiet. « Tu es sûre qu’on peut les battre, Avery ? Le nombre finit par faire la force. Je ne suis pas certain qu’on ait bien évalué cette bande. »
« Détends-toi », répondit Ketis derrière son casque. « Je connais leur équipement mieux que quiconque. Rien de ce qu’ils ont n’est meilleur que celui d’un pirate ordinaire. L’armure de tes gardes ne résistera peut-être pas si les Rats Stéroïdes ont la présence d’esprit de concentrer leurs tirs, mais leur protection est inégale. Abattez-les vite et tout ira bien. »
Les gradins furent bientôt assez remplis pour que le combat commence. Les deux camps pénétrèrent dans l’arène. Dietrich serra fermement Repos paisible, modifié, dans sa main gantée.
Quant à Ketis, elle délaissa son Udor pour dégainer son nouveau coutelas à large lame !
Une lueur sanguinaire brillait dans ses yeux, derrière son armure de combat moyenne. Sa taille imposante et sa qualité manifeste lui avaient valu de nombreux regards méfiants de la part des membres de la bande.
Quelques minutes passèrent tandis que le directeur de l’arène chauffait la foule. Avec un combat à mort aussi rare, l’affrontement ne prendrait fin que lorsque l’un des camps serait entièrement anéanti ! Les spectateurs auraient assez de sang à voir pour en parler pendant des semaines !
Dietrich trembla légèrement en essayant de repérer Gros Rat dans la foule. Il était pilote de mécha, pas fantassin. Combattre des gens sans mécha était une nouveauté pour lui. Cette perspective le faisait se sentir à la fois faible et fébrile.
« Que le combat commence ! »
Les deux camps ouvrirent aussitôt le feu !