Chapitre 2 226
Ves emmena ses concepteurs de méchas assistants et ses étudiants pour une longue visite de la Base de Xiphard.
Ce qu’ils découvrirent les stupéfia : ils n’avaient jamais côtoyé de pirates et ne les connaissaient qu’à travers les dramatiques diffusés sur le réseau galactique.
De près, ils étaient beaucoup moins impressionnants. Surtout maintenant qu’on les avait désarmés, enfermés dans des cages improvisées et placés sous la menace des armes : leur aura dangereuse s’était dissipée.
Le Seigneur Suprême Roda était mort, tué par ses propres hommes. La perte d’un pilier aussi important de leur organisation avait donné à tous les autres Seigneurs de Crona l’impression que leur longue et passionnante aventure touchait à sa fin.
Le groupe visita plusieurs sites d’apparence importante, dont chacun contribuait au fonctionnement de la Base de Xiphard. Production d’énergie, traitement des déchets, filtration de l’air, traitement des minerais et ainsi de suite : les concepteurs de méchas se firent une idée plus précise des Seigneurs de Crona.
Peu à peu, ce qu’ils voyaient les détrompait : les pirates n’étaient pas ces illettrés de la technique qui maltraitaient leurs machines volées jusqu’à ce qu’elles tombent en panne.
En réalité, les Seigneurs de Crona — ou leurs esclaves — entretenaient plutôt bien leur équipement. Leurs standards étaient certes assez bas, mais cela tenait surtout à la nécessité : les pirates n’avaient pas accès à un réseau d’approvisionnement fiable. Ves remarqua trop souvent des solutions bricolées et des réparations insuffisantes, faute de matériaux ou de compétences techniques.
Ce spectacle le réjouissait autant qu’il le décevait. Les Seigneurs de Crona s’imposaient manifestement des exigences élevées, mais leurs moyens restaient limités. Cela montrait ce qu’il advenait de l’humanité lorsqu’elle se retrouvait coupée de la civilisation galactique qui soutenait toute sa race.
L’un des moments les plus intéressants de la visite fut d’assister à l’interrogatoire des officiers supérieurs, du moins de ceux que les Larkinson avaient réussi à capturer vivants.
Il s’avéra que Lucky s’était montré un peu trop efficace : il avait arraché la gorge de tous les Seigneurs de Crona notables qui détenaient une quelconque autorité. Leurs uniformes élaborés, ornés d’os et d’autres trophées, permettaient de les distinguer très facilement des pirates de bas rang.
Ves se promit de ne pas porter de vêtements trop élégants dans un espace hostile. Il baissa brièvement les yeux sur lui-même et fut satisfait de constater que sa combinaison de protection ne se distinguait pas tellement de celles des autres, malgré sa qualité supérieure.
Quoi qu’il en soit, quand ils entrèrent dans un centre de sécurité investi par les Larkinson, tout le monde se dispersa pour observer avec curiosité les anciens chefs pendant leur interrogatoire.
Dans une salle d’interrogatoire, deux Chats Noirs s’étaient installés de part et d’autre d’un officier pirate ligoté.
« Que font ces femmes… ? »
« Elles lui soutirent des informations », répondit Ves en saisissant les épaules des jeunes Larkinson pour les éloigner.
Il les conduisit dans une autre cellule, où un interrogateur plus conventionnel du Clan Larkinson discutait avec un prisonnier.
Cette fois, Ves remarqua que l’homme interrogé semblait être un esclave. Après avoir passé quelque temps à la Base de Xiphard, il avait appris à distinguer les Seigneurs de Crona de leurs travailleurs forcés.
D’après les divers indices que lui fournissait son apparence, l’esclave semblait être un superviseur technique chevronné. Autrement dit, il était chargé de l’entretien des grosses machines qui permettaient à la Base de Xiphard de fonctionner.
Un homme comme lui devait connaître la base sur le bout des doigts. Ves eut envie de discuter avec cet esclave.
Il entra sans réfléchir dans la salle d’interrogatoire, surprenant l’interrogateur.
« Patriarche du Clan Larkinson ! Je ne m’attendais pas à vous voir ici ! »
Les yeux de l’esclave s’écarquillèrent lorsqu’il contempla, dans sa combinaison de protection, le chef de ceux qui avaient condamné les Seigneurs de Crona.
Ves fit un geste du bras. « Je vous en prie, écartez-vous. J’aimerais parler avec cet homme. »
« Bien sûr. » Le membre du clan se leva docilement et lui céda sa place.
Maikel et Zanthar restèrent sur place, ne sachant pas où aller. Ils décidèrent bientôt de ne pas bouger et d’écouter la conversation.
Une fois assis à côté de la table, Ves fit face à l’esclave avec calme. À travers la visière transparente de son casque, leurs regards se croisèrent.
L’esclave finit par se sentir mal à l’aise. Le titre de patriarche du Clan Larkinson et l’assurance qu’affichait Ves pesaient lourdement sur lui, qui avait autrefois obéi aux Seigneurs de Crona.
« Que… que voulez-vous savoir ? »
« Commençons par une question simple. Avez-vous du sang sur les mains ? »
« Non ! Jamais ! Je suis un esclave ! Je n’ai pas rejoint les Seigneurs de Crona parce que j’avais envie de me faire exploiter. Si je travaillais encore dans l’espace civilisé, je toucherais un bon salaire et mènerais une vie stable. »
Ves haussa un sourcil. « Vous êtes en plutôt bonne forme pour un esclave. »
« C’est parce que les Seigneurs de Crona ont besoin de gens comme moi. Si vous avez parcouru cette base, vous savez à quel point ils dépendent de ceux qui connaissent les machines et savent les réparer. Il n’y a pas d’écoles dans la Faille de Nyx, et leurs tentatives pour former leurs propres ingénieurs… n’ont pas toujours été concluantes. »
« Je vois. Ils vous donnent donc de meilleures rations et des vêtements plutôt corrects. »
Le technicien en chef de la base parut contrarié. « Je ne suis pas un pirate ! Je ne nie pas que j’aie joui d’une situation privilégiée, mais seulement par rapport aux autres esclaves. Je… je devais respecter les règles pour survivre. Les Seigneurs de Crona peuvent se montrer très durs envers ceux qui leur résistent. »
À la place de cet homme, Ves aurait peut-être fait le même choix ; il ne lui en tint donc pas trop rigueur. Sa situation était désastreuse, et survivre sous un régime de pirates impliquait toujours de prendre des mesures désespérées.
« Comment vous appelez-vous ? »
« Peter Seterin. »
« D’où venez-vous ? »
« Je suis citoyen de Reinald. »
« Comment avez-vous fini entre les mains des Seigneurs de Crona ? »
« J’étais passager à bord d’un paquebot qui faisait route de la République de Reinald vers le Royaume Sentinelle. Je voulais quitter Reinald, et les Sentinelles me semblaient être une option intéressante. Je n’aurais jamais cru qu’accepter un emploi lucratif là-bas me ferait embarquer sur un vaisseau détourné par des pirates. »
« Vous avez été capturé par les Seigneurs de Crona ? »
« Non. C’était une autre bande, les Démons du Zéro-G. Ils sont plutôt petits, même si je ne les voyais pas comme ça à l’époque. Les Démons du Zéro-G ont attaqué plusieurs paquebots de catégorie intermédiaire et réussi à chaque fois à enlever des milliers de personnes, dont beaucoup avaient payé très cher leur billet. Le mien avait déjà été pris en charge par mon nouvel employeur. »
Ensuite, les Démons du Zéro-G trièrent leurs captifs. Ils firent d’abord partir les plus séduisants. Puis les pirates transférèrent les plus compétents, comme Peter, sur un autre vaisseau, plus discret. Celui-ci transporta les prisonniers jusqu’à la Faille de Nyx, où les groupes de pirates payaient cher pour obtenir des esclaves utiles.
Ves et ses étudiants furent stupéfaits d’apprendre qu’une personne voyageant assez loin dans l’espace civilisé avait pu être enlevée puis vendue à la Faille de Nyx.
On aurait dit une opération complexe et sophistiquée, qui devait être en activité depuis des années !
Manifestement, les pirates ne trouvaient pas assez d’ingénieurs et de personnel qualifié parmi les vaisseaux qui pénétraient dans la Faille de Nyx. Ils devaient en importer depuis l’espace civilisé !
« Vous n’avez vraiment pas eu de chance que votre vaisseau soit détourné », remarqua Ves. « Voilà les dangers des voyages spatiaux. À votre place, je serais resté à Reinald. »
Peter eut un sourire amer. « Vous croyez que je ne me le répète pas tous les jours ? »
« Racontez-moi donc tout le matériel que les Seigneurs de Crona vous demandaient d’entretenir. »
Pendant que Peter Seterin leur décrivait ses journées de travail habituelles et les équipements essentiels de la base qu’il devait réparer, Ves et les jeunes Larkinson l’écoutèrent attentivement.
Ce qui était intéressant, c’était que les Seigneurs de Crona n’avaient cessé de promouvoir Peter et de lui accorder davantage de privilèges.
Il avait obtenu le droit de donner des ordres aux autres esclaves.
Il n’était plus obligé de vivre dans une cellule exiguë avec d’autres esclaves ; on l’avait installé dans un appartement plus convenable, où il pouvait dormir dans son propre espace.
Il avait commencé à toucher quelques pièces de Kavenit, qu’il dépensait surtout en pots-de-vin pour se faire bien voir de ses supérieurs, les Seigneurs de Crona.
D’une certaine façon, Peter avait obtenu ce qu’il avait voulu en quittant la République de Reinald. Il avait découvert de nouveaux horizons et trouvé un nouvel emploi. Seulement, ses patrons étaient les Seigneurs de Crona plutôt que les Sentinelles.
Ves passa quelque temps à écouter Peter lui révéler les détails des différents systèmes qui permettaient à la base de fonctionner.
Les jeunes Larkinson finirent par s’ennuyer. La façon dont les systèmes de ventilation renouvelaient l’air ne les intéressait pas vraiment. Quel rapport avec les méchas ?
À un moment donné, quelque chose changea. L’interrogateur s’approcha discrètement de Ves et lui transféra quelques fichiers sur son communicateur.
Ves sourit. « Merci. »
Il ouvrit les nouveaux fichiers et les parcourut. Son sourire s’élargit, ce qui rendit Peter Seterin nerveux.
Une minute plus tard, Ves avait terminé. « Eh bien, Peter, il semble que vous ayez dit la vérité. Vous êtes bien un captif récalcitrant que les Seigneurs de Crona ont acheté à un trafiquant. Les registres originaux de votre transfert se trouvent toujours dans leur base de données. »
« Ah. Je n’ai pas menti, monsieur. »
« C’est vrai, mais il y a bien des façons de tromper les gens sans leur mentir », ricana Ves. « Omettre des choses, c’est aussi mentir, vous savez ? »
« De… de quoi parlez-vous ? »
« Laissez-moi vous montrer. »
Ves projeta l’un des fichiers qu’on avait transférés sur son communicateur. L’enregistrement montrait, sous un angle oblique, la vue d’une caméra de surveillance cachée dans une réserve rarement fréquentée.
On y voyait justement Peter et deux de ses esclaves subordonnés plaquer contre un mur un adolescent dont il avait autorité.
« Monsieur Seterin ! Je suis désolé ! Je croyais avoir bien fait ! Ce n’est pas ma faute si la pompe à eau est tombée en panne ! »
Peter, beaucoup plus agressif sur l’enregistrement, s’avança et frappa le jeune esclave au ventre.
« Aïe ! »
« Espèce de petit rat ! Quand les Seigneurs de Crona t’ont collé dans les pattes, je ne m’attendais pas à ce que tu saches réparer un réacteur, mais je pensais au moins que tu serais capable de nettoyer l’intérieur d’une pompe à eau ! »
« C’était la première fois que je voyais une pompe à eau. Je ne savais pas quoi faire ! »
« Pas d’excuses, gamin ! Tu as causé bien des ennuis à nos maîtres ! » Peter lui asséna un autre coup. « Maintenant, je vais te montrer ce qui arrive aux esclaves comme toi quand ils oublient leur place. »
Peter se mit alors à enlever son manteau, à baisser son pantalon et à retirer sa combinaison de dessous.
Ses deux subordonnés firent de même avec l’adolescent.
Maikel et Zanthar contemplèrent l’enregistrement, incrédules et horrifiés.
Quant à l’esclave attaché à sa chaise, son visage exprimait une panique totale !
Avant que la vidéo ne puisse aller plus loin, Ves balaya l’air de la main et fit disparaître la scène, avant qu’elle ne devienne obscène.
« Je… » Peter baissa la tête, vaincu. Impossible de nier ce qu’il avait fait. « J’étais… à bout. Tous les esclaves l’étaient. Nous n’avons pas accès à beaucoup de femmes. »
Ves croisa calmement les bras. « Selon les lois et les conventions de l’Alliance de la Flotte Commune et de l’Association du Commerce des Méchas, tout humain qui commet des crimes contre l’humanité sous l’égide d’une organisation pirate reconnue perd ses droits et son identité dans l’espace humain.
En allant au-delà de la complicité avec les pirates et en participant à certains de leurs crimes, vous répondez aux critères légaux qui font de vous un pirate interstellaire. Avez-vous quelque objection à cette déclaration ? »
« Je ne suis pas un pirate ! » insista Peter. « Je suis un esclave ! Je n’ai jamais voulu ça ! »
« Je m’en moque. Je veux seulement savoir si je dois vous traiter comme un être humain ou non. Heureusement, je n’y suis pas obligé. » Ves eut un sourire mauvais.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous comptez me faire ? » Peter trembla.
« Eh bien, vous aider à expier vos crimes, pirate. »
Sur ces mots menaçants, Ves se leva et se dirigea vers la sortie.
« À plus tard, Peter », lança-t-il d’un ton taquin. « Je peux vous promettre que je veillerai à ce que vous puissiez contribuer à la science. »