Chapitre 2 225
Comparé à la détermination du seigneur Drogen, de l’Alliance Allidus, le Seigneur Suprême Roda était bien plus enclin à tergiverser.
Les négociateurs du Clan Larkinson ne cessaient de tenter d’inciter le puissant commandant pirate à se rendre.
Même s’il avait peu de chances de vivre jusqu’au bout de sa vieillesse, compte tenu de toutes ses infractions, un homme avait toujours le droit de rêver.
Malheureusement, l’emprise de Roda sur les Seigneurs de Crona avait déjà commencé à se relâcher, tandis que le Clan Larkinson remportait la bataille et neutralisait chaque mécha ou arme susceptible de représenter une menace.
Juste avant que le Seigneur Suprême ne soit presque prêt à se rendre, trois de ses proches, à bord de son vaisseau, sortirent soudain des pistolets et abattirent leur ancien chef à coups de feu !
L’uniforme flamboyant du commandant pirate, couvert de divers trophées, en imposait peut-être, mais il offrait relativement peu de protection contre les attaques ! L’homme avait passé beaucoup trop de temps dans le confort et la sécurité de la Base de Xiphard pour se méfier d’une trahison de ses propres hommes.
Et ses gardes du corps ne levèrent même pas le petit doigt pour lui sauver la vie !
Les Larkinson qui assistèrent à ce spectacle sanglant par le flux de communication ne furent que modérément contrariés par ce retournement de situation. Le Seigneur Suprême Roda détenait sans doute quantité de secrets et connaissait la Faille Nyxienne mieux que n’importe lequel de ses subordonnés. Sa perte constituait un revers considérable, mais pas particulièrement catastrophique, pour le Clan Larkinson.
Le peu d’ordre qui subsistait chez les Seigneurs de Crona s’évanouit dès que la mort du Seigneur Suprême fut connue.
Les Larkinson avaient beau mépriser son titre, l’homme jouissait d’une autorité considérable auprès de ses hommes. Sa mort ignoble avait privé les Seigneurs de Crona survivants de leur principale source de confiance.
Certains pirates désorientés étaient devenus bien plus violents et irrationnels après la perte de leur plus grand chef, mais l’infanterie envoyée pour les pacifier profita avec empressement de leur manque d’organisation.
Toute résistance fut écrasée ! Certains fantassins furent blessés par des pièges ou attaqués par des équipements industriels, mais, dans l’ensemble, la Base de Xiphard et les vaisseaux immobilisés cédèrent peu à peu du terrain au Clan Larkinson.
Ce qui frappa le plus les Larkinson, ce fut la faible résistance à laquelle l’infanterie se heurta dans la Base de Xiphard. Lucky avait à lui seul fait vivre aux pirates de la base l’expérience d’être hantés par un fantôme !
Ves et les dirigeants de la force opérationnelle reçurent des rapports de plus en plus détaillés sur les méfaits de Lucky. Le chat avait abusé de sa capacité à se rendre insaisissable pendant des heures, donnant aux forces de sécurité, de plus en plus désemparées, l’impression de tourner en rond sans arrêt !
Une fois l’intérieur de la base principale sécurisé par l’infanterie larkinson, Lucky ne prit pas la peine de rejoindre Ves. Il avait plutôt traversé directement l’un des coffres-forts de l’immense base afin de profiter de sa récompense !
Qui savait quels exotiques rares et précieux le chat aux gemmes allait engloutir ? Ves fut tenté de se rendre sur-le-champ dans la base pour empêcher son chat de dévorer tout ce qui avait de la valeur, mais il se retint par prudence.
Il attendit patiemment que l’infanterie ait entièrement sécurisé l’intérieur de la Base de Xiphard et l’ait fouillé pour repérer toute menace éventuelle.
Le clan était presque certain que la base ne disposait d’aucun mécanisme d’autodestruction, mais mieux valait vérifier les scans de Lucky et s’assurer que les pirates n’avaient pas improvisé quelque chose à la dernière minute.
Il ne s’y rendit qu’au bout d’une journée entière, tandis que les méchas et les navettes du Clan Larkinson quadrillaient le champ de bataille pour trier les débris, qui ne cessaient de s’accumuler.
La priorité des équipes de récupération était de récupérer les épaves de leurs propres méchas. Même si les techniciens et les concepteurs de méchas ne pouvaient pas les remettre en état de marche, ils pouvaient au moins en recycler les pièces et les matériaux pour réparer d’autres méchas.
Quant aux débris issus des méchas pirates, les Larkinson avaient relativement peu de choses à en tirer. En général, le clan ne tenait pas à utiliser des alliages de Kavenit. La seule exception était le blindage, bien plus puissant, des méchas des Archontes d’Allidus.
Ces méchas d’élite offraient une protection largement supérieure à celle de n’importe quel blindage de troisième classe ordinaire, mais leur fabrication était très peu rentable.
Cela dit, une fois fabriqués, ils étaient généralement conçus pour durer.
Autre prise notable : les vaisseaux des Seigneurs de Crona, partiellement intacts, tombés sous leur contrôle. Ils n’étaient ni de grands vaisseaux ni en état de fonctionner correctement, mais le sabotage de Lucky avait été très ciblé et la plupart de leurs composants essentiels étaient restés intacts.
Il ne faudrait donc pas trop de temps ni de ressources pour annuler le sabotage et les remettre en état de marche.
Restait à voir si le Clan Larkinson comptait réellement s’emparer de ces vaisseaux.
Quelques navettes de transport se posèrent dans l’un des principaux hangars de la Base de Xiphard. De nombreux gardes en sortirent en premier pour sécuriser les lieux.
Ils ne faisaient que répéter les opérations de l’infanterie arrivée avant eux, mais la prudence n’était jamais superflue.
Quand Ves et vingt-six concepteurs de méchas assistants descendirent enfin, ils contemplèrent leur nouvel environnement avec émerveillement et fascination.
Pour des raisons de sécurité, toute personne pénétrant dans la base devait porter une combinaison de protection ou quelque chose de plus solide. Personne n’avait le droit de s’y promener sans protection, au cas où un piège pirate libérerait du poison dans l’air ou ferait exploser un composant instable.
Les combinaisons étaient très inconfortables pour les concepteurs de méchas, mais Ves appréciait cette protection supplémentaire.
De nombreux méchas, navettes, vaisseaux miniers et équipements d’entretien avaient été abandonnés dans ce vaste espace intérieur. Les Seigneurs de Crona maintenaient des standards plutôt convenables, si bien que le hangar était en réalité assez propre et bien rangé.
« Alors, c’est ça, une base pirate. Ça ne diffère pas tellement d’une installation de mercenaires. »
« La plupart des histoires que j’ai entendues sur la Faille Nyxienne disent qu’ils ne savent pas faire la différence entre un soudeur à plasma et un outil multifonction. »
« J’ai entendu dire que les groupes pirates avaient toujours beaucoup d’esclaves. Où sont-ils ? »
Aucun des Braves n’avait jamais côtoyé des pirates. Malgré leur audace et leur courage peu communs, ils passaient encore la majeure partie de leur temps dans des laboratoires de conception.
Ves les avait déjà emmenés visiter quelques endroits, mais la Base de Xiphard n’avait rien à voir avec un vaisseau pirate ordinaire.
Elle était immense. Son envergure dépassait de loin celle d’un porte-méchas pirate ou d’une base astéroïdale improvisée.
La Base de Xiphard avait longtemps servi de quartier général, de forteresse et de centre minier aux Seigneurs de Crona. Sa taille et son développement reflétaient les décennies d’investissements que le Seigneur Suprême Roda y avait consacrées. Il en avait fait son joyau et s’était efforcé de l’entretenir correctement, évitant ainsi le laisser-aller habituel des pirates moins disciplinés.
Deux jeunes membres du clan participaient également à la visite. Ils suivaient Ves avec curiosité, ébahis par toutes ces machines pirates abandonnées.
« Waouh. Quel bénéfice peut-on tirer de tout ce matériel si on le récupère ou qu’on le revend ? » demanda Maikel.
Ves se retourna aussitôt et donna un petit coup de poing sur le casque de la jeune pousse Larkinson.
« De toutes les questions que tu aurais pu poser, ce n’est pas celle-là qui aurait dû te venir en premier. Ce matériel ne représente qu’une fraction du butin remporté grâce à notre victoire ! Il est très probable que nous le laissions sur place. Les soutes de nos vaisseaux ne peuvent accueillir qu’une quantité limitée de marchandises. Nous devons inventorier notre butin et donner la priorité aux biens les plus précieux. »
« Nous avons capturé beaucoup de vaisseaux pirates, non ? On pourrait les utiliser pour stocker le butin supplémentaire. Ces réserves pourraient nous être très utiles à l’avenir », fit remarquer Zanthar Larkinson.
« Ce n’est pas si simple. » Ves secoua la tête. « Tu as raison, il vaut mieux emporter davantage de provisions, mais cela pourrait nous coûter plus cher. Ces vaisseaux pirates que tu crois à notre disposition ont été construits et sont pilotés par des pirates. Si tu as prêté attention à la bataille d’hier, tu devrais savoir que ces gens dépravés sont capables de tout.
Qui peut garantir que les vaisseaux pirates ne sont pas piégés ? Même si nous avons procédé à des scans approfondis de tous les appareils, je peux imaginer bien des façons de contourner les contrôles de sécurité. »
Maikel avança un autre argument. « Ils sont aussi lents et vieux. Si nous les emmenons, ils ne feront que ralentir la force opérationnelle. »
« Exact. J’ai toujours pensé que nous devions privilégier la mobilité quand nous nous aventurions en territoire hostile. Si tu es trop lent, tu facilites les choses à tes ennemis locaux, qui peuvent se rassembler autour de toi et te couper toute retraite. Maintenant que nous avons provoqué l’Alliance Allidus, nous devons prendre cette menace au sérieux. »
Personne ne s’attendait à voir arriver à ce moment-là un partenaire commercial des Seigneurs de Crona. L’intervention du convoi commercial d’Allidus, puis sa défaite, étaient de mauvais augure. Calabast lui avait déjà longuement parlé des risques de représailles de la part d’une grande puissance centrale de la Faille Nyxienne !
Il aurait le temps de s’en inquiéter plus tard. Pour l’instant, Ves voulait simplement jeter un œil à son butin et savourer les fruits de sa victoire.
« Continuons. Ce n’est que l’entrée de la base. »
Le groupe de concepteurs de méchas avança. Ils quittèrent l’immense hangar et s’enfoncèrent davantage dans la base. Après avoir traversé de vastes couloirs et plusieurs postes de contrôle abandonnés, ils atteignirent le cœur de la caverne creusée dans l’astéroïde qui abritait la base.
« Waouh ! »
L’astéroïde était en fait plutôt grand. Les Seigneurs de Crona avaient choisi un excellent bloc de roche pour y bâtir leur base. Un vaste ensemble de constructions s’étendait à l’intérieur. Si de nombreux secteurs rappelaient l’intérieur de vaisseaux spatiaux, au moins le niveau principal paraissait spacieux et accueillant.
Ves comprit que les pirates avaient délibérément aménagé cet étage pour atténuer leur mal du pays. Les constructions du niveau principal ressemblaient davantage à un quartier urbain qu’à autre chose. Les pirates avaient même réservé de l’espace pour quelques parcs, bien que les étranges plantes extraterrestres violettes n’aient rien de particulièrement accueillant.
Il se demanda ce qu’en penserait Merrill O’Brian. Ancienne conceptrice pirate, même si elle ne l’était pas de son plein gré, elle avait dû visiter quantité de bases pirates lorsqu’elle était restée bloquée dans la frontière.
Malheureusement, elle ne faisait pas partie des Braves qui avaient suivi la Force opérationnelle Predator dans la Faille Nyxienne. Ves avait déjà remarqué que Merrill se rapprochait du camp des Érudits.
En parcourant les rues pacifiées du niveau principal, Ves et les concepteurs de méchas rencontrèrent enfin les habitants de la base.
L’infanterie du clan avait intimidé les habitants pour les contraindre à se rendre et abattu tous ceux qui résistaient à l’inévitable.
Les Larkinson n’avaient pas vraiment les moyens de traiter des dizaines de milliers de prisonniers en peu de temps. L’infanterie s’était donc contentée de rassembler les pirates et les esclaves et de les entasser dans de grandes cages.
La masse de prisonniers assis sans espoir sur le sol sale inspira de la pitié à certains concepteurs de méchas assistants, plus compatissants.
« Combien d’entre eux sont des esclaves ? »
« Il reste à le déterminer. » Ves haussa les épaules. « D’après les renseignements que nous avons recueillis, les esclaves sont plus nombreux que les pirates. Le problème, c’est que les deux catégories se recoupent souvent. En réalité, les Seigneurs de Crona recrutent une part considérable de leurs hommes parmi les esclaves qui travaillent pour eux.
À condition d’être performants et de faire preuve d’une grande loyauté envers leurs maîtres, les esclaves obtenaient davantage de droits et de privilèges sous le régime pirate. Cela leur permettait d’espérer une vie meilleure. »
Une vie meilleure, certes, mais au service de la piraterie. Quelle que fût leur détresse passée, dès lors que ces anciens esclaves embrassaient la piraterie, sous quelque forme que ce soit, ils devenaient partie intégrante du problème.
Ves n’avait pas l’intention de faire preuve de clémence envers ces gens.