Chapitre 2 224
La bataille de la Base de Xiphard ne causa finalement pas les pertes massives que le Clan Larkinson avait redoutées.
Privés d’une grande partie de leurs défenses et de leurs armes secrètes, les Seigneurs de Crona ne faisaient pas le poids face aux Sœurs Pénitentes. Leurs méchas, malgré leur supériorité numérique écrasante — cinq contre un face aux méchas de deuxième classe — ne firent qu’offrir davantage d’exercice aux Hexers exilées.
La plupart des pilotes de mécha des Seigneurs de Crona moururent en vain. Leurs attaques dérisoires ne franchirent jamais le seuil nécessaire pour percer le blindage supérieur de leurs adversaires.
Certes, en misant sur le nombre, ils auraient peut-être pu contourner les Sœurs Pénitentes et attaquer les points faibles de leurs méchas, mais il leur aurait fallu au moins deux ou trois fois plus d’unités pour mettre ce plan à exécution.
Les méchas de renfort de l’Alliance Allidus ne firent guère mieux. Les Avatars avaient enfin trouvé un adversaire à leur mesure, mais le Clan Larkinson avait amené des forces plus nombreuses. La commandante Dise comprit habilement qu’elle pouvait prendre les méchas d’Allidus de flanc, malgré le petit nombre de ses Épéistes.
Il ne restait donc plus qu’à attaquer les vaisseaux marchands et d’escorte de la petite flotte de convois d’Allidus.
Les cargos étaient peu utiles au combat, mais les porte-vaisseaux légers et moyens repoussaient sans cesse les Sentinelles Vivantes.
La raison ? Nombre de vaisseaux pirates étaient armés !
Les trois puissants lasers de jugement de classe destroyer contraignirent les Sentinelles Vivantes à sortir de leur ligne de tir.
Les lasers de jugement étaient certes bien protégés dans leurs emplacements encastrés à la proue, mais les porte-vaisseaux moyens qui en étaient équipés devaient faire pivoter toute leur coque pour pointer ces armes encombrantes.
Tant que les méchas des Sentinelles Vivantes attaquaient par l’arrière, ils ne risquaient pas de se faire pulvériser par un énorme laser !
Pourtant, les Sentinelles Vivantes le découvrirent à leurs dépens : des dizaines de méchas et presque autant de vies furent sacrifiés avant qu’ils comprennent que les vaisseaux d’escorte d’Allidus avaient encore des armes en réserve !
Il ne restait qu’une poignée de méchas pour couvrir les vaisseaux. Lorsque Ves et le major Verle virent que l’Alliance Allidus avait imprudemment envoyé trop de ses méchas ailleurs, ils crurent que les pirates surestimaient leurs capacités.
Il s’avéra que le seigneur Drogen avait tout de même une carte à jouer. Des batteries secondaires tirant des projectiles à une cadence égale à celle d’une escouade de méchas aux étranges missiles qui créaient des anomalies localisées, toute cette puissance de feu atypique déconcerta les Sentinelles Vivantes qui y faisaient face.
« Reprenez-vous, Sentinelles ! » lança la commandante Magdalena Larkinson aux pilotes de mécha qui perdaient pied. « Ces vaisseaux ne sont pas aussi redoutables que vous le pensez ! Gardez vos distances et éliminez une à une les batteries d’armes exposées. Ne vous approchez pas. »
Impossible de savoir ce qui se passerait si des centaines de méchas de mêlée fondaient sur les vaisseaux armés. L’Alliance Allidus avait déjà prouvé qu’elle ne respectait pas les interdits imposés par les Deux Grands. Aux yeux du Commandant des Sentinelles, de telles personnes étaient capables de tout.
Les pertes des Sentinelles Vivantes contrarièrent un peu Ves, mais il savait que les vaisseaux pirates n’avaient pas la puissance nécessaire pour arrêter des centaines de méchas des Sentinelles.
Les porte-vaisseaux n’étaient pas de véritables vaisseaux de guerre. Les armes installées à différents endroits de leur coque avaient été fixées de force, de façon improvisée.
En matière d’approvisionnement énergétique, de munitions, de protection et d’autres facteurs, ces armes ne représentaient plus une menace pour les Sentinelles Vivantes dès lors qu’elles eurent repris leurs esprits.
Grâce à des tirs à distance méthodiques et coordonnés, les batteries d’armes relativement immobiles furent rapidement détruites. Même les épaisses couches de blindage autour des lasers de jugement finirent par céder ; ces armes redoutables, qui avaient réussi à détruire un mécha des Sœurs Pénitentes d’un seul coup, ne furent bientôt plus qu’un souvenir.
Après avoir désarmé les vaisseaux et réduit en pièces leurs systèmes de propulsion subluminique externes, le Clan Larkinson neutralisa avec succès le convoi commercial d’Allidus et l’immobilisa !
Pourtant, même après avoir encerclé les vaisseaux pirates, les Sentinelles Vivantes reçurent l’ordre strict de ne pas s’en approcher.
Ves se leva de son fauteuil et appela de nouveau le vaisseau amiral de la flotte marchande d’Allidus.
Lorsque le commandant pirate aux vêtements étranges réapparut, il avait perdu une bonne partie de son assurance.
« Larkinson. Vous osez défier l’Alliance Allidus. Vous ne mesurez pas la gravité de vos erreurs. » Le seigneur Drogen siffla ces mots, tandis que sa projection semblait franchir la distance pour transpercer Ves du regard. « Le seigneur Hivex a déjà été informé de vos… transgressions. »
« Oh, j’ai peur. » Ves répondit d’un ton neutre. « Maintenant, pouvons-nous en finir avec vos fanfaronnades et discuter des conditions de votre reddition ? En citoyen galactique respectueux des lois, je vous donne ma parole que je vous garderai, vous et vos hommes, en vie, tout en vous accordant une dignité que vous ne méritez pas. Vous aurez plus de valeur vivants que morts pour l’Association des Gardiens de la Paix. »
« Vous croyez pouvoir me mettre à genoux ? Ha ! Laissez-vous pousser la barbe avant de la ramener ! » ricana le seigneur Drogen, qui se mit à tapoter sur une console hors du champ de la projection. « Ne vous y trompez pas : les représailles sont inévitables et ne tarderont pas. Les Deux Grands règnent peut-être sur l’espace civilisé, mais notre vide constellé d’astéroïdes restera libre à jamais ! »
Le ton du chef pirate rappela à Ves celui d’un fanatique. Une possibilité très inquiétante lui vint à l’esprit.
« Attendez, seigneur Drogen ! Ne vous précipitez pas ! Tous vos hommes ne doivent pas payer pour vos erreurs ! »
Le seigneur Drogen lui adressa un sourire méprisant. « Vous nous prenez peut-être pour des pirates sans valeur, mais nous avons notre honneur. Seigneur Hivex ! Pardonnez-nous d’avoir échoué dans notre mission ! Laissez-nous vous servir une dernière fois. Pour Allidus ! »
Pendant le discours solennel du commandant pirate, le major Verle avait déjà ordonné en toute hâte aux méchas des Sentinelles Vivantes de se retirer des vaisseaux marchands d’Allidus endommagés.
Il agit juste à temps : tous les cargos, les porte-vaisseaux légers et les porte-vaisseaux moyens explosèrent, déchaînant d’immenses explosions dans l’espace environnant !
Une pluie de débris et de morceaux de métal se dispersa dans toutes les directions, tandis que les mécanismes d’autodestruction déchiraient les vaisseaux de l’intérieur !
Le spectacle fit souffrir Ves. Le seigneur Drogen était différent des pirates ordinaires. L’Alliance Allidus semblait être une organisation pirate hors du commun, capable d’inspirer une loyauté et un dévouement profonds à ses membres.
À cet égard, ils ressemblaient aux Épéistes, mais connaissaient bien plus de succès.
Les pirates de bas étage du Paradis des Épaves lui manquaient. Au moins, ceux-là étaient toujours d’une lâcheté prévisible.
Plus la Force opérationnelle Predator s’enfonçait dans le Goulet Nyxien, plus elle risquait de tomber sur les véritables puissances qui exerçaient leur emprise sur les groupes de pirates dispersés, mais étonnamment liés entre eux.
Ves regrettait la perte de tous ces vaisseaux d’Allidus. Même si leurs batteries d’armes avaient été détruites, il voulait examiner les épaves et les schémas qui se trouvaient sans aucun doute dans les banques de données. Il aurait aussi voulu fouiller les vaisseaux pour récupérer leurs équipements et ressources de valeur.
Malheureusement, le seigneur Drogen était bien trop loyal envers l’Alliance Allidus pour lui abandonner les précieux vaisseaux et les marchandises transportées par ses cargos. Ves fut sincèrement surpris de voir le commandant pirate déclencher sans hésiter les mécanismes d’autodestruction dès qu’il devint évident que ses vaisseaux ne pourraient pas s’échapper !
Ves regarda le major Verle et Calabast. Aucun des deux n’avait l’air satisfait.
« Heureusement que nous avons eu la prudence de nous méfier de cette éventualité », fit remarquer le major Verle.
« Les pirates ne finissent jamais bien lorsqu’ils tombent entre les mains d’un groupe respectueux des lois », ajouta Calabast. « Le seigneur Drogen sait qu’il a peu de chances, lui et ses hommes, de survivre à la captivité et au procès s’ils vivent assez longtemps pour être traduits en justice. Nous avons recueilli des preuves accablantes : ils ont déployé des armes de qualité militaire ainsi que des armes interdites à laser gamma.
Les Deux Grands ne font jamais preuve de clémence envers ceux qui veulent ramener l’humanité à son âge le plus sombre. »
Verle approuva son analyse. « Puisqu’ils sont condamnés à mort quoi qu’ils fassent, offrir au seigneur Drogen une fin rapide et imminente est donc la meilleure solution. Ils peuvent encore rendre un dernier service à l’Alliance Allidus en nous privant de notre butin, et ainsi gagner la reconnaissance du seigneur Hivex.
Leurs proches restés derrière eux seront ainsi bien traités. »
Les pirates étaient des êtres humains, eux aussi, et avaient les mêmes besoins. Certes, le pirate typique était un ancien hors-la-loi ou réfugié qui avait rompu tous les liens avec ses connaissances, mais cela ne signifiait pas qu’il restait seul tout au long de sa carrière de pirate.
Les pirates les mieux établis étaient bien plus susceptibles de se ranger et de fonder une famille, même si leurs conditions de vie étaient pour le moins difficiles.
À un moment donné, une organisation pirate devenait si puissante qu’elle prenait la forme d’une puissance ou d’un État traditionnel. L’Alliance Allidus était immense. Si tous ses membres étaient célibataires, il était difficile de croire qu’elle aurait pu résister à l’épreuve du temps !
Ves soupira et agita les mains. « Bon, nous reparlerons de tout ça plus tard. La bataille est presque terminée, mais les combats ne sont pas finis. Il reste de nombreux fuyards à traquer, et la Base de Xiphard est toujours aux mains de l’ennemi. Assurons-nous que les pirates ne préparent rien qui la fasse exploser. Je veux capturer autant de pirates vivants que possible. »
« Oui, monsieur. Je crois que les Seigneurs de Crona sont bien moins déterminés à suivre l’exemple de l’Alliance Allidus. D’après les transmissions interceptées, le Seigneur Suprême Roda est toujours en vie et se trouve à bord de l’un des porte-vaisseaux endommagés qui flottent près de la Base de Xiphard. »
« Cela ne signifie pas que les ingénieurs à bord sont incapables de faire exploser les vaisseaux », avertit Ves.
« Nous sommes conscients des risques. Nous allons essayer de les intimider pour qu’ils se rendent volontairement. En général, encercler les vaisseaux avec de nombreux méchas suffit à faire craquer l’équipage pris au piège. »
Même si le Seigneur Suprême Roda était résolu à périr avec son vaisseau, ses compagnons parmi les Seigneurs de Crona ne seraient pas forcément d’accord !
« Et la base ? »
« Nous déployons notre infanterie en masse pour sécuriser et pacifier la Base de Xiphard. Ce n’était pas une priorité absolue, mais nous avons veillé à entraîner et équiper nos fantassins. »
Même si l’issue de la bataille de la Base de Xiphard était désormais évidente, des dizaines de milliers de pirates indisciplinés étaient toujours en vie à bord des vaisseaux endommagés, dans les postes défensifs et dans la base elle-même.
Tant qu’ils pouvaient se servir d’outils et d’armes, ils étaient capables de semer un chaos inimaginable avant de se rendre !
Les pacifier était donc une priorité absolue. Ves ne voulait pas que les pirates désespérés surchargent un réacteur, fassent sauter un dépôt de munitions ou évacuent dans l’espace tout l’oxygène de la Base de Xiphard.
Leur vie lui était précieuse ! Il considérait déjà les pirates qui allaient bientôt être capturés comme l’un de ses butins de guerre les plus précieux. Il ne pouvait supporter l’idée de perdre tant de ressources de valeur !
Alors que les forces Larkinson commençaient à mettre fin à la bataille, Ves ne vit aucune raison de superviser les opérations restantes. « Veillez aussi à recenser nos pertes. Nous honorerons les membres du clan et les Sœurs Pénitentes qui sont morts. »
« Oui, monsieur. »
La bataille de la Base de Xiphard s’acheva sur une victoire écrasante du Clan Larkinson. Pourtant, Ves savait que bon nombre de ses membres ne la verraient pas ainsi.
Pour la première fois depuis leur entrée dans le Goulet Nyxien, des Larkinson avaient perdu la vie. Les méchas brisés pouvaient être réparés ou remplacés, mais la perte d’un précieux pilote de mécha ne se réparait pas aussi facilement.
Ves baissa les yeux vers le Mandat Larkinson posé sur ses genoux. Le Chat doré ressentait de près la mort des membres du clan tombés au combat. Leur lien se rompait lorsque leur esprit s’éteignait pour toujours et que leur âme se dissipait avant de rejoindre un autre monde.
Ves lui-même ignorait ce qui arrivait à ces vaillants membres du clan après leur mort. Il espérait vaguement qu’une partie de leur existence puisse être préservée par le Réseau Larkinson, mais, lorsqu’il interrogea le Chat doré, il sembla que tout le monde ne pouvait pas continuer à vivre après la mort comme sa mère.
Nyaaaa…
« Tout va bien, Goldie », murmura-t-il en lui caressant spirituellement la tête. « La mort est une conséquence naturelle de la vie. »