Chapitre 2 209
Longtemps après le départ de Calabast, Ves resta plongé dans ses pensées.
« Miaou ? »
Lucky grimpa sur son épaule et lui donna un petit coup sur la joue rasée de près, douce comme les fesses d’un bébé.
Ves tendit la main et repoussa son chat.
« Tu crois qu’on est devenus des Rubarthais sans nous en rendre compte ? Si quelqu’un de l’extérieur observait la façon dont nous dirigeons le clan, il y verrait au moins soixante pour cent de ressemblance avec un équivalent rubarthais ! »
Son chat pencha la tête.
« Miaou. »
« Ne sous-estime pas une telle ressemblance ! Il suffirait de quelques changements de règles et d’évolutions culturelles supplémentaires pour atteindre les quatre-vingts pour cent ! »
Si le Clan Larkinson en arrivait là, il deviendrait pratiquement une organisation rubarthaise au rabais.
La seule raison pour laquelle Ves ne pouvait pas rapprocher davantage son clan du modèle rubarthais, c’était qu’il ne disposait pas des quantités phénoménales de richesses, de technologie et de ressources nécessaires à la mise en œuvre de politiques aussi extravagantes.
Malgré tout, parvenir à s’intégrer à l’un des plus grands États humains à ce point était déjà une belle réussite !
Le Nouvel Empire de Rubarth était né d’un rejet explicite de la philosophie terrienne. Son idéologie s’était répandue dans l’espace humain pour une très bonne raison. Sa quête de méritocratie, son culte de la force véritable et son rejet de l’autorité héréditaire avaient permis aux Rubarthais de rattraper rapidement leurs anciens suzerains, puis de les dépasser légèrement.
Devant un exemple aussi éclatant des capacités de leur idéologie, de nombreux autres États de la galaxie avaient suivi les traces des Rubarthais, à des degrés divers, et s’étaient pour la plupart renforcés grâce à ces principes !
Jusqu’aux confins de l’espace humain, la République Lumineuse comme le Royaume de Vesia avaient adopté avec ferveur la Théorie du Renouveau Sociétal. Qu’ils l’aient fait délibérément ou non, les deux États se faisaient la guerre à chaque génération, dans l’espoir de préparer et de renforcer leurs forces combattantes.
Mais la philosophie rubarthaise avait aussi ses inconvénients !
Cette pensée reposait avant tout sur l’idée que les gens étaient entourés d’ennemis et devaient devenir assez forts pour les affronter. Ceux qui y adhéraient devaient être prêts à payer un lourd tribut pour survivre dans une galaxie hostile.
« Le prix cruel se paie souvent en vies humaines », marmonna Ves.
N’était-ce pas précisément ce qu’il faisait, lui aussi, en ce moment ? Dans sa quête personnelle de puissance, il n’hésitait pas à entraîner ses compagnons de clan dans la Faille Nyxienne pour les aguerrir et les transformer en troupes d’élite.
Ce n’était pas parce que personne n’était encore mort que la Force opérationnelle Predator sortirait indemne de la Faille. À présent qu’ils étaient entrés dans les Champs de Maynard, les Chats Noirs avaient déjà repéré dans la zone de nombreuses organisations pirates capables de donner du fil à retordre à ses forces.
Le fait que la perspective de subir des pertes considérables ne le préoccupât pas signifiait que sa philosophie personnelle avait déjà évolué dans cette direction.
Il éprouvait des sentiments mitigés à ce sujet. D’un côté, le Nouvel Empire de Rubarth était un modèle pour de nombreux humains de la galaxie.
De l’autre, il ne se considérait pas comme un Rubarthais. Il était un Larkinson, et le clan qu’il avait bâti et façonné était censé développer sa propre identité.
Il était plutôt regrettable que le clan imite involontairement les Rubarthais à ce point.
« Ça va poser problème. » Ves fronça les sourcils et baissa la tête, pensif.
Dans le Secteur stellaire de Komodo et sur la bordure galactique, cette ressemblance n’avait pas grande importance. Le Clan Larkinson se trouvait si loin du cœur de la galaxie et de son centre que personne ne ferait le rapprochement entre les Larkinson et les Rubarthais.
Ils étaient beaucoup trop éloignés !
Mais dès qu’il entrerait dans l’Océan Rouge, bien plus petit, et qu’il se mêlerait à des puissances liées aux superpuissances de premier rang, cette ressemblance aurait forcément des conséquences sur la manière dont on traiterait le Clan Larkinson !
Même si le Clan Larkinson tentait de rester non aligné ou rejoignait l’Union de l’Océan Rouge, les autres soupçonneraient toujours qu’il appartenait au camp rubarthais !
« C’est un énorme problème », conclut-il.
S’il ne voulait pas que son clan se retrouve mêlé aux affaires des Rubarthais, il devait modifier sa culture et ses politiques.
Mais c’était hors de question pour Ves. Les valeurs et les principes qui sous-tendaient le clan étaient la source de sa force. Il avait grandi avec certains de ces idéaux et avait acquis les autres au fil de ses expériences.
Il était convaincu que le Clan Larkinson devait absolument rester fidèle à sa philosophie actuelle !
Il se retrouvait donc dans une impasse. S’il refusait de changer son clan, cela signifiait-il qu’il était condamné à être associé aux Rubarthais ?
Il fronça les sourcils. Calabast avait probablement abordé la question des alliances dans l’Océan Rouge parce qu’elle avait repéré ce problème latent avant lui.
Si Ves et le Clan Larkinson entraient naïvement dans l’Océan Rouge sans en avoir conscience, ils risquaient fort de s’attirer de sérieux ennuis !
En entendant parler des considérations politiques complexes de l’Océan Rouge, il eut l’impression que cette fosse aux requins était bien plus dangereuse qu’il ne l’avait cru.
En réaction, il se mit à désirer vaguement recruter un diplomate compétent. S’il embauchait ou s’associait à quelqu’un capable de naviguer entre les intérêts des Deux Grands, des superpuissances de premier rang, des alliances qui se taillaient un territoire dans l’Océan Rouge et des pionniers lancés à la poursuite de leurs ambitions, Ves n’aurait pas à craindre de mener son clan dans une impasse.
« C’est idiot de rester indépendant. » Il soupira, résigné. « Sans la protection d’une alliance, les Terriens ou les Rubarthais peuvent facilement écraser mon clan comme un insecte grâce à leur puissance écrasante. Nous n’avons aucun moyen de leur résister. »
Rejoindre le Pacte de Rubarth semblait être un excellent moyen d’obtenir une protection solide. Mais le prix à payer était élevé. En alignant son clan sur les Rubarthais, Ves pouvait pratiquement oublier toute possibilité de faire de nouveau affaire avec les Terriens et leurs alliés.
En tant que concepteur de méchas, Ves ne souhaitait vraiment exclure aucun client. Il savait déjà combien il était pénible d’être coupé d’une grande partie du marché lorsque les produits de la LMC avaient été retirés des rayons dans tous les territoires alignés sur la Coalition.
Il préférerait donc de loin rejoindre l’Union de l’Océan Rouge, même si elle semblait un peu faible et disparate.
Mais peut-être était-il déjà trop tard. Ves pouvait prévoir que si le Clan Larkinson, dans sa forme actuelle, entrait dans l’Océan Rouge, tous les étrangers le traiteraient comme un vassal des Rubarthais.
« C’est tellement frustrant ! »
La diplomatie n’était pas le point fort du Clan Larkinson. En fait, aucun de ses membres n’avait la moindre expérience notable dans ce domaine ! Ves pouvait ordonner au clan de recruter des diplomates compétents, mais il ne savait pas si cela suffirait.
Il décida de rester à l’affût de diplomates remarquables au fil de ses voyages. Toute personne assez compétente pour naviguer dans les relations complexes de l’Océan Rouge et transformer des ennemis en amis méritait qu’il s’en fasse une alliée !
Il aurait le temps d’y réfléchir plus tard. Pour l’instant, il avait déjà assez de problèmes à régler.
Ves reprit son travail de conception, et plusieurs jours passèrent tandis que la flotte traversait tranquillement les Champs de Maynard.
Les éclaireurs avancés envoyés par les Vandales flagrants et les autres forces repérèrent quelques traces de combats et d’activité pirate, mais la force opérationnelle ne rencontra aucun pirate en chair et en os.
La densité de population des différentes zones de la Faille Nyxienne n’était pas très élevée. Il pouvait s’écouler des semaines avant que quelqu’un ne tombe sur un groupe de pirates. Sans cela, les équipes des Gardiens de la Paix n’auraient jamais osé s’aventurer aussi profondément dans la Faille !
Le Clan Larkinson avait simplement pris l’habitude de se rendre aux coordonnées d’autant de groupes pirates que possible sur son chemin. Maintenant que la force opérationnelle avait cessé de partir d’elle-même à la recherche d’ennemis, Ves se sentait désorienté par ces journées de paix qui s’enchaînaient.
Heureusement, il ne les passa pas toutes à ne rien faire. Ces journées tranquilles lui permirent de se consacrer pleinement à ses projets de conception de méchas.
Les quatre projets secondaires avançaient à merveille. La supervision attentive de Ves et Gloriana les maintenait sur la bonne voie et empêchait les concepteurs de méchas assistants de rester bloqués trop longtemps.
Parmi les quatre projets secondaires, le Crystal Lord Mark II et les Projets Sanctuary avaient le plus progressé. Le premier prenait le Seigneur de Cristal d’origine comme modèle ; la version Mark II consistait donc davantage à développer une variante améliorée qu’à concevoir quelque chose d’entièrement nouveau.
Malgré tout, le projet suscitait une vive inquiétude chez Ves. La Conception du Seigneur de Cristal d’origine était l’un de ses bébés, et il voulait que cette deuxième édition reste fidèle à ses racines.
Il devait donc trouver un moyen de préserver le caractère extraterrestre de la conception originale. Son esprit de conception, le Crystal Leader, était un fragment spirituel renforcé, à peine doué de conscience et plutôt faible.
Pourtant, Ves n’avait jamais envisagé de le remplacer. Ce serait un manque de respect envers la vie.
Certains considéraient leur femme comme un vêtement et n’hésitaient pas à la remplacer par une autre, meilleure, à mesure qu’ils s’enrichissaient ou réussissaient.
Pas Ves. Même s’il déplorait la faiblesse des fondations du Crystal Leader, ce n’était pas comme s’il n’existait aucun moyen de remédier au problème.
Par exemple, Ves était presque certain de pouvoir renforcer ce fragment spirituel ancien et presque oublié, à condition d’être prêt à dépenser une partie de l’énergie liée à la vie qu’il tirerait d’une goutte de sérum.
Mais cela valait-il la peine de consacrer une ressource aussi précieuse au renforcement d’un esprit de conception de faible valeur ?
Du point de vue du rapport coût-bénéfice, il serait bien plus logique pour Ves de dissocier le fragment spirituel du Crystal Leader, d’y mêler quelques ingrédients peu coûteux et d’en tirer un produit spirituel entièrement nouveau, au moins dix fois plus puissant et doté de bien meilleures perspectives de croissance !
Chaque fois qu’il envisageait cette possibilité, il en éprouvait du dégoût. Ves tenait sincèrement à ses esprits de conception, du moins à ceux avec lesquels il entretenait de bons rapports, et il estimait qu’il était mal de les traiter comme des marchandises remplaçables ou de simples pièces d’équipement.
Ainsi, même s’il devait en payer le prix fort, Ves se sentait de plus en plus enclin à faire grandir le Crystal Leader et tous ses esprits de conception les plus anciens.
L’un des arguments en faveur de ce choix était que les entités spirituelles gagnaient en puissance et en complexité avec le temps. Remplacer un esprit de conception obsolète par un nouveau revenait à jeter tout ce qu’il avait accumulé.
La différence ne serait peut-être pas si grande au bout de cinq ou dix ans seulement, mais si un esprit de conception remplissait sans cesse les mêmes fonctions pendant cinquante ans ou plus, il pourrait connaître une amélioration qualitative qu’aucun produit spirituel nouveau-né ne serait capable d’égaler !
Un sourire amer se dessina sur son visage. « L’Ouroboros n’en est-il pas un parfait exemple ? »
Les circonstances n’étaient pas tout à fait les mêmes, puisque l’Ouroboros était un mécha physique et non une conception de mécha intangible, mais les principes ne devaient pas être si différents.
La vie accumulait de la force au fil du temps !
Ainsi, même si le Crystal Leader n’avait rien de particulièrement impressionnant, ses origines et son histoire uniques pourraient finir par donner naissance à quelque chose d’absolument inégalé !
Lorsqu’il se résolut à garder le Crystal Leader et à investir en lui, Ves comprit qu’il devait préserver le caractère extraterrestre de la gamme Seigneur de Cristal. Qu’il s’agisse de la version Mark II ou Mark XII du mécha, sa conception devait intégrer une quantité importante de technologie extraterrestre pour rester fidèle à sa nature.
À ce stade, Ves se heurta à un autre problème. La technologie originelle des bâtisseurs de cristal ayant perdu son avantage concurrentiel dans la génération actuelle, comment pourrait-il bien répondre à cette exigence ?
Ce n’était pas comme s’il pouvait s’approcher au hasard de l’un des nombreux astéroïdes flottant dans la Faille Nyxienne, activer une sorte de dispositif de téléportation extraterrestre caché et se retrouver transporté dans les ruines d’une autre civilisation disparue depuis longtemps, qui utilisait des cristaux !
« Il y a peut-être un autre moyen de mettre la main sur ce dont j’ai besoin », marmonna-t-il.