Chapitre 2 184
Quand Ves jeta un coup d’œil au calendrier des projets, il sentit le désespoir l’envahir. Lancer six projets de conception à la fois représentait une hausse considérable de sa charge de travail.
Jusque-là, il peinait déjà à travailler sur deux projets simultanément. À présent, il devait répartir son attention entre six projets à la fois.
Heureusement, il avait déjà conçu une méthode pour gérer cette charge de travail colossale et les exigences imposées à son emploi du temps.
Il ne pouvait plus, comme avant, tout contrôler dans les moindres détails de chacun des projets.
La solution évidente consistait à déléguer ces responsabilités à une personne en qui il pouvait avoir confiance et qui ferait du bon travail.
Ce dernier point était un peu difficile à déterminer, puisque les cinquante nouvelles recrues lui étaient pour ainsi dire parfaitement inconnues. Il ne savait pas qui était apte à prendre les commandes.
Pour l’instant, Ves et Gloriana avaient choisi les premiers chefs d’équipe parmi ceux dont le dossier et le profil de personnalité semblaient les plus prometteurs. Restait à voir s’ils seraient réellement capables de diriger une équipe et un projet.
Ensuite, le couple comptait toujours sur quelques superviseurs de niveau intermédiaire, en l’occurrence Ketis et Miles, pour régler toutes les questions sans importance.
Les deux candidats au rang de Concepteur senior s’étaient montrés assez mécontents de devoir gérer ces distractions incessantes, mais ils se turent rapidement quand Ves leur distribua une généreuse quantité de mérites Larkinson.
Tout le monde avait son prix !
Bien qu’il eût beaucoup d’affection pour Ketis, Ves prit soin de ne pas trop la choyer. Il la considérait comme une amie, mais elle était aussi une conceptrice de méchas apprentie qui devait relever ses propres défis afin de faire mûrir sa philosophie de conception.
Tout lui offrir sans contrepartie ne ferait que la rendre plus complaisante. Prenant sa propre progression en exemple, Ves estimait que Ketis et les autres assistants concepteurs de méchas avaient tous besoin d’une raison de pousser leur potentiel au maximum.
En instaurant un système de mérites, il traçait une voie de progression pour tous. Grâce à une structure équitable d’attribution des mérites et à une liste transparente de récompenses utiles et concrètes, chaque concepteur de méchas sous ses ordres avait des objectifs à court et moyen terme à atteindre !
Ketis avait beau avoir bénéficié d’une révision génétique complète pendant la mission de la Couronne de l’Éon, il lui manquait toujours un bon implant. Ves savait déjà qu’elle comptait gagner des centaines de mérites afin d’économiser pour un bon implant crânien de deuxième classe !
La voir s’acquitter de ses tâches avec enthousiasme le rassura : elle s’en sortirait. Tant qu’elle disposait d’assez de temps pour travailler sur ses propres conceptions, elle était plus motivée que jamais à tirer le meilleur parti de chaque instant !
Ves n’avait pas beaucoup d’expérience dans l’organisation d’un environnement de conception réunissant plusieurs équipes et projets, mais Gloriana pouvait s’appuyer sur son expérience personnelle auprès d’autres conceptrices de méchas Hexers.
Elle précisa la structure organisationnelle du département de conception et mit également en place de nombreuses règles et procédures afin que les projets progressent comme prévu.
« Ce n’est pas si simple de gérer une demi-douzaine de projets à la fois, mais ce n’est pas insurmontable non plus. » Sa projection s’adressa à Ves alors qu’ils s’apprêtaient à travailler à distance sur l’un de leurs projets majeurs. « Une fois que tout est bien organisé et que les bons superviseurs sont aux commandes, nous pouvons facilement augmenter la cadence.
Les plus grandes entreprises de méchas, dirigées par des concepteurs de méchas de haut rang, peuvent facilement mener des centaines de projets en même temps. »
Ves ne parvenait même pas à imaginer toute la complexité d’un tel volume de conception et de recherche !
« Je croyais que les concepteurs de méchas Hexers devaient toujours soumettre leurs conceptions à un processus d’approbation ardu. »
« C’est vrai. Le conseil des matriarches rejette un grand nombre de conceptions de méchas. C’est pourquoi les conceptrices seniors ou maîtres Hexers misent sur la quantité. Elles conçoivent des dizaines, voire des centaines de méchas, en sachant que la plupart ne seront jamais commercialisés. Bien sûr, elles peuvent toujours s’en servir à titre privé, mais la majorité finissent à la poubelle. »
Bon sang ! Quelle réalité accablante ! Ves écarquilla les yeux en songeant au temps, aux effectifs et aux ressources gaspillés par cette méthode. L’idée que plus de quatre-vingt-quinze pour cent des conceptions de méchas d’une personne risquaient de ne jamais être commercialisées lui semblait cauchemardesque !
« Pourquoi l’industrie hexer des méchas tolère-t-elle un tel système ? » demanda-t-il.
« Ce n’est pas aussi terrible que tu le penses. D’abord, les conceptions de méchas qui passent le filtre se vendent toujours bien, car elles ont reçu le soutien de matriarches célèbres et réputées. Ensuite, la concurrence sur le marché des méchas de l’Hégémonie est moins féroce, faute de concurrents étrangers et nationaux en nombre suffisant. Chaque modèle qui rencontre le succès atteint donc toujours des volumes de vente considérables.
Enfin, le travail consacré aux conceptions rejetées n’est jamais perdu. Les leçons que tu as apprises, les défauts que tu as découverts et les résultats de recherche que tu as obtenus s’accumulent et ne disparaissent jamais. »
En somme, les politiques hexers avaient leur logique. Le fait que les conceptrices de méchas Hexers soient obligées d’en concevoir beaucoup à cause d’un taux de rejet incroyablement élevé ne signifiait pas pour autant qu’on les opprimait.
Les meilleures conceptrices de méchas connaissaient toujours le succès. Le marché des méchas de l’Hégémonie offrait toujours un grand choix aux clients. Le conseil des matriarches se contentait d’écarter les modèles médiocres en amont.
Les règles strictes des Hexers incitaient aussi chaque conceptrice de méchas à concentrer ses efforts sur les méchas de la meilleure qualité possible. Ves comprit soudain que Gloriana, qui accordait tant d’importance à la qualité, était le produit de ce système !
Les institutions façonnaient les gens. Les matriarches au sommet avaient établi leurs règles avec une grande intentionnalité.
Par isomorphisme institutionnel, la structure qu’elles avaient mise en place entraîna de profonds changements dans la société hexer, qui se conforma étroitement à leurs objectifs !
En retour, les matriarches hexers, ainsi que les gens et les organisations qui les entouraient, furent à leur tour façonnés par la société qu’elles avaient influencée.
C’était un cercle de rétroaction continu. Les Hexers ne voyaient aucun problème dans les idées qu’ils avaient développées ni dans les politiques qu’ils avaient instaurées. Au contraire, ils ne faisaient que soutenir davantage leurs propres décisions !
Le principal défaut de la gestion hexer de l’industrie des méchas était peut-être la concentration du pouvoir au sommet. Les novices, les apprentis et les concepteurs de méchas compagnons avaient à peine de quoi respirer, et pouvaient oublier toute idée de commercialiser leurs propres conceptions !
La plupart étaient contraints soit d’accepter des commandes, soit de renoncer à leur indépendance pour travailler au sein d’un acteur établi du secteur.
C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles Gloriana n’avait dirigé qu’une petite boutique de méchas personnalisés lorsqu’elle vivait dans l’Hégémonie.
Dans la Coalition du Vendredi, un concepteur de méchas compagnon avait déjà les compétences nécessaires pour fonder une Deuxième Compagnie de Méchas de taille moyenne qui vendrait des milliers, voire des dizaines de milliers de méchas par an !
Mais dans l’Hégémonie Hexadrique, un concepteur de méchas compagnon identique aurait été limité à moins d’une centaine de ventes par an !
« Chaque État gère la vente des méchas à sa manière, lui expliqua-t-elle. La plupart maintiennent une économie relativement ouverte, mais beaucoup d’autres appliquent des politiques plus restrictives, comme les États où j’ai grandi. Il y en a même un nombre considérable qui interdisent complètement la vente de méchas, parce que le gouvernement veut détenir tout le pouvoir. »
C’était vrai. Jusqu’ici, Ves avait eu la chance de grandir dans la République Lumineuse. Non seulement son État d’origine entretenait une économie plutôt ouverte, mais il autorisait aussi la propriété privée de méchas. Sans ces deux conditions, il n’aurait jamais pu lancer sa carrière aussi facilement.
Ils passèrent bientôt à autre chose, car le temps pressait. Avec six projets en cours, ils ne pouvaient pas se permettre de perdre trop de temps en discussions décousues !
« Pour cette séance, attaquons-nous au Projet Patte de Chat, proposa la projection de Gloriana. Contrairement au Projet Rédemptrice Valkyrie, nous n’avons pas à respecter les exigences de DIVA et de l’Armée Hexadrique. C’est une conception de mécha de deuxième classe que nous pouvons développer en toute liberté, puisqu’elle est réservée à notre clan. »
Quand ils affichèrent tous deux une projection de la conception, Ves fronça brièvement les sourcils.
Elle avait beau dire que leur mécha d’artillerie lourde n’avait pas à se conformer aux normes hexers, en pratique, c’était inévitable.
Le vaisseau-usine et les porte-vaisseaux de combat que le Clan Larkinson allait bientôt acquérir avaient tous été construits par des Hexers ! Autrement dit, ils avaient été fabriqués avec de la technologie hexer, selon les normes de construction navale hexers, par des ingénieurs et ouvriers hexers !
Les bunkers que Ves avait partiellement modifiés obéissaient eux aussi à cette logique. Il y avait tout simplement trop de composants et de systèmes intégrés dans ces bunkers pour qu’il puisse les changer. Il n’avait donc pas d’autre choix que de se conformer à certaines contraintes de conception hexers, aussi arbitraires soient-elles.
Par exemple, ajouter deux pattes, voire quatre, à leur mécha d’artillerie lourde ne suffisait pas. Les bunkers étaient conçus pour fonctionner au mieux avec des méchas lourds dotés de six pattes équidistantes !
Le couvercle supérieur des bunkers était lui aussi conçu pour accueillir six points d’ancrage d’armes. Il n’y avait guère d’intérêt à ajouter davantage d’armes à son mécha Patte de Chat, à moins de vouloir en garder quelques-unes en réserve. En mettre moins de six dans sa conception aurait également été un choix sous-optimal.
En conclusion, même si l’affirmation précédente de Gloriana était techniquement vraie, la réalité était en fait tout le contraire !
Quelle que soit la créativité dont il ferait preuve, toutes les exigences et contraintes de conception garantissaient de fait que le mécha bunker exclusif du Clan Larkinson serait parfaitement à sa place dans l’Armée Hexadrique !
L’ébauche qu’ils avaient dessinée reflétait déjà cette réalité incontournable. Juchée sur six pattes destinées à évacuer une grande quantité de chaleur du mécha vers le vaisseau, la machine arborait un large torse hexagonal, une tête constellée de capteurs et six tubes d’armes différents.
En raison des contraintes de capacité, le couple choisit de ne pas équiper le mécha de six systèmes d’armes puissants. Gloriana réagit avec un peu d’agacement à cette décision, mais elle savait que le coût d’une telle configuration serait trop élevé.
Mieux valait concentrer leurs efforts sur quatre systèmes d’armement principaux adaptés à la structure, et consacrer l’espace restant à deux systèmes secondaires plus petits.
Ves et Gloriana devaient maintenant choisir leurs systèmes d’armes.
« Les armes à énergie sont indispensables. Après tout, l’un des principaux avantages des méchas bunkers, c’est qu’ils n’ont pratiquement pas à se soucier de la gestion thermique, puisque le vaisseau fait office d’énorme dissipateur thermique. Je pense qu’il faut miser sur la puissance de frappe et ajouter une paire de puissants canons laser ou à faisceau de positrons », lui dit-il.
« Hmm. » Gloriana examina l’ébauche d’un air pensif. « Ce n’est pas un problème. Les armes laser sont plus polyvalentes et peuvent être utilisées selon plusieurs modes de tir. Elles sont aussi plus faciles à manier et plus abordables. Cela dit, la puissance et la force d’une arme à faisceau de positrons constituent un avantage considérable en soi. Tout dépend du type d’ennemis que tu veux que nos méchas d’artillerie lourde soient capables d’éliminer.
Veux-tu qu’ils repoussent de grands essaims d’adversaires plus faibles, ou un petit nombre d’ennemis plus puissants ? »
« La deuxième option. » Ves se décida aussitôt. « Je ne crains pas d’être submergé par un grand nombre de méchas plus faibles, surtout avec des méchas comme le Garde Funeste dans notre arsenal. Ce sont les adversaires puissants qui nous inquiètent. Et si un mécha expert vendredien nous attaquait ? Et si quelqu’un d’un État de première catégorie cherchait à se débarrasser de nous ?
Ce qui nous manque le plus, c’est un moyen de contrer les méchas de haute qualité dotés de systèmes de blindage extrêmement résistants. En matière de puissance offensive, seuls les méchas lanciers peuvent dépasser la capacité de pénétration des systèmes d’armes de gros calibre d’un mécha d’artillerie lourde. »
Ils examinèrent aussi les différentes options d’armes physiques. Même s’ils envisagèrent brièvement de s’en tenir aux systèmes d’armes à énergie, Ves voulait que son mécha soit suffisamment polyvalent pour affronter toutes sortes d’ennemis.
Par exemple, si une espèce ennemie presque immunisée aux dégâts énergétiques, comme celle des hommes des sables, attaquait soudain sa flotte, il ne voulait pas que tous ses redoutables méchas d’artillerie deviennent inutiles !
Ves et Gloriana avaient l’embarras du choix à cet égard, mais finirent par opter pour une solution simple et fiable.
« Des canons Gauss. Simples et efficaces ! »