Chapitre 2 183
Les concepteurs de méchas assistants se passionnèrent déjà pour les trois projets secondaires que Ves et Gloriana avaient décidé d’ajouter au programme.
Malgré leur appellation, chacun des méchas associés à ces projets pouvait provoquer de grands bouleversements.
Chiron était un mécha d’entraînement polyvalent qui permettrait aux cadets de son clan de progresser rapidement dans leur formation.
Le Piranha féroce était un mécha léger d’escarmouche spatial qui permettrait enfin aux forces de méchas d’exploiter la lueur terrifiante du Garde Funeste à des fins offensives.
Sanctuaire était un mécha chevalier spatial révolutionnaire, doté de la rare capacité de neutraliser toute lueur lorsque les conditions s’y prêtaient.
Sans l’intervention de Ves et de sa spécialité, ces trois conceptions de méchas n’auraient été que des modèles ordinaires. Mais grâce à lui, elles gagnaient beaucoup en valeur sans que leur coût de production augmente !
Et ce n’était pas tout : Ves comptait aussi intégrer de nombreuses innovations et nouveautés à la conception. Il ignorait s’il parviendrait à satisfaire toutes les exigences qu’il s’était fixées, mais chaque tentative ratée lui fournirait des données précieuses pour mieux faire la fois suivante.
Les trois projets secondaires étaient si prometteurs que Ves était tenté de leur consacrer davantage de temps. Hélas, il n’était pas plusieurs. Il ne pouvait pas consacrer tant d’heures à tous ses projets de conception.
Aussi, hormis les aspects spirituels de la conception des méchas, Ves laissa-t-il pour l’essentiel le travail concret à ses assistants. Gloriana comptant suivre leurs progrès de très près sur ce point, il n’avait pas à craindre que les jeunes concepteurs de méchas s’égarent.
Avec cinq projets de conception majeurs à l’ordre du jour, Ves avait l’impression que son département de conception avait déjà les yeux plus gros que le ventre.
Balayant du regard les concepteurs de méchas réunis, il se raidit. Avec soixante concepteurs de méchas apprentis compétents sous ses ordres, il ne devait pas gaspiller leurs capacités !
Comme trois équipes de conception travaillaient sur chacun des projets secondaires, le département de conception pouvait encore en prendre un de plus.
« Je suis certaine que notre dernière proposition vous intrigue tous. » Gloriana sourit d’un air taquin. « Mon compagnon et moi avons passé en revue le catalogue actuel de méchas de la LMC et constaté que nous avions conçu beaucoup trop de méchas spatiaux ces derniers temps. C’est surtout parce que nous sommes un clan spatial jeune et en pleine expansion, et que nous avons nos propres besoins.
Bien que concevoir un grand nombre de méchas spatiaux ne soit pas forcément une mauvaise chose, nous devons rappeler au marché que la LMC est une Deuxième Compagnie de Méchas généraliste, et non une société exclusivement spécialisée dans les modèles capables de combattre dans l’espace. »
En vérité, cette préoccupation concernait surtout les méchas de troisième classe. Ves et Gloriana avaient déjà décidé que la plupart de leurs modèles de deuxième classe pourraient combattre sur terre comme dans l’espace, et peut-être même dans les airs.
Seuls certains modèles, soumis à des exigences très particulières comme l’Écuyer Béni et la Patte de Chat, dérogeaient à cette règle.
Les Hexers devaient déployer de grandes quantités de méchas capables de donner le meilleur d’eux-mêmes dans des environnements précis. Sans cela, leurs modèles adaptés à plusieurs milieux seraient toujours contraints de tenir tête à leurs adversaires vendriens !
La Patte de Chat servait avant tout de plateforme d’artillerie lourde. La mobilité importait peu, que ce soit sur terre ou dans l’espace. Lui ajouter une capacité de vol n’aurait fait que gaspiller une précieuse capacité qui aurait pu servir à installer davantage d’armes sur sa structure !
Gloriana poursuivit son exposé. « Il existe de nombreux méchas terrestres que nous pourrions concevoir. À vrai dire, nous avons l’embarras du choix, sans même tenir compte de toutes les variantes terrestres que nous pourrions dériver de nos modèles spatiaux. Finalement, nous avons arrêté notre choix sur une option toute simple. »
La projection principale changea encore.
Cette fois, elle montra un mécha tireur au fusil laser à l’allure très familière !
Comme il s’agissait de l’une de ses anciennes créations, Ves prit la suite de la présentation. « Je pense que vous connaissez tous le Seigneur de Cristal. Même s’il s’agit d’un modèle obsolète de la génération précédente, il possède encore quelques atouts particuliers. Nos forces de méchas en déploient toujours un nombre respectable, même s’il est vrai qu’ils deviennent de moins en moins intéressants malgré leurs lueurs modestes. »
La projection mit en évidence le cristal distinctif enchâssé dans le torse, ainsi que le fusil laser, plus fin que la normale. « Le mécha doit une partie de son attrait initial à l’intégration de cristaux d’origine extraterrestre dans sa conception. Le gros cristal logé dans son torse lui permet d’atténuer certaines attaques par rayon laser en les absorbant.
Au bon moment, le mécha peut même libérer l’énergie accumulée sous la forme d’un puissant rayon de représailles. En outre, son fusil laser est non seulement plus compact que celui de nombreux modèles contemporains, mais il conserve une sacrée puissance de feu. »
Il soupira. « Malgré toutes ces caractéristiques, la version bronze du Seigneur de Cristal n’a jamais vraiment connu le succès commercial. Sans cristal extraterrestre unique capable d’activer les cristaux synthétiques intégrés à sa conception, le modèle manque de puissance.
Les versions argent et or du Seigneur de Cristal sont bien plus compétitives, mais les fabricants tiers ne peuvent pas les produire sans posséder leur propre cristal extraterrestre. »
Il agita de nouveau la main, et l’image du Seigneur de Cristal d’origine céda la place à l’ébauche d’une version plus moderne !
« Cela fait plusieurs années que je m’abstiens de moderniser l’ancienne conception du Seigneur de Cristal. Une amélioration marginale n’a pas grand intérêt si elle ne vaut pas vraiment la peine. Certaines entreprises de méchas sont obsédées par les mises à jour successives. La LMC n’en fait pas partie.
Quand nous publions une nouvelle version d’un produit existant, elle doit être suffisamment bonne pour justifier le remplacement de l’ancien modèle ! »
Certaines entreprises de méchas véreuses exploitaient leurs clients en adoptant un calendrier de sortie annuel, ou quelque chose du genre. En réalité, elles publiaient à intervalles très réguliers de nouvelles versions de modèles et de gammes de produits existants.
Au lieu d’améliorer une ancienne conception en lui faisant franchir un véritable saut générationnel, ces entreprises corrigeaient quelques bugs, ajoutaient des composants améliorés, modifiaient certains réglages et offraient au modèle un petit ravalement de façade.
Avec un minimum d’efforts, la Deuxième Compagnie de Méchas était alors prête à sortir une toute nouvelle version du même mécha !
À cause des particularités de la psychologie des consommateurs, il y avait toujours des gens qui ne supportaient pas l’idée de posséder des méchas dépassés. Dès qu’ils apprenaient qu’une quinzième version venait de sortir alors qu’ils possédaient encore la quatorzième, ils faisaient tout pour remplacer leurs vieilles machines par les nouvelles !
Une telle approche avait au moins un semblant de logique pour des produits comme les logiciels, mais Ves avait toujours estimé qu’elle n’avait pas sa place sur le marché des méchas !
C’est pourquoi, même si la dernière génération de méchas avait apporté de nombreuses améliorations aux technologies et composants des armes laser, Ves jugeait que cela ne suffisait pas.
La deuxième édition du Seigneur de Cristal devait être davantage qu’un simple mécha tireur terrestre. Elle ne pouvait pas se contenter d’être la version originale équipée de meilleurs composants.
Ce que Ves voulait vraiment, c’était réinventer le concept même du mécha et l’élever à un niveau supérieur.
Comme pour Sanctuaire, l’apparition des constructions spirituelles finit par faire pencher la balance.
Il ne voulait plus attendre !
Cherie Tovar-Larkinson leva la main à contrecœur.
« Oui ? »
« Monsieur, votre ébauche me paraît un peu… incomplète. »
« C’est parce que nous ne l’avons pas encore entièrement mise au point. Nous devons encore décider si nous intégrerons une technologie cristalline et si nous devrions obtenir une solution toute faite sous licence de la LMC, répondit-il. Pour être honnête, les autres projets nous ont déjà pris beaucoup de temps, et nous n’avons pas encore déterminé quoi ajouter au Seigneur de Cristal Mark II. »
« Qu’avez-vous déjà décidé, alors ? »
« Quelle que soit sa version, le Seigneur de Cristal doit toujours rester fidèle à son nom et à sa vision d’origine, expliqua Ves. Il incarne le chef de file des méchas tireurs. C’est un modèle haut de gamme qui excelle non seulement à tirer sur l’ennemi au laser, mais qui peut aussi atténuer les attaques laser entrantes.
Depuis que l’AMT a lancé la nouvelle génération de méchas, les modèles armés de lasers sont de plus en plus présents sur les champs de bataille. Les méchas équipés d’armes cinétiques et balistiques auront toujours leur place, mais il est évident qu’ils ne sont pas les favoris dans l’environnement actuel. »
La situation offrait un terrain idéal à un mécha tireur au laser spécialisé dans les affrontements contre d’autres méchas tireurs au laser !
« Le Seigneur de Cristal Mark II conservera le même équilibre entre attaque, défense et mobilité. Ce n’est généralement pas recommandé pour des méchas plus abordables, mais le budget du Mark II est assez généreux pour un modèle de troisième classe : nous pouvons donc nous le permettre. Son fusil laser à tir rapide le rendra adapté aux combats à moyenne portée.
Son blindage comprimé lui permettra d’encaisser davantage de coups que les méchas tireurs habituels. Sa structure fine, conçue pour la vitesse, lui permettra de combattre en mouvement. »
Tout cela était identique au Seigneur de Cristal d’origine. La nouvelle conception et les nouveaux composants permettaient simplement au Mark II de faire un peu mieux. Ce n’était pas suffisant pour justifier son développement. Ves devait intégrer à la conception au moins une technologie cristalline intéressante.
Il devait aussi préciser ses caractéristiques spirituelles, en commençant par améliorer l’esprit de conception de la version originale !
Ce n’est qu’alors que Ves se sentirait justifié de concevoir le Seigneur de Cristal Mark II.
Comme le modèle original était sa deuxième conception de mécha, Ves y était très attaché. Il aurait mieux valu qu’il conçoive lui-même chaque aspect du Mark II, mais ce n’était plus réaliste à présent. Il était bien plus pratique de laisser son équipe de conception se charger du gros du travail.
Quel que soit le modèle qui émergerait après quelques mois, s’il parvenait à mener tout le processus de conception à bien, il deviendrait à coup sûr un digne successeur !
« Avez-vous des questions ? » demanda Ves.
Quelques concepteurs de méchas posèrent des questions mineures.
« Comment votre spécialité s’appliquera-t-elle à cette nouvelle version ? demanda Mayer Torto. Je me souviens que le Seigneur de Cristal original ne se distinguait pas vraiment dans ce domaine. Sa lueur n’a rien à voir avec celle du Soldat désolé. »
Ves croisa les bras. « Je n’ai pas encore d’idée précise, mais vous pouvez me faire des suggestions. »
« Pourriez-vous lui ajouter une assistance au ciblage, comme pour Deliverer ? »
« Non. » Il secoua la tête. « D’abord, même si c’était possible, je ne l’intégrerais pas à un produit destiné au marché de masse : ce serait trop puissant. Je n’ai sorti le mécha Deliverer que parce que la Guerre des Sables exigeait une intervention radicale. En dehors de ce contexte, mieux vaut ne pas laisser une telle capacité entre les mains du public. Ensuite, la lueur de Deliverer est intimement liée au Grand Prophète.
Les pilotes de méchas qui ne croient pas en la Foi Ylvainienne ne peuvent pas tirer parti de ce pouvoir unique. Les Ylvainiens de votre équipe pourront vous en dire davantage. »
Le jeune concepteur de méchas sentinelle eut l’air gêné devant ses collègues ylvainiens.
Ves passa à son dernier argument. « Troisièmement, je ne veux pas donner ce pouvoir au Mark II parce qu’il existe, à mon avis, d’autres moyens de renforcer un mécha tireur que de lui fournir une assistance au ciblage. L’efficacité au combat d’un mécha dépend à la fois de sa structure et de son pilote. À mon avis, il n’est pas judicieux de transférer trop de responsabilités du pilote vers la structure.
Je préfère renforcer le pilote. Lui offrir davantage de choix, l’encourager mentalement et ainsi de suite sont de meilleures options. »
Un mécha comme Deliverer risquait de rendre ses pilotes paresseux. Ce mécha spatial de précision intégrait en quelque sorte une triche qui permettait au mécha et à son pilote de réussir alors qu’ils auraient dû échouer.
Le Seigneur de Cristal Mark II devait être différent ! La triche était totalement incompatible avec son caractère !