Chapitre 2 175
La bataille contre les Broyeurs de rouille avait tiré de nombreux Larkinson de leur complaisance. Après avoir affronté une succession de petits gangs de pirates sans grand danger, ils avaient compris, en se mesurant à un adversaire plus coriace, que tous leurs ennemis ne se laissaient pas vaincre aussi facilement !
Plus un groupe de pirates survivait longtemps dans le Goulet Nyxien, plus il avait les moyens de continuer. Au fil de cette sélection naturelle, ceux qui étaient incapables de repousser les agressions finissaient par disparaître !
Les Broyeurs de rouille semblaient s’appuyer sur un mélange de diplomatie et d’armes dissimulées pour conserver leur position au Paradis des Épaves.
La découverte de méchas montés sur des vaisseaux spatiaux avait été un choc incroyable pour Ves et les concepteurs de méchas assistants présents à bord. Jamais ils n’auraient imaginé que des humains enfreindraient délibérément les règles qui maintenaient les conflits dans l’espace humain à un niveau contrôlable !
Plus de quatre siècles s’étaient écoulés depuis la fin de l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire humaine. La règle interdisant aux vaisseaux spatiaux de s’équiper d’armes était devenue un réflexe profondément ancré chez presque tous les humains.
Malheureusement, les pirates faisaient partie des rares personnes assez audacieuses pour défier les Deux Grands ! Vivant en dehors de la loi, ils se fichaient éperdument de l’interdiction de posséder des vaisseaux de guerre !
La principale raison pour laquelle les vaisseaux de guerre n’étaient peut-être pas plus répandus parmi les pirates tenait à la grande expertise technique nécessaire à la construction et à l’entretien de ces armes puissantes.
Une autre raison pour laquelle ils n’en possédaient pas davantage, c’était que quiconque exhibait des armes taboues voyait sa tête mise à prix !
Dès que Ves apprit qu’il pouvait toucher une prime en éliminant des cibles qui enfreignaient les règles, il se mit à voir la bataille contre les Broyeurs de rouille sous un autre jour !
Surtout lorsqu’il apprit qu’il pouvait obtenir des mérites s’il soumettait des preuves à l’Association du Commerce des Méchas ou à la CFA !
D’après l’article que Ves avait consulté, le nombre exact de mérites attribués dépendait de nombreux facteurs, comme la puissance des contrevenants, les dommages qu’ils avaient causés à la société et la gravité de leurs infractions.
Chaque affaire devait être examinée individuellement. Par le passé, de nombreuses organisations avaient secrètement armé de pauvres pirates avant de les « récolter » pour obtenir facilement des mérites !
Il s’interrompit un instant en lisant qu’il devait contacter directement l’Association du Commerce des Méchas.
« Merde. »
Il fit quelque chose qu’il aurait normalement évité à tout prix.
Il entra dans l’un des compartiments isolés du Scarlet Rose et activa le module Darkbreak. Sur un coup de tête, il tenta d’abord d’appeler Jovy Armalon, mais le communicateur du concepteur de méchas de l’Association rejeta tous ses appels.
« Tant pis. Je suppose que je vais devoir appeler la ligne standard de l’Association. » marmonna-t-il.
Ves parcourut l’interface du module Darkbreak et trouva une ligne d’information consacrée à ce genre de demande. Il appuya sur la bonne commande et attendit que la communication passe.
Le module Darkbreak activa une projection physique scintillante.
Malheureusement, au lieu de tomber sur un androïde ou une secrétaire, Ves se retrouva face à la projection d’une haute dignitaire qu’il connaissait très bien.
« Maître Willix ! » Ves toussa. « Enfin, hum… euh, j’ai dû me tromper de ligne. »
La Maître conceptrice de méchas, qui aurait normalement dû se montrer distante et inaccessible avec un petit personnage comme Ves, secoua doucement la tête.
« Non. Vous avez appelé la bonne ligne. Votre appel a été automatiquement redirigé vers mon adresse. J’ai ajouté une instruction spéciale au réseau de communication de l’Association, voyez-vous. Tant que je serai disponible, je m’occuperai personnellement de toutes vos demandes et questions adressées à l’Association. Pour être honnête, je suis assez curieuse de savoir ce que vous rencontrerez dans le Goulet Nyxien.
Vous devriez vous sentir honoré de bénéficier de mon attention personnelle. »
Son geste gracieux lui donna la nausée. Maître Willix n’avait-elle rien de mieux à faire que de s’intéresser à lui ? Il n’était qu’un concepteur de méchas ! L’Association supervisait d’innombrables concepteurs, dont beaucoup étaient bien plus intéressants ! Qu’avait-il fait pour mériter d’être persécuté sans relâche ?!
Bien sûr, Ves n’osa exprimer aucune de ses pensées. Il conserva plutôt un sourire crispé. « Je vous… suis reconnaissant… de m’accorder vos faveurs, Maître Willix, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps avec des questions triviales. Vous pouvez me rediriger vers la ligne d’information habituelle, afin que je ne vous dérange plus. »
Maître Willix secoua la tête. « Laissez-moi en juger. Exposez d’abord votre demande. »
Ne voyant pas d’autre choix, Ves se résigna et lui expliqua brièvement sa rencontre avec les Broyeurs de rouille. Il prit même l’initiative de lui transmettre quelques données de capteurs triées sur le volet.
« Je vois. » Maître Willix perdit son sourire poli. « C’est effectivement une affaire qui requiert l’attention de l’Association. Ce n’est pas la première fois qu’un pirate nyxien franchit cette limite, et ce ne sera pas la dernière. »
« Alors… j’ai entendu dire qu’on pouvait gagner des mérites en donnant une leçon à ces contrevenants. Ai-je droit à une prime, madame ? »
La femme marqua une pause en examinant toutes les données. « Je viens de vérifier l’authenticité des preuves que vous avez fournies. C’est bien. Je vous aurais retiré tous les mérites accumulés si vous aviez tenté de nous escroquer. J’ai vu trop de concepteurs de méchas croire qu’ils pouvaient profiter de l’Association, et j’espère que vous ne suivrez pas leur exemple. »
Un frisson glacé lui parcourut le dos. Il éprouvait une crainte salutaire envers l’Association du Commerce des Méchas et avait pu constater de ses propres yeux certaines des technologies extraordinaires dont elle disposait. Jamais Ves n’aurait risqué ses mérites !
« Cela dit, les Broyeurs de rouille sont… assez insignifiants, tout compte fait. Leurs infractions ne sont pas non plus particulièrement graves. Même s’ils ont réussi à établir une interface entre le système d’alimentation de leurs canonniers et celui de leur vaisseau, la puissance de leurs armes à énergie reste dans des limites acceptables.
Après tout, vos modèles Guerrier Éclatant ont réussi à repousser les tirs laser en subissant des dégâts minimes. Nous ne pouvons pas vous accorder trop de mérites pour avoir vaincu un ennemi aussi mineur. Quoi qu’il en soit, vous avez tout de même puni ces pirates en notre nom. Je vous attribuerai donc 25 000 mérites de l’Association pour ce service. »
C’était une somme considérable pour le commun des mortels. Les Broyeurs de rouille étaient un groupe de pirates assez puissant, qui alignait plus de six cents méchas. Avec la puissance de feu supplémentaire dont ils disposaient, un groupe ordinaire des Gardiens de la Paix aurait subi de lourdes pertes pour les vaincre !
Cela dit, Ves était depuis longtemps habitué à recevoir des récompenses plus importantes. La création de deux méchas chefs-d’œuvre certifiés, le Quint et le Petit Ange, lui avait déjà rapporté un total de deux millions de mérites de l’Association !
Malgré tout, le moindre apport comptait. « Merci, madame. »
« Continuez ainsi, dit-elle. En tant que concepteur de méchas orthodoxe soumis à notre juridiction, vous êtes tenu de faire respecter nos règles, où que vous alliez. La société florissante que nous avons réussi à bâtir à notre époque ne doit pas être considérée comme acquise.
Même si de nombreuses voix dans la galaxie souhaitent abolir l’interdiction des vaisseaux de guerre, il vaut mieux pour tout le monde qu’on les prive de ces jouets. »
« Je comprends. » Ves hocha la tête. « En tant que concepteur de méchas, je ne souhaite pas non plus voir les vaisseaux de guerre réapparaître dans la société humaine. »
Maintenant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait, il n’avait aucune envie de poursuivre la conversation avec Maître Willix.
Juste avant qu’il ne mette fin à l’appel, Maître Willix leva la main.
« Avant que vous ne partiez, laissez-moi vous signaler d’autres possibilités. Plusieurs groupes de pirates du Goulet Nyxien ont commis des infractions bien plus graves que les Broyeurs de rouille. Je vais vous envoyer une liste à jour de certains groupes que nous avons repérés. »
Le module Darkbreak reçut aussitôt un modeste paquet de données. Ves en parcourut brièvement le contenu, puis décida de le transmettre à Calabast.
« Si ces groupes sont plus puissants que les Broyeurs de rouille, je ne peux pas vous promettre que mes forces les affronteront, madame », dit Ves avec prudence.
« Les primes sont des occasions, pas des obligations. Tout pirate dont la tête est mise à prix finira par tomber tôt ou tard. Si des gens entreprenants comme vous ne s’en chargent pas, ses rivaux pourraient bien s’en occuper. »
Ves écarquilla brièvement les yeux. Quelle manœuvre retorse ! En dressant les pirates les uns contre les autres, l’Association s’assurait que chaque groupe disposant de vaisseaux de guerre y réfléchirait à deux fois !
« Si vous avez particulièrement besoin de mérites et que vous avez la chance de croiser l’Alliance Allidus, envisagez de saboter ou de détruire le précieux vaisseau de guerre du seigneur Hivex. »
La Maître leva un doigt, et un vaisseau à l’allure redoutable apparut à l’écran.
Ves vit immédiatement qu’il était armé. Sa coque n’était pas hérissée de bunkers. À la place, diverses tourelles de la taille d’un mécha en couvraient la surface. Chacune pouvait tirer une rafale de rayons laser et des nuages de projectiles, capables de déchiqueter rapidement plusieurs compagnies de méchas en approche !
Et ce n’étaient là que ses armes secondaires.
La coque du vaisseau à l’apparence hétéroclite était également équipée de trois énormes tourelles à triple canon. Leur calibre était si imposant qu’un demi-mécha aurait pu passer dans la bouche de l’un de leurs canons !
Avec un armement aussi redoutable, le vaisseau de guerre pirate pouvait probablement abattre n’importe quel vaisseau spatial à grande distance d’une seule salve !
Ves frissonna devant toute la puissance de feu du bâtiment. Même les Sœurs Pénitentes ne pourraient pas survivre à une telle force !
« Le Gravada Knarlax est un croiseur lourd construit par des pirates, que l’Alliance Allidus a fait bâtir en secret il y a plus de vingt ans, expliqua Maître Willix. Les pirates ont investi de nombreuses années et beaucoup de ressources dans sa construction. Une fois achevé, il leur a immédiatement permis de s’implanter dans les régions centrales.
Au fil des ans, le Knarlax a non seulement permis à l’Alliance Allidus de conserver ses territoires âprement disputés, mais il a aussi fait du seigneur Hivex un puissant seigneur pirate. Sa capture vous rapportera 1 500 000 mérites, tandis que la destruction du Gravada Knarlax vous en vaudra 4 500 000. »
Six millions de mérites de l’Association en tout !
Ves salivait presque en entendant ces récompenses mirobolantes, mais il reprit vite ses esprits. Il n’avait aucune chance de gagner ces mérites. Plus la récompense était élevée, plus la difficulté l’était aussi ! L’Association ne faisait jamais la charité.
Si l’Alliance Allidus avait construit le Gravada Knarlax plus de vingt ans auparavant et avait réussi à conserver son croiseur lourd, cela signifiait que les pirates avaient probablement déjà vaincu de nombreux adversaires !
Ves chassa fermement le Gravada Knarlax de son esprit. C’était comme certaines des nombreuses missions exceptionnelles proposées par les Gardiens de la Bordure. Peu importait le nombre de mérites promis : les prendre au sérieux ne lui aurait valu qu’une mort certaine !
« Mes forces ne me permettent pas de poursuivre ces primes, dit-il sans détour. Je pense qu’il vaut mieux laisser cette affaire à des gens plus qualifiés. »
« À votre guise. Au moins, examinez la liste que je vous ai envoyée. De nombreux groupes moins importants ne sont pas aussi redoutables que l’Alliance Allidus. Bonne chance, monsieur Larkinson. »
L’appel prit enfin fin. Ves ne fit rien avant de quitter la cabine isolée.
« Bon sang ! »
Il avait cru pouvoir échapper à l’emprise de Maître Willix et de l’Association dès qu’il entrerait dans le Goulet Nyxien. Il s’était montré trop naïf. Il était certain que cette Maître conceptrice de méchas acharnée le ciblait pour une raison ou une autre.
Peu importait à quel point elle voulait s’emparer de sa philosophie de conception, Ves ne céderait jamais, aussi serviable qu’elle puisse paraître !
Il ne croyait pas à la charité ! Tout avait un prix, et l’Association du Commerce des Méchas se trouvait être la plus grande profiteuse de la galaxie !
« Je crois que je vais devoir quitter ce secteur stellaire pour me débarrasser d’elle ! » conclut Ves. « En fait, autant quitter la Voie lactée par la même occasion. Elle ne me suivra sûrement pas jusqu’à l’Océan Rouge ! »