Chapitre 2 162
Ce fut un désastre !
Moira Willix l’avait encore une fois roulé dans la farine !
Cette Maître conceptrice au service de l’Association du Commerce des Méchas pouvait se présenter comme une mentore affable, mais ses manigances étaient profondes.
L’installation du module Darkbreak avait involontairement annulé la principale raison pour laquelle Maître Willix s’était abstenue d’appeler Ves. Comme il fonctionnait sur un réseau exclusif géré par l’Association, rien ne l’empêchait de passer le voir et de lui dire bonjour dès qu’elle en avait envie.
Ves n’y pouvait rien. Qu’était-il censé faire, arracher le module Darkbreak et le jeter dans un conteneur ?
Il en avait toujours besoin pour maintenir un canal avec Gloriana, qui était restée à Cinach.
Pour l’instant, il pouvait encore compter sur le nœud d’intrication quantique conventionnel du Scarlet Rose pour parler à sa fiancée. Il pourrait toujours la contacter lorsqu’il franchirait la périphérie extérieure de la Faille Nyxienne.
Ce n’était qu’une fois arrivé à la périphérie intérieure que la connexion devenait quelque peu instable. Les distorsions spatiales fluctuaient si fortement dans les zones riches en exotiques de qualité supérieure que la fonction d’intrication quantique devenait trop capricieuse pour transmettre correctement les signaux.
C’était comme si deux navires aquatiques, au milieu de l’océan, tentaient de communiquer par pavillons en pleine nuit, alors qu’une tempête faisait rage. Il était presque impossible pour l’un des navires de transmettre un message cohérent à l’autre !
Le module Darkbreak, en revanche, pouvait encore transmettre des données malgré ces conditions éprouvantes. En un sens, il fonctionnait comme un phare dans la nuit.
Ves comptait s’appuyer largement sur cette capacité pour rester en contact permanent avec Gloriana et l’Échange de la Bordure, même lorsqu’il s’aventurerait dans les zones les plus dangereuses de la périphérie intérieure.
Il ne pouvait pas se permettre de renoncer à cet avantage !
Pourtant, s’il voulait en profiter, il devait accepter toutes les conséquences de sa décision. Pour l’instant, la projection physique apparue dans la chambre isolée lui faisait comprendre qu’il avait négligé un facteur très important.
Maître Willix s’intéressait toujours à lui ! Même si elle ne prenait pas la peine d’embarquer sur son vaisseau, la Force Omniprésente, pour venir le voir en personne, elle pouvait tout de même garder le contact par d’autres moyens.
Bien sûr, Ves pouvait simplement quitter la salle et ignorer la projection de Maître Willix. Il pouvait prétendre être occupé, embarquer sur un autre vaisseau ou trouver n’importe quel prétexte pour refuser ses appels.
Mais en serait-il vraiment capable ? Même si Maître Willix n’avait fait preuve que d’amabilité envers lui jusqu’ici, elle représentait toujours les hautes sphères de l’une des organisations les plus autoritaires de la civilisation humaine !
Un petit poisson comme Ves ne pouvait tout simplement pas se permettre d’offenser l’Association du Commerce des Méchas !
Il se résigna donc. Il savait qu’à partir de maintenant, il devrait répondre docilement à ses convocations dès qu’elle ferait sonner la cloche.
La projection physique de Maître Willix flotta dans la chambre en inspectant ses caractéristiques. « Cette protection est… adéquate. Elle est meilleure que ce à quoi je m’attendais de votre part. Il reste toutefois une marge d’amélioration. Je vous enverrai une liste de matériaux et de formules d’alliage qui vous permettront de renforcer la protection de ce compartiment. »
Ves avait envie de vomir. Maître Willix n’était apparue qu’une minute et elle commençait déjà à lui donner des ordres !
« Je vais étudier la question, mais veuillez tenir compte de mon budget. »
« Je connais votre situation. Vous avez dépensé avec une rapidité remarquable les 5 000 crédits de l’Association que vous avez remportés lors du duel de conception. »
Il haussa les épaules. « J’ai besoin de pouvoir, pas d’argent. L’argent n’est qu’un moyen d’obtenir le premier. »
« Bien dit ! Vous ne dites pas cela pour m’impressionner ; vous avez réellement compris que la richesse n’est qu’un outil. »
« Difficile de ne pas le penser alors que je m’apprête à plonger dans la Faille Nyxienne. »
« Ah. » Un sourire malicieux se dessina sur le visage imposant de la femme. « Je crois que vous essayez de mener à bien une mission de sauvetage liée à Solok Reyva. C’est regrettable qu’il nous ait été enlevé. Il serait devenu un grand concepteur de méchas à l’heure qu’il est s’il faisait toujours partie de notre Association. »
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Maître Willix l’ait appris. Les Gardiens de la Bordure n’étaient qu’une faction de l’Association. Même si elle ne faisait pas partie de cette confrérie, une Maître aussi influente ne devait pas avoir grand mal à découvrir ses activités sur l’Échange de la Bordure.
Comme elle avait abordé la mission d’elle-même, Ves se demanda si elle l’avait appelé pour lui prêter main-forte. Si c’était le cas, autant profiter de l’occasion ! La mission lui donnait bien trop peu d’informations sur Solok Reyva. Tout renseignement supplémentaire faciliterait sans aucun doute ses recherches !
Elle ne le déçut pas. La Maître conceptrice de méchas prit un air nostalgique en levant les yeux vers le plafond. « L’Association du Commerce des Méchas est souvent considérée comme un paradis pour les concepteurs de méchas locaux tels que vous. Il est vrai que nous bénéficions d’un traitement exceptionnel, mais les attentes placées sur nos épaules sont encore plus lourdes.
Si nos récompenses sont cent fois meilleures, on s’attend à ce que nous apportions cent fois plus. C’est très difficile à accomplir. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de concepteurs de méchas de l’Association dont la carrière est définitivement au point mort. »
Même l’Association ne disposait pas de ressources illimitées. Grâce à son système de mérite sophistiqué et éprouvé, seuls les plus performants obtenaient les meilleures récompenses. Pour chaque Maître Willix, des millions de concepteurs de méchas échouaient à réussir suffisamment d’épreuves.
« Où se situe Solok Reyva dans ce spectre, madame ? » demanda Ves.
« C’est… un talent brillant. Ambitieux. C’est l’enfant de deux concepteurs de méchas accomplis de l’Association. Ses parents l’ont préparé à suivre leurs traces dès sa conception. Ses gènes ont été modifiés et personnalisés à un tel point qu’il pourrait bien être l’un des concepteurs de méchas les plus doués artificiellement de ce secteur stellaire. »
La vérité était probablement bien plus terrible que ce que la Maître venait de révéler. Avec toute la technologie à sa disposition, l’Association pouvait facilement concevoir ses propres bébés avec une précision remarquable !
Ves commença à imaginer Solok comme quelqu’un dont la vie entière avait été planifiée dès sa naissance. Pour une raison ou une autre, cela lui inspira un peu de compassion pour sa cible.
La vie était censée être libre. Elle était censée n’être entravée par aucune contrainte. En optimisant les gènes de Solok pour qu’il devienne un excellent concepteur de méchas en grandissant, ses parents lui avaient pratiquement interdit d’exercer un autre métier.
S’il était né de façon un peu plus naturelle, aurait-il eu les prédispositions génétiques nécessaires pour devenir pilote de mécha ?
Et s’il avait voulu devenir exobiologiste ?
Toutes ces voies lui étaient peut-être encore ouvertes, mais si toutes ses inclinations et tous ses talents le poussaient vers la conception de méchas, il ne pouvait pas choisir une autre carrière !
« Toutes ces mesures ont-elles porté leurs fruits ? »
« Solok n’a pas trop déçu ses parents, répondit Willix. Son intelligence est incroyablement développée, même sans recourir à des augmentations. En grandissant, il n’a fait que gagner en puissance et a bénéficié de fréquents traitements génétiques. Il a obtenu son diplôme avec mention dans l’une de nos académies. C’est une réussite remarquable.
Bien qu’il ait accédé au rang de compagnon un peu plus lentement que prévu, le simple fait d’avoir franchi cet obstacle a déjà fait de lui un individu digne d’un investissement considérable. D’autant plus que nous avons découvert qu’il avait une affinité très élevée avec les méchas ! Je dirais même qu’elle dépasse la vôtre. »
Quel talent ! Pas étonnant que les Gardiens de la Bordure n’aient jamais renoncé à tenter de le sauver. Dommage que la Faille Nyxienne ne soit même pas sûre pour l’Association.
Malgré tout, même si Solok avait été un si grand jeune concepteur de méchas il y avait vingt-neuf ans, l’Association ne devait pas manquer de talents. Cette histoire cachait forcément autre chose.
« Qu’est-ce qui rend Solok si particulier, madame ? » demanda Ves sans détour. Comme Maître Willix était d’humeur bavarde, il n’avait pas peur d’exprimer ses doutes. « Je comprends qu’il ait été important à l’époque où il faisait partie de l’Association, mais cela fait presque trente ans qu’il a disparu. Il a forcément eu des tas de concurrents pour combler le vide qu’il a laissé. »
Maître Willix secoua la tête. « C’est vrai, mais seulement si vous considérez M. Reyva comme un concepteur de méchas ordinaire parmi les nôtres. Les Gardiens de la Bordure ont de bonnes raisons de minimiser ce qu’ils disent de M. Reyva. Si vous êtes déterminé à le retrouver, je ne vois pas d’inconvénient à vous révéler ce que vous devriez savoir. »
L’impatience monta en Ves. Sa cible semblait être un personnage bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginé !
« Tout d’abord, savez-vous qu’il existe une distinction entre les concepteurs de méchas rationnels et les concepteurs de méchas passionnés ? »
Ves acquiesça. Inutile de le cacher. « Une… connaissance du nom de Patricia Schneider m’a un jour expliqué l’existence des concepteurs de méchas rationnels. Je crois que vous en êtes une aussi. »
« Votre perspicacité est remarquable, même si ce n’est pas difficile à deviner. Beaucoup de mes collègues suivent cette voie ardue. » Elle hocha la tête. « Ce que vous savez peut-être, ou peut-être pas, c’est qu’il existe différents degrés de rationalité. Entre la rationalité totale et la passion absolue, tout un spectre s’étend.
La plupart des concepteurs de méchas qui réussissent se situent plutôt du côté de la passion, tandis que la majorité de ceux de l’Association occupent l’extrémité opposée. Par rapport à eux, je suis tout à fait dans la moyenne. J’ai beau essayer d’éliminer mes émotions, je ne parviens pas à me débarrasser complètement de mes sentiments. »
« Est-ce… une mauvaise chose ? »
« Oh, il est fortement déconseillé de se couper constamment de toutes ses émotions. » Elle secoua la tête. « Mais la conception de méchas est un cas à part. Quand les concepteurs de méchas rationnels doivent concevoir un mécha très performant, nous devons adopter plusieurs points de vue à la fois. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est difficile.
La seule façon de parvenir plus facilement à maintenir plusieurs points de vue consiste à pousser encore plus loin la rationalité. »
« Alors… Solok est un concepteur de méchas qui excelle dans ce domaine ? »
« Il est encore plus remarquable. C’est l’un des rares concepteurs de méchas de la galaxie capables d’atteindre une rationalité parfaite ! »
Une rationalité parfaite ! À la façon dont Maître Willix avait insisté sur ces mots, il était évident que l’Association y tenait énormément !
« Cela signifie… qu’il est capable de se débarrasser de toutes ses émotions ? »
Elle acquiesça. « Exactement. Pour être honnête, notre Association ne l’a découvert que des années après la disparition de M. Reyva. En étudiant ses travaux antérieurs et les enregistrements de lui au travail dans notre siège, nous avons déjà établi qu’il s’était approché très près de cet état.
Nous ne nous attendions pas à ce que les quelques conceptions de méchas pirates que nous avons réussi à lui attribuer montrent qu’il est capable d’atteindre une rationalité parfaite ! Si nous l’avions su plus tôt, nous ne l’aurions jamais laissé partir dans la Faille Nyxienne. »
Ves cligna des yeux. Cette histoire ne tenait pas tout à fait debout. « Si sa capacité à atteindre une rationalité parfaite est un don aussi précieux, pourquoi l’Association n’a-t-elle pas consacré davantage de ressources à le retrouver ? »
La Maître avait l’air fatiguée. « Nous avons essayé. Disons simplement que nous avons subi quelques pertes. La rationalité parfaite a beau être très précieuse, elle n’est pas assez rare pour que nous risquions de perdre des ressources considérables dans le but de le sauver. Les pirates nyxiens sont rusés et connaissent parfaitement leur territoire.
La flotte principale de l’Alliance Krella s’est souvent enfuie au cœur des régions centrales dès qu’elle a eu vent de notre présence. »
L’Association ne pouvait donc compter que sur des associés externes comme Ves. Quelqu’un comme lui ne risquait pas d’alerter l’Alliance Krella !
Maintenant qu’il comprenait que Solok était un talent très particulier, Ves prit la chose plus au sérieux. Il avait le pressentiment que ces 5 millions de points de mérite de l’Association seraient bien plus difficiles à obtenir qu’il ne l’avait cru !