Chapitre 2 159
D’ordinaire, le Scarlet Rose n’était pas très bruyant. Cette frégate de ravitaillement mobile que Ves avait réussi à dérober au Corps de réserve de la Coalition n’était pas bien grande. Elle ne pouvait transporter que quatre méchas au maximum, et son atelier de méchas avait une capacité de production assez modeste.
Elle était pourtant le meilleur vaisseau qu’il possédait. Ves ne se sentait pas tout à fait en sécurité à bord des vaisseaux de troisième classe de son clan. Il n’avait pas non plus envie de voyager à bord de l’un des dix redoutables porte-vaisseaux de combat aux mains des Sœurs Pénitentes.
Seul le Scarlet Rose lui offrait un espace qu’il pouvait entièrement considérer comme le sien. Après une remise à neuf et une refonte en profondeur, une grande partie de son intérieur avait été aménagée selon ses besoins.
Après tout ce temps, le Scarlet Rose accueillait désormais d’autres personnes que Ves et les Battle Criers qui composaient son équipage.
Un groupe de vingt-six concepteurs de méchas assistants s’était réuni dans le laboratoire de conception. Leur présence rendait la pièce bien plus animée, mais aussi un peu exiguë.
Ketis se tenait fièrement à la tête du groupe. Les autres concepteurs de méchas gardaient leurs distances, intimidés par elle et son immense épée au tranchant redoutable.
Les nouveaux Larkinson l’avaient vue trancher bien trop de membres pour pouvoir les compter ! Elle n’avait certes tué personne, mais le détachement dont elle avait fait preuve pendant leur sélection prouvait qu’elle était une véritable bouchère de métier !
La scène amusait beaucoup Ves. Elle le décevait aussi un peu. La plupart des concepteurs de méchas de sa promotion auraient dû être particulièrement courageux ou déterminés. Pourtant, la simple vue d’une conceptrice de méchas armée d’une épée suffisait à leur faire revivre tous leurs traumatismes !
« Très bien. » Ves finit par applaudir. « Bonjour à tous. J’espère que vos nouveaux quartiers vous conviennent. Vous méritez tous d’avoir une cabine individuelle, mais nous n’avons pas assez de place à bord. J’espère que vous saurez vous accommoder de ces contraintes. »
Tous ses concepteurs de méchas assistants étaient des talents remarquables et accomplis. Aucun d’eux ne s’était engagé pour vivre pareille aventure, mais, hélas, Ves n’était pas un employeur comme les autres !
Nouvellement adoptés par les Larkinson, ils n’avaient d’autre choix que de supporter la situation.
« Ketis, comment se sont comportés ces gens pendant la visite d’accueil ? »
« Ils s’en sortent bien, Ves, répondit-elle avec désinvolture. Je pense qu’ils feront tous de bons Larkinson. »
« Et pour ce qui est de leur aptitude au combat ? »
Son sourire s’effaça. « Pour être franche, c’est catastrophique. Pendant la visite d’accueil, nous avons à peine eu l’occasion de faire des exercices. En cas d’alerte, ces idiots risquent de se rentrer dedans au lieu de rejoindre leur poste ! »
« Je vois. Occupons-nous d’abord de ça. Ketis, je veux que tu coordonnes avec le capitaine du vaisseau des exercices intensifs et imprévisibles au cours des deux prochaines semaines. Peu importe qu’ils aient lieu tôt le matin ou le soir : je veux que tout le monde à bord sache quoi faire en cas de catastrophe ! »
« Compris, Ves ! »
C’était indispensable à bord de n’importe quel vaisseau. À l’époque où il travaillait pour les Vandales flagrants, Ves participait à des exercices organisés à l’improviste. Si les Vandales ne s’entraînaient pas plus souvent, c’était parce que la plupart de leurs équipages savaient déjà comment réagir à toute urgence imaginable. Il leur suffisait de s’exercer de temps à autre pour rester au point.
Mais ce n’était pas le cas ici. Les Battle Criers qui formaient l’équipage savaient peut-être comment réagir aux différentes urgences, mais les nouveaux concepteurs de méchas assistants ne connaissaient probablement même pas le chemin vers les capsules de sauvetage les plus proches !
Peu après, les concepteurs de méchas assistants traversèrent un véritable enfer. Ils n’eurent aucune occasion de montrer à Ves leurs talents de concepteurs. Ils passèrent tout simplement trop de temps à mémoriser les procédures à suivre en cas d’attaque ennemie ou d’explosion dans la salle des machines.
Quand ils ne se reposaient pas ou n’étudiaient pas, ils étaient souvent accaparés par les exercices !
Ves ne laissa pas ses nouveaux assistants se contenter de rester dans le passage en essayant de ne gêner personne. Il voulait qu’ils prennent l’initiative d’aider l’équipage à réparer les dégâts critiques ou à limiter les conséquences des diverses catastrophes.
De l’extinction des incendies au remplacement de câbles électriques endommagés, tous les travaux de réparation ne nécessitaient pas l’intervention d’un mécanicien de vaisseau.
Toute cette agitation rappela le passé à Ves. Il avait souvent prêté main-forte lors de diverses urgences. La plupart de ses nouveaux assistants ne comprenaient pas l’utilité d’organiser autant d’exercices, mais il était certain qu’ils le remercieraient plus tard.
Augmenter leur niveau de stress, interrompre leur sommeil et les forcer à travailler des heures durant sur des équipements complexes était le moyen le plus rapide de les mettre à niveau !
La force opérationnelle n’était plus qu’à une semaine de voyage des confins extérieurs du Goulet Nyxien ; une catastrophe pouvait survenir à tout moment.
Bien sûr, Ves, qui était à l’origine de tous ces exercices, s’en dispensait. Il se détendait dans sa cabine ou gribouillait tranquillement des esquisses au laboratoire de conception pendant que ses pauvres assistants étaient poussés à bout.
En vérité, Ves ne les torturait pas seulement pour améliorer leur aptitude au combat. Il voulait aussi renforcer leur résistance au stress. Ayant vécu plusieurs batailles, il savait que la pression intense et l’incertitude pouvaient briser quiconque n’avait pas suivi d’entraînement au combat.
Les exercices ne remplaçaient pas un véritable entraînement au combat, mais ils suffisaient au moins à s’en approcher.
Durant ces journées éprouvantes, les assistants passaient souvent leurs frustrations entre eux.
« Je regrette déjà d’être devenu un Larkinson ! »
« Je n’ai pas dormi plus de trois heures d’affilée ! »
« Langue du Diable, en effet ! Je croyais que ce surnom faisait seulement référence à sa façon de parler, mais il s’avère que c’est aussi un démon à d’autres égards ! »
Ces plaintes ne faisaient qu’amuser davantage Ves. Il ne craignait pas qu’ils craquent. Les Battle Criers surveillaient de très près chaque assistant et avaient établi un profil détaillé de sa capacité à supporter les difficultés.
Ketis était peut-être la seule autre personne autorisée à manquer certains exercices. Elle avait passé plus de la moitié de sa vie à bord d’un vaisseau pirate et connaissait déjà les exercices sur le bout des doigts. Il lui suffisait de se familiariser avec la configuration particulière et les composants du Scarlet Rose pour être prête à faire face à la plupart des urgences.
Quand Ves la convoqua au laboratoire de conception, elle s’assit devant son mentor.
« Miaou ! »
Lucky flotta jusqu’à ses genoux, et elle s’attendrit. « Hé hé ! Tu m’as manqué, toi aussi, Lucky. »
Ves sourit en les voyant. « Ça fait un moment que nous n’avons pas discuté tous les deux. Comment vas-tu, Ketis ? »
Elle haussa les épaules. « Ça va. Je m’habitue à être une Larkinson. J’ai encore du mal à croire que ma vie ait autant changé. Je suis contente que tu prennes soin des Épéistes. Elles adorent toutes leurs nouvelles épées. »
« As-tu des réclamations ou des problèmes dont tu voudrais me parler ? »
« Oui. » Elle cessa de caresser Lucky, qui la regarda d’un air perplexe. « Je ne comprends pas pourquoi tu crois que j’ai l’étoffe d’une dirigeante. Pourquoi me confier autant de gamins ? Ils sont si mous que la frontière les aurait dévorés en un instant ! J’en ai vraiment assez de jouer les baby-sitters en permanence.
Tu m’avais promis de me laisser assez de temps pour concevoir mes propres méchas et tenter de franchir le cap du rang de compagnon. Eh bien, ces dernières semaines, je n’ai pas consacré plus d’une heure par jour à mes conceptions ! »
« Ah, c’est ma faute. » Ves prit un air contrit. « J’avais besoin de quelqu’un pour s’occuper des nouvelles recrues. Tu sais comment nous sommes, nous les concepteurs de méchas. Il vaut mieux qu’un concepteur dirige d’autres concepteurs. Je suis trop occupé pour les tenir en laisse en permanence. Tu es la seule personne disponible en qui je peux avoir confiance. »
« Je ne suis pas ta petite bonne à tout faire, Ves. » Elle fronça les sourcils et croisa les bras. « Les nouvelles recrues n’ont plus besoin d’autant d’encadrement. Je te propose de nommer certains d’entre eux chefs d’équipe et de les laisser gérer les autres à ma place. Ce ne sont pas des délinquants, après tout. »
Ves parut intéressé. « Tu as raison. S’ils sont assez responsables pour se gérer eux-mêmes, je veux bien essayer. Tu les connais mieux que moi. Choisis cinq chefs d’équipe parmi eux pour diriger nos nouvelles équipes de conception. »
« Comment veux-tu répartir les assistants entre les équipes ? »
Il existait plusieurs façons d’organiser une équipe de conception. Ves avait l’habitude de travailler avec des équipes de quatre à six personnes. C’était une taille assez réduite, mais flexible.
Ves réfléchit un instant. « Répartis simplement leurs spécialités de façon à ce que chaque équipe soit aussi polyvalente que possible. Je ne veux pas regrouper les mêmes spécialités dans des équipes différentes. »
« Tu en es sûr ? J’ai entendu dire que tu voulais concevoir plusieurs méchas à la fois. D’après ce que je sais, former des équipes spécialisées et les affecter aux projets selon les besoins est un bon moyen d’obtenir les meilleurs résultats. »
De telles équipes homogènes produisaient effectivement beaucoup de résultats de meilleure qualité. Cependant, Ves ne pensait pas que cette méthode conviendrait à sa manière de concevoir des méchas.
« Je conçois les méchas à l’instinct, répondit-il. Je ne veux pas que chaque équipe se charge isolément de sections précises d’une conception. Ce n’est qu’en travaillant sur un projet du début à la fin que chaque participant pourra insuffler ses idées et ses émotions au mécha. »
Si Ves suivait le modèle suggéré par Ketis et regroupait les mêmes catégories de spécialistes dans des équipes dédiées, ses subordonnés ne verraient les méchas que comme un assemblage de pièces distinctes.
Comment un assemblage de pièces disparates pourrait-il être vivant ?
Ketis finit par comprendre. « Je vois. Je m’en occuperai, alors. »
« Bien. Ensuite, tu pourras déléguer aux nouveaux chefs d’équipe la plupart des responsabilités dont tu t’occupes actuellement. »
« Et s’ils font n’importe quoi ? »
« Alors rétrograde-les et confie le poste à quelqu’un d’autre. N’oublie pas que diriger une équipe de conception rapporte dix mérites supplémentaires par an à un assistant. Ça double presque ses gains de base. Aucun de ces gamins ambitieux ne laissera passer une telle occasion. »
Le meilleur moyen de motiver les gens était de leur faire miroiter une récompense. Ves ne craignait pas que ses chefs d’équipe commettent des erreurs. Cet avantage obtenu dès le départ leur ouvrait pratiquement la voie du succès.
« Parle-moi des personnes que tu as en tête. Y a-t-il des concepteurs de méchas remarquables dans le groupe auxquels je devrais prêter plus d’attention qu’aux autres ? »
Ketis marqua une pause. « Il y a beaucoup de personnalités intéressantes. La plus étrange est sans doute Rina Orion-Larkinson. C’était autrefois une réfugiée de la Fédération de Coman. Elle est bourrée d’augmentations, même si la plupart sont des implants de qualité plutôt médiocre. Elle veut remplacer autant de ses implants actuels que possible par des versions de deuxième classe. »
Ah. La Fédération de Coman avait autrefois été limitrophe de la République Lumineuse, avant que les flottes d’hommes-sables ne déferlent sur elle. À présent, presque toutes ses planètes habitées étaient recouvertes de sable !
Les Comans étaient pratiquement des cyborgs et entretenaient de curieuses croyances en matière d’augmentation corporelle.
« Qu’est-ce qui la rend intéressante ? »
« Elle est très ambitieuse. Et très autoritaire. Elle se heurte souvent à Catherine Evenson-Larkinson. Toutes deux se disputent la place de chef de leur promotion après mon départ, même si les autres assistants ne les apprécient guère. Chacun voit les autres comme des concurrents. »
« Je vois. »
Ves voulait certes instaurer une certaine rivalité entre ses équipes de conception, mais un excès ne ferait que les déchirer.
« Formons leurs équipes de conception dès que possible, décida-t-il. Nous pourrons aussi renforcer leur esprit de camaraderie au sein de chaque équipe. Nous réduirons les exercices une fois entrés dans le Paradis des Épaves. »
Même s’il aurait voulu les aguerrir encore davantage, Ves avait besoin de les mettre au travail ! Il avait déjà lancé un projet de conception et allait bientôt en former d’autres. Il fallait absolument que ses assistants gagnent leur keep !