Chapitre 2 148
Bien que mal à l’aise, Ves se défendit du mieux qu’il put face aux questions de Maître Moira Willix.
Depuis le début, il savait que l’apparition de candidats experts au sein du Clan Larkinson attirerait forcément l’attention.
Pourtant, même si les pilotes de mécha sous ses ordres avaient plus de chances que les autres de progresser, ce n’avait rien d’inhabituel.
De nombreux groupes et organisations qui formaient leurs pilotes de mécha en interne parvenaient à dépasser la moyenne.
Se contenter d’examiner le taux moyen d’accession au rang de candidat expert dans l’espace civilisé n’avait guère d’intérêt. Les taux variaient énormément d’un État, d’une organisation ou même d’un régiment de méchas à l’autre, au point qu’un pilote de mécha avait cent fois plus de chances de progresser à un endroit qu’à un autre !
Ves avança deux arguments simples pour expliquer pourquoi les candidats experts semblaient pousser comme des champignons sous ses ordres.
Tout d’abord, il avait hérité de l’essentiel du savoir et des meilleures pratiques de la Famille Larkinson.
La Famille Larkinson d’origine était réputée pour sa capacité à former au moins quelques pilotes experts à chaque génération. Compte tenu de la population relativement réduite de chaque classe d’âge chez les Larkinson, c’était un taux très élevé, même si les guerres fréquentes contre le Royaume de Vesia y contribuaient aussi.
Il était bien connu qu’une famille ou une organisation qui comptait déjà quelques pilotes experts parvenait souvent à en former encore davantage ! Les pilotes experts figuraient parmi les meilleurs enseignants qu’on puisse imaginer, car leurs compétences et leur compréhension de leur métier dépassaient les limites humaines.
Tout comme il était plus facile de gagner de l’argent quand on en avait déjà beaucoup, la présence de nombreux pilotes experts favorisait souvent l’émergence d’autres pilotes experts !
C’était déjà une défense solide, qui, selon Ves, détournerait la plupart des soupçons.
Il décida toutefois d’aller plus loin. Maître Willix n’était pas une quelconque pimbêche de l’ATM, sans visage, qu’on pouvait éconduire d’une simple excuse. Il lui fallait présenter des arguments plus convaincants !
« Si je comprends bien, vos “proto-dieux” bénissent vos pilotes de mécha… ? demanda-t-elle d’un ton sceptique.
Il était rare que quelqu’un parvienne à déconcerter une Maître ! Même Jovy semblait surpris par l’aplomb de Ves !
« C’est très simple. » Ves écarta les mains et sourit comme s’il était absolument convaincu de ses théories. « Qu’est-ce que tous les pilotes experts ont en commun ? La foi ! La conviction ! La volonté ! Qu’est-ce qui nourrit ces croyances ?
Les émotions ! Mon oncle Ark, un pilote expert réputé de la République Lumineuse, m’a un jour dit que les pilotes experts dénués d’émotions n’existaient pas. Ceux qui ont le cœur dispersé et rien pour quoi se battre n’auront jamais ce qu’il faut pour s’engager sur la voie de la divinité. Pour transcender leur nature humaine, les pilotes de mécha doivent d’abord l’incarner ! »
Sa déclaration surprit tout le monde. Maître Willix elle-même réagit davantage. « Voilà une théorie intéressante. Elle rejoint les découvertes de notre Association, même si nous ne les formulons pas ainsi. La nature humaine… »
« C’est en partie pour cette raison que j’ai élaboré ma philosophie de conception actuelle. Le fait d’avoir grandi parmi les Larkinson m’a permis de très bien comprendre les pilotes de mécha et leurs besoins. J’ai compris à l’époque qu’un mécha n’était jamais dissociable de son pilote. Ils forment un seul système, une seule entité, un seul partenariat ! Les concepteurs de méchas qui ne se concentrent que sur l’un et négligent l’autre passent à côté de l’essentiel ! »
« Bien dit, Ves ! » s’exclama Gloriana en applaudissant.
Sa philosophie de conception reposait elle aussi sur cette idée ! Même si Ves et Gloriana étaient en désaccord sur bien des sujets, les quelques principes qu’ils partageaient leur permettaient de rester ensemble !
« Quel rapport avec les candidats experts et les pilotes experts ? demanda Maître Willix.
« Depuis que j’ai commencé cette carrière, je cherche un moyen d’aider les membres de ma famille à augmenter leurs chances de s’élever. J’ai fini par avoir la chance de découvrir une voie visant à renforcer à la fois les méchas et les pilotes en approfondissant leur symbiose. Après avoir fait de grands progrès dans ma philosophie de conception, je suis finalement arrivé à une conclusion essentielle. »
« Et laquelle ? »
« Les pilotes de mécha ne sont pas les seuls à pouvoir emprunter la voie de la divinité ! » s’écria Ves avec toute la ferveur dont il était capable ! « Les méchas aussi peuvent progresser ! »
Tous les membres de la délégation de l’ATM parurent surpris. Ils ne s’attendaient pas à une affirmation aussi radicale !
Ves s’en moquait. Il continua à débiter toutes les absurdités qui lui passaient par la tête ! « J’ai toujours cru que les méchas étaient vivants. Si c’est le cas, alors, tout comme les pilotes de mécha, ils peuvent progresser et devenir des êtres semblables à des dieux ! Pour l’instant, je n’ai réussi qu’à créer des proto-dieux et à les associer à mes méchas, mais ce n’est qu’un début.
À force de progresser pas à pas, ils finiront par atteindre un jour le niveau des pilotes d’élite ou des pilotes divins ! C’est mon ambition ultime ! La meilleure façon d’aider les pilotes de mécha à devenir des dieux, c’est de les associer à des méchas capables de le devenir eux aussi ! »
Certains, comme Maître Willix, étaient habitués à entendre parler de dieux, mais Jovy, lui, semblait bien plus perplexe !
Le récit de Ves avait quelque chose d’étrangement convaincant, mais il se heurtait aux convictions laïques de Jovy ! En tant que concepteur de méchas qui osait défier la réalité elle-même, il ne croyait pas à l’existence d’entités surnaturelles dotées de pouvoirs dépassant l’entendement humain.
L’interrogatoire ne dura pas beaucoup plus longtemps. Maître Willix posa quelques questions intéressantes, mais Ves revenait toujours aux mêmes réponses. Il invoquait délibérément les dieux et avançait des affirmations exagérées, par essence impossibles à réfuter.
C’était une tactique de débat particulièrement retorse ! Si les croyants étaient si difficiles à convaincre, c’était en partie parce que leurs affirmations étaient impossibles à réfuter !
Comment prouver scientifiquement que les dieux n’existaient pas ?
C’était impossible ! Même une grande Maître conceptrice de méchas comme Moira Willix ne pouvait ni ne voulait s’aventurer dans ce bourbier !
Alors, comme Ves s’en tenait à cette défense, elle finit par renoncer à ses questions et se contenta d’accepter ce qu’il avait affirmé dès le départ.
L’apparition de pilotes experts était liée à des convictions et des émotions puissantes, et transformer des méchas en dieux était un moyen de les susciter. Les méchas de la LMC étaient réputés pour leur capacité à influencer l’humeur des autres grâce à leurs auras, et ceux qui y étaient le plus sensibles se trouvaient être leurs pilotes !
Le duel terminé, Maître Willix et son entourage quittèrent bientôt l’arène.
« Nous allons mettre fin à notre visite ici, expliqua-t-elle. Nous avons déjà examiné le Petit Ange en détail. Vous devriez recevoir tous les deux vos certificats de chef-d’œuvre d’ici un jour. Nous avons hâte de recevoir ce chef-d’œuvre de mécha dans un an. Monsieur Armalon, vous pouvez passer un peu de temps avec ces jeunes talents si vous le souhaitez.
Malgré leurs origines, ils sont remarquables et méritent qu’on se lie d’amitié avec eux. »
Jovy hocha aussitôt la tête. « Je suis du même avis. »
Le départ de ces « adultes » sérieux détendit considérablement l’atmosphère entre les Concepteurs compagnons. La présence imposante de Maître Willix ne pesait plus sur leurs épaules.
Ves en fut grandement soulagé ! Maître Willix n’avait pas encore quitté le Système de Cinach, mais au moins, il n’avait plus à marcher sur des charbons ardents.
« Voulez-vous aller dans un endroit plus confortable ? »
« Certainement. »
Ves, Gloriana et Jovy quittèrent l’arène des méchas pour rejoindre un salon privé, à l’intérieur de la base du Clan Larkinson.
En chemin, ils se rapprochèrent un peu. Jovy avait déjà beaucoup de respect pour Ves, mais après leur duel de conception, il ne considérait plus le vainqueur comme un concepteur de méchas provincial.
Ves avait prouvé de façon éclatante qu’il n’était pas nécessairement inférieur à ses collègues de l’ATM !
Une fois entrés dans le salon et assis, Ves ne put plus contenir sa curiosité.
« À strictement parler, vous n’étiez pas obligé de me céder le duel. Ce qu’a expliqué Maître Willix est tout à fait juste. Pourquoi avez-vous pris l’initiative de renoncer à votre victoire ? »
Le concepteur de méchas de l’ATM sourit. « Je suis sincèrement impressionné que votre mécha ait aidé un pilote de mécha à atteindre un niveau supérieur. Même si progresser ne constitue pas un critère de victoire dans un duel, c’est un objectif que poursuivent de nombreux concepteurs de méchas. Comment pourrais-je avoir l’impression de vous avoir surpassé alors que je n’ai pas encore réussi moi-même ? Et puis, une victoire ou une défaite de plus ne changera pas grand-chose pour moi.
Vous avez beaucoup plus à y gagner que moi. Après tout, il n’est pas courant d’entendre parler d’un concepteur de méchas local qui bat un représentant de l’ATM dans un match équitable. »
Cette réponse ne satisfit toujours pas Ves. Personne n’agissait par pure bonté d’âme. Il ne croyait pas que Jovy fût aussi magnanime qu’il en avait l’air !
Pourtant, au fil de leur conversation, Ves commença à comprendre que Jovy ne faisait vraiment plus de manières. Le concepteur de méchas de l’ATM se montrait non seulement très sociable, mais cherchait aussi à nouer une amitié avec lui !
Ves finit alors par comprendre les motivations de Jovy. Celui-ci voulait faire bonne impression afin de nouer des liens avec le concepteur de méchas qui l’avait impressionné. Sacrifier un peu de sa réputation et se laisser utiliser comme tremplin par quelqu’un d’autre pouvait en froisser certains, mais des gens comme Jovy supportaient aisément ces petits revers.
À ses yeux, se lier d’amitié avec quelqu’un comme Ves valait bien cet investissement !
Ce n’était pas la première fois que Ves rencontrait des gens désireux de se rapprocher de lui. Sa renommée, sa réputation et ses exploits incroyables avaient depuis longtemps convaincu des personnes comme Calabast et Tristan Wesseling qu’il était probablement promis à un grand avenir !
Il ne s’attendait pas à ce qu’un concepteur de méchas d’élite comme Jovy, qui aurait sans doute bientôt la galaxie entière à portée de main, adopte la même approche.
Jovy n’avait absolument pas besoin de tendre la main à un concepteur de méchas local : il était déjà en contact avec quantité de concepteurs de méchas remarquables au sein de l’Association !
« Vous n’avez pas besoin de vous sous-estimer, Ves, dit-il. Ils étaient déjà passés au tutoiement. Votre philosophie de conception est à la fois intéressante, profonde et solide, même si vos principes sont plutôt… étranges. Quoi qu’il en soit, vous n’êtes pas le seul concepteur de méchas à avoir réussi à atténuer quelque peu les effets de ma spécialité, mais vous êtes beaucoup plus polyvalent que ces brutes qui ne s’intéressent qu’à la défense pure. »
Ves ne mit pas longtemps à saisir le sous-entendu de Jovy. « Vous pensez à… une collaboration ? »
Un sourire très rusé apparut sur le visage de Jovy. « Quelque chose dans ce genre. Même si nous avons tous les deux une philosophie de conception de classe IX, j’ai l’impression qu’elles ne s’opposeront pas. En fait, je suis convaincu que nous pouvons nous compléter ! Malheureusement, il est encore trop tôt pour envisager une collaboration.
Pour que cela en vaille la peine, il nous faudrait concevoir un mécha polyvalent de première classe, et vous êtes loin d’en être là. »
C’était une offre extraordinaire ! Pourtant, dès que Jovy évoqua les méchas de première classe, l’enthousiasme de Ves retomba.
« Vous avez raison. Je ne suis pas prêt. Il me faudra probablement encore quelques décennies avant d’être à l’aise à l’idée de m’attaquer à la conception d’un mécha de première classe », répondit Ves avec modestie.
« Je suis heureux que vous connaissiez vos limites. Malgré tout, ce serait bien que nous restions en contact. Même si nous n’appartenons pas à la même classe, je pense que vous êtes trop doué pour stagner en chemin. C’est également vrai pour vous, Gloriana. Votre Petit Ange a déjà laissé entrevoir vos capacités futures. »
Gloriana hocha la tête d’un air impérieux, comme si cela allait de soi. « À l’avenir, chacun des méchas que je concevrai sera un chef-d’œuvre ! »
« Hahaha ! » s’esclaffa Jovy. « Si quelqu’un d’autre affirmait ça, je le mépriserais. Mais vous êtes une conceptrice de méchas d’exception : je ne peux que respecter votre ambition. Vous me donnez tous les deux l’impression que le légendaire toucher mécha n’est pas hors de votre portée ! »