Chapitre 2 145
Une défaite !
Le duel de conception entre Ves et Jovy tourna à l’avantage de ce dernier.
L’arène était noyée sous les flammes. On avait répandu sur le sol un combustible composé de plusieurs substances. Il en émanait des flammes bleues et rouges qui chauffaient sans relâche les environs.
On aurait dit que la majeure partie de l’arène s’était changée en une sorte d’enfer bien particulière.
Au centre de ce morceau d’enfer se tenaient deux méchas d’assaut bien distincts.
Le Diable Fortuné semblait parfaitement à l’aise dans cet environnement embrasé. Malgré les graves dégâts subis par ses jambes, le blindage résistant dont Jovy Armalon les avait revêtues avait rempli son rôle. La quantité de chaleur qu’elles avaient supportée ou dissipée leur avait permis de résister à plusieurs fois plus de dégâts thermiques qu’elles n’auraient pu en encaisser seules.
Ves ne put que témoigner un profond respect à Jovy. Dans son vaste savoir, le concepteur de méchas de l’ATM possédait une connaissance encore plus pointue des matériaux résistants à la chaleur ! Il avait su exploiter cet avantage pour concevoir un mécha qui, franchement, gérait bien mieux la chaleur que son adversaire.
Quant au perdant, l’Émissaire du Purgatoire semblait intact, mais n’était pas moins inerte. Son blindage, bien plus fin que celui du Diable Fortuné, était couvert de traces de brûlure et de marques de fusion. Ves avait conçu les deux lance-flammes fixés à ses bras en prévoyant de les protéger davantage, mais leurs enveloppes extérieures semblaient déjà presque hors d’usage.
Pourtant, Ves et tous ceux qui, dans l’arène, connaissaient les méchas savaient que le mécha d’assaut, plus léger et plus mobile, avait encore du répondant. Sans ce coup du sort qui venait de mettre le réacteur hors service, il aurait encore pu se battre un moment !
Le budget relativement limité alloué à la conception du mécha avait empêché Ves de prendre cette éventualité en compte. Lorsqu’il avait réparti les fonds au départ, il en avait consacré la majeure partie aux lance-flammes, au moteur et au système de blindage.
La qualité du réacteur était très médiocre, car il ne lui restait pas assez d’argent pour en acheter un meilleur.
Un mécha d’assaut n’avait de toute façon pas besoin de tant d’énergie. À moins d’être équipé d’un système de vol, le réacteur ne faisait qu’alimenter divers systèmes électriques, comme les capteurs, et surtout le moteur ainsi que tous les autres systèmes de locomotion.
Tout cela réclamait déjà beaucoup d’énergie, mais le réacteur pouvait répondre à la demande. L’histoire aurait été différente si Ves avait monté des armes énergétiques, comme des fusils laser, sur son mécha !
Ves n’aurait jamais cru que le réacteur, pourtant relativement bien protégé, serait la principale cause de sa défaite. Par un moyen inconnu, le Diable Fortuné avait désactivé au moins trois des quatre composants et sous-systèmes essentiels conçus pour empêcher le réacteur de tomber en panne !
La probabilité que tous ces éléments tombent en panne à la suite, alors que l’Émissaire du Purgatoire n’avait subi qu’un millionième de chance de défaillance, était infime ; et c’était là une estimation plutôt généreuse, compte tenu des dégâts accumulés par le mécha.
Le Diable Fortuné avait pourtant remporté le gros lot, aussi improbable que cela paraisse. Malgré la protection de l’Idole de la Mère Suprême et la conception assez robuste de l’Émissaire du Purgatoire, Joshua n’avait pas résisté à cette déferlante de malchance.
« C’est dommage. » Ves soupira et secoua la tête. « J’étais si près de gagner. Joshua était si près de gagner. »
Que Joshua ait mérité de remporter ce match n’avait aucune importance. Un duel de conception était censé mettre à l’épreuve le concepteur de méchas, pas le pilote.
Le concepteur développait le mécha et choisissait son pilote. Le bon jugement était l’un des éléments essentiels évalués ; dans un duel de conception, on considérait donc généralement le pilote comme le prolongement du concepteur.
Malgré tout, Joshua devait se sentir anéanti de s’être fait arracher la victoire. S’il avait su que le Diable Fortuné disposait d’une méthode d’attaque aussi inexplicable, il aurait peut-être intensifié ses assauts et poussé les lance-flammes de l’Émissaire du Purgatoire jusqu’à la rupture !
Mais tout cela ne changeait rien. Le match s’était terminé dès que l’un des deux méchas en compétition avait perdu sa capacité à combattre.
« C’était un beau duel de méchas, remarqua Maître Willix avec une pointe de satisfaction. Monsieur Larkinson, monsieur Armalon, félicitations à tous les deux pour avoir conçu deux méchas différents, mais tout aussi performants. J’ai beaucoup apprécié de voir vos méchas faire étalage de leurs capacités uniques. »
« Merci, Maître. »
Elle se tourna vers Jovy. « Votre Diable Fortuné a remporté le duel pour vous, mais de justesse. Vos victoires précédentes étaient bien plus écrasantes. Comprenez-vous d’où vient cette différence ? »
« L’Émissaire du Purgatoire a résisté à ma spécialité, répondit-il d’un air grave. Mon Diable Fortuné a eu du mal à influer sur les probabilités de son adversaire. Je vois que l’aura de monsieur Larkinson y est pour beaucoup. Il est rare qu’une philosophie de conception de classe IX puisse résister à mon travail. D’ordinaire, ce sont les philosophies de conception de classe III qui contrecarrent ma manipulation des probabilités. »
Il existait donc bel et bien un moyen de résister à l’étrange spécialité de Jovy ! Les philosophies de conception de classe III étaient axées sur la défense, et Ves comprenait comment elles pouvaient protéger spirituellement un mécha contre les attaques intangibles.
Ves commença à soupçonner qu’il avait commis une erreur de jugement ! Il avait été trop séduit par son dernier esprit de conception pour faire le meilleur choix.
Il aurait dû choisir Qilanxo plutôt que l’Idole de la Mère Suprême ! Ves ignorait si Sacred God aurait pu résister à la spécialité de Jovy, mais elle aurait sans doute eu bien plus de chances qu’une entité spirituelle plus polyvalente.
Maître Willix se tourna vers Ves. « Ne prenez pas votre défaite trop à cœur. Votre mécha s’est battu avec acharnement et a révélé une bonne partie de votre potentiel. La spécialité de Jovy semble puissante, mais elle reste soumise au hasard. Si ce duel avait eu lieu à un autre moment ou ailleurs, le réacteur de votre Émissaire du Purgatoire n’aurait peut-être pas lâché aussi soudainement. »
« Je suis satisfait des leçons que j’ai tirées de ce duel de conception, répondit Ves avec grâce. Monsieur Armalon m’a beaucoup stimulé avec son défi et m’a poussé à aller plus loin que jamais. Au regard de mes récents progrès, perdre ce duel n’a aucune importance. »
Sa réponse posée satisfit Jovy comme Maître Willix. Tous deux avaient déjà vu des concepteurs de méchas refuser d’admettre leur défaite.
Quelle que soit la manière dont l’adversaire avait remporté la victoire, dès qu’un mécha était à terre, celui qui tenait encore debout était déclaré vainqueur !
Jovy avait particulièrement souvent eu affaire à des adversaires qui refusaient de reconnaître leur défaite.
Perdre un duel de conception parce que l’autre mécha et son pilote avaient fait preuve de plus d’efficacité, c’était une chose.
En perdre un parce que le mécha auquel le concepteur avait consacré son cœur et son âme avait subi une panne aux probabilités infimes, c’en était une autre !
La frustration provoquée par l’étrange méthode de Jovy lui avait valu un surnom notoire !
« Dans les antennes locales de l’ATM, monsieur Armalon est connu sous le nom de Farceur de la Réalité, expliqua Maître Willix à Ves. À moins que vous ne conceviez un mécha capable de réduire rapidement son œuvre à néant ou de résister à sa manipulation des probabilités, les accès de malchance finiront généralement par lui apporter la victoire. »
Le Farceur de la Réalité !
Tout concepteur de méchas qui se voyait attribuer un surnom se distinguait forcément d’une manière ou d’une autre.
Ves éprouva une pointe de jalousie en voyant Jovy obtenir un surnom qui reflétait ses compétences professionnelles.
Ves, lui, se retrouvait affublé d’un sobriquet qui le faisait passer pour un manipulateur fourbe, tandis que Jovy pouvait se pavaner sous un nom qui le faisait ressembler à un dieu jouant chaque jour avec la réalité !
La société était vraiment injuste !
Il toussota et secoua brièvement la tête. Puis il s’approcha calmement de Jovy et lui tendit le bras.
Les deux Concepteurs compagnons se serrèrent la main avec cordialité.
« Félicitations pour votre victoire. »
« Ce fut une bataille difficile. Vous ne m’avez pas facilité la tâche, monsieur Larkinson. »
Un sourire se dessina sur leurs lèvres. Aucun d’eux n’était mécontent du résultat.
Jovy avait réussi à remporter une victoire contre le plus jeune Concepteur de méchas d’exception de l’amas stellaire. Son prestige s’en trouvait considérablement renforcé. Même si son adversaire n’était qu’un concepteur de méchas indigène, Ves avait déjà acquis une grande renommée et une solide réputation !
Quant à Ves, il avait redécouvert le plaisir des duels et des compétitions. Après avoir longtemps évité les duels de conception pour se concentrer sur ses affaires, il se rendit compte qu’il était passé à côté de quelque chose. Il s’avéra qu’un duel à forts enjeux lui mettait suffisamment la pression pour tirer davantage de potentiel de sa philosophie de conception.
S’il n’avait pas voulu à tout prix conserver le module Darkbreak, il n’aurait peut-être jamais réussi à réaliser aussi vite sa dernière percée !
Pendant que Ves, Jovy, Gloriana et Maître Willix discutaient de la conception des deux méchas et du déroulement du duel, les flammes, dans l’arène, commencèrent peu à peu à s’éteindre.
Dans le cockpit du mécha conçu par Ves, Joshua était plongé dans son propre purgatoire.
Il avait perdu.
Cette seule pensée lui laissait un goût amer dans la bouche.
Certes, il avait disputé de nombreux duels de méchas virtuels. D’ordinaire, les candidats experts comme Jannzi et Tusa le battaient à plate couture, mais c’était normal : leurs talents de pilotage et leur instinct de combat dépassaient déjà les limites des simples mortels.
Pourtant, face à n’importe quel pilote de mécha ordinaire, Joshua remportait généralement une victoire sans difficulté. Son taux de réussite au pilotage des méchas de la LMC était particulièrement impressionnant, car nul ne comprenait le travail du patriarche aussi bien que lui. Des années passées à étudier obsessionnellement les méchas de la LMC lui avaient donné une confiance inébranlable lorsqu’il pilotait ces machines bénies.
Cette défaite n’en était que plus douloureuse.
Contrairement à ses séances d’entraînement, ce duel avait beaucoup d’enjeux.
Outre les récompenses évoquées par Ves, Joshua se battait aussi pour l’honneur et la gloire. Sans même parler de sa propre réputation, il savait que le patriarche lui-même avait beaucoup à perdre dans ce duel.
Un concepteur de méchas local ne recevait pas tous les jours le défi d’un grand concepteur de méchas de l’ATM !
Tout membre de l’ATM était considéré comme une élite de la civilisation humaine. Il se situait au-dessus des citoyens galactiques ordinaires et représentait le meilleur de l’humanité.
Si le bienfaiteur de Joshua remportait ce duel de conception, Ves, le Clan Larkinson et la LMC gagneraient encore davantage en importance ! Les retombées d’une victoire aussi éclatante auraient encore amélioré la situation de chaque membre du clan.
Ce duel de conception était donc bien plus qu’un simple match privé entre deux Concepteurs compagnons. Joshua aurait pu grandement servir le patriarche et le reste du clan en terrassant son adversaire, sans parler de faire rayonner sa propre gloire en devenant l’un des rares habitants du secteur à vaincre loyalement un pilote de mécha formé par l’ATM !
Et pourtant… il avait perdu. Sans appel.
Les principaux systèmes de l’Émissaire du Purgatoire étaient hors service, mais une partie du cockpit et des systèmes auxiliaires fonctionnaient encore et lui indiquaient qu’il n’y avait aucun moyen de poursuivre le match.
Le réacteur était tombé en panne. Il ne s’agissait pas d’un problème temporaire qu’un redémarrage ou quelques coups auraient suffi à régler. Un composant essentiel avait lâché et plusieurs systèmes redondants n’avaient pas pris le relais.
L’Émissaire du Purgatoire était, à toutes fins utiles, mort.
Un sentiment amer et indigné enfla en lui. Son mécha avait succombé avant Joshua. Il n’était pas tombé par sa faute. Ni Ves ni Joshua n’avaient fait preuve de négligence susceptible de provoquer un arrêt aussi inattendu.
Malgré tous leurs efforts, ils n’avaient finalement pas réussi à prendre l’avantage dans ce duel !
« J’ai perdu… » Joshua faillit sangloter en baissant les yeux vers ses mains.
« J’ai perdu… » répéta-t-il.
« J’ai perdu… » Le cockpit retomba dans le silence.