Chapitre 2 134
Ves avait plusieurs raisons de résister aussi effrontément à l’idée de participer à un duel de conception.
Tout d’abord, il manquait sincèrement de confiance en sa capacité à battre un élite de l’Association du Commerce des Méchas comme Jovy.
Outre l’excellente éducation du concepteur de méchas de l’ACM et l’accès aux meilleures ressources dont disposait l’humanité, Ves en savait tout simplement trop peu sur son adversaire !
Ce n’était pas le cas de Jovy. Non seulement l’homme avait consulté le dossier de Ves, mais il avait aussi passé plusieurs jours à bord du Petit Ange !
Bien que Gloriana ait été responsable de l’essentiel de la fabrication du mécha chef-d’œuvre, Ves avait participé bien davantage à sa conception. Un concepteur de méchas aussi compétent que Jovy aurait dû pouvoir cerner la plupart des forces et des faiblesses de Ves après l’avoir examiné aussi longtemps !
Ensuite, il estimait sincèrement que c’était une perte de temps. Gagner la Guerre de Komodo, concevoir davantage de méchas à succès et remporter des millions de mérites de l’ACM comptaient plus pour lui que de défendre son orgueil ou de se mesurer à un véritable pair en conception de méchas.
S’il s’était arrêté, c’était uniquement parce que Jovy et Maître Moira Willix avaient enfin ajouté quelque chose d’attrayant à l’enjeu. Obtenir le module Darkbreak, même temporairement, l’aiderait sans aucun doute pour sa prochaine mission !
Cependant, cette pièce de technologie venait directement de l’ACM, et Ves ne croyait pas que les données transmises par ce module resteraient confidentielles.
Troisièmement, il respectait la puissance de l’ACM, mais pas son amitié.
Presque tous les autres concepteurs de méchas de la galaxie voyaient l’ACM à travers des lunettes roses. Difficile de leur en vouloir. Non seulement l’organisation soutenait à elle seule l’industrie des méchas, au point d’en faire le secteur le plus florissant de la galaxie, mais elle offrait aussi de nombreuses possibilités qui n’étaient pas accessibles en temps normal.
Sans l’ACM, l’Âge des Méchas n’aurait jamais succédé à l’Âge de la Conquête !
Sans l’ACM, des milliers de milliards de concepteurs de méchas n’auraient jamais pu se faire concurrence sur un marché des méchas bien moins réglementé !
Sans l’ACM, leur profession n’aurait jamais été aussi prestigieuse ni aussi lucrative qu’aujourd’hui !
Ves reconnaissait tout le bien que l’ACM avait accompli, mais l’organisation avait aussi beaucoup de cadavres dans ses placards. Il craignait que le sien ne vienne s’ajouter à la collection s’il s’en approchait trop !
Toutes ces raisons expliquaient le peu d’enthousiasme de Ves à l’idée d’accepter ce défi.
Cela ne signifiait toutefois pas qu’il y était totalement opposé. À présent que l’enjeu avait été légèrement rehaussé, Ves voulait voir jusqu’où il pouvait pousser les négociations.
Il resta immobile, attendant que Jovy et Maître Moira Willix revoient encore les enjeux.
Dès que Maître Moira Willix était intervenue dans le défi personnel de Jovy, Ves avait commencé à soupçonner qu’elle y était peut-être mêlée. Essayait-elle de le pousser à concevoir et construire un mécha sous ses yeux ?
Cette idée le rendit un peu plus vigilant. Ves redoutait profondément que Maître Moira Willix ne glane d’autres indices en le regardant mettre toute son énergie dans la conception d’un mécha de compétition !
D’un autre côté, si Maître Moira Willix avait encouragé Jovy à le défier, Ves pouvait encore les faire cracher au bassinet. Même s’il ne voulait pas révéler ses méthodes de conception à l’ACM, il était assez confiant pour réussir à dérouter Maître Moira Willix !
Tant que cette hypothèse tenait, il n’était pas si réticent à accepter le duel. Il voulait simplement tirer le meilleur parti de son pouvoir de négociation et voir s’il pouvait obtenir davantage de concessions. S’ils tenaient tellement à le voir affronter Jovy, ils feraient mieux de puiser un peu plus dans les immenses richesses de l’ACM !
Au moment où Jovy allait prendre la parole, Maître Moira Willix leva la main et s’avança. Son irritation s’était accentuée.
« Ça suffit, Capitaine Larkinson. Si tu gagnes, tu garderas le module Darkbreak. Si tu perds, tu pourras seulement l’emprunter. Les enjeux s’arrêteront là. Et avant de prétendre que ce n’est pas assez, laisse-moi te préciser que le module Darkbreak peut maintenir une connexion sécurisée dans d’autres régions anomales, pas seulement dans la Brèche Nyxienne.
« Même si cette situation est relativement rare dans le Secteur stellaire de Komodo, il existe plusieurs moyens de perturber le fonctionnement des nœuds d’intrication quantique. Les États et les puissantes organisations des régions les plus prospères de l’espace humain s’en servent régulièrement pour entraver leurs ennemis. Le module Darkbreak permet de contrer ces mesures, dans une certaine mesure. »
On aurait dit que Maître Moira Willix savait exactement ce que Ves voulait et cherchait à couper court à sa tentative ! Il fit de son mieux pour ne pas montrer son mécontentement.
« Je recevrai quand même les crédits, n’est-ce pas ? »
Maître Moira Willix ne daigna même pas répondre. Cinq mille crédits de l’ACM, c’était une misère pour elle, mais cela ne signifiait pas qu’elle était prête à jeter encore plus d’argent à Ves pour récompenser son comportement de gredin !
Une aura d’une puissance redoutable commença à émaner de la Maître. Ves, Jovy, Gloriana et les autres membres du personnel de l’ACM ressentirent soudain une pression formidable sur leur esprit.
Ves prit un air grave tandis que sa perception spirituelle exceptionnelle lui en révélait davantage ! La spiritualité assoupie et dissimulée dans l’esprit de la Maître s’était éveillée. D’ordinaire, elle la réprimait, mais elle stimulait à présent activement une partie de sa formidable puissance de conceptrice de méchas ayant concrétisé sa philosophie de conception !
Sa puissance éclipsait presque tout ce qu’il avait vu jusque-là ! Peut-être même que Qilanxo n’aurait pas fait le poids face à la force que cette puissante Maître gardait habituellement enfermée dans son esprit !
Puis la pression disparut. Les personnes présentes soupirèrent de soulagement tandis que Maître Moira Willix retrouvait son attitude habituelle de conceptrice de méchas avenante.
« Veuillez fixer les conditions du duel de conception, Capitaine Larkinson. Choisissez la limite de temps, la classe et le type de mécha que vous voulez. Pas de handicaps ni de demandes ridicules. Faisons en sorte que le duel soit équitable, tout en restant un défi pour vous deux. Il ne s’agit pas seulement d’une compétition de compétences, mais aussi d’une occasion d’apprendre l’un de l’autre. »
« Euh, d’accord. Laissez-moi réfléchir. »
Cette fois, Ves n’osa pas se montrer insolent. Il avait peut-être mal évalué le nombre de ses frasques que Maître Moira Willix était prête à tolérer. Ses avances amicales et ses gestes généreux l’avaient endormi. Elle venait de lui rappeler son immense pouvoir et son autorité !
Sa façon de formuler les choses donnait l’impression que Ves avait déjà accepté le duel. Il ne pouvait pas se permettre de dire quoi que ce soit qui contredise son ordre, ce qui signifiait qu’il ne pouvait plus se soustraire au défi !
Quand Ves posa les yeux sur Jovy, il ne vit que de l’impatience et une soif de victoire.
Le concepteur de méchas de l’ACM avait une grande confiance en lui, et à juste titre !
Cela ne fit qu’accroître le trouble de Ves. Même s’il devait toucher une récompense convenable en cas de défaite, il voulait garder le module Darkbreak !
À l’avenir, ses ennemis ne feraient que devenir plus redoutables. S’il se retrouvait un jour dans une situation délicate où sa connexion au réseau galactique s’effilochait, un moyen de communication plus robuste pourrait lui sauver la vie !
Bien sûr, tout signal transmis par le module Darkbreak tomberait également entre les mains de l’ACM, mais c’était déjà le cas avec les nœuds d’intrication quantique ordinaires. Presque tous les gens sensés de la galaxie savaient déjà que le Consortium des communications était une marionnette des Deux Grands !
Ves avait donc à présent de bonnes raisons de faire de son mieux pour remporter ce duel.
Puisque Jovy et Maître Moira Willix lui accordaient généreusement le droit de fixer les conditions, autant voir s’il pouvait aussi tenter sa chance sur ce terrain !
« Concevons un mécha de troisième classe », déclara-t-il.
Comme prévu, Jovy n’eut pas l’air ravi de cette proposition. « Les méchas de troisième classe sont… trop élémentaires pour mettre nos forces en valeur. Vous êtes déjà concepteur de méchas de deuxième classe, n’est-ce pas ? Le Petit Ange m’a montré que vous aviez déjà atteint un niveau satisfaisant. »
« Gloriana a fait l’essentiel du travail », mentit Ves en partie. « Elle avait non seulement commencé comme conceptrice de méchas de deuxième classe, mais elle s’est aussi chargée de résoudre de nombreux problèmes difficiles ! Même si je suis qualifié pour concevoir des méchas de deuxième classe, je viens tout juste d’atteindre le niveau requis. Au fond, je reste un concepteur de méchas de troisième classe.
« J’ai conçu plus d’une douzaine de méchas de troisième classe, mais un seul modèle d’Écuyer Béni. Pourquoi devrais-je abandonner mon avantage sur mon propre terrain simplement parce que vous estimez que les méchas bon marché ne valent rien ? »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, Capitaine Larkinson ! C’est juste que je ne suis pas… habitué… à…
« concevoir… des méchas… aux caractéristiques inférieures… »
Ves se tourna vers Maître Moira Willix, qui adressa à son tour un regard contrarié à Jovy.
« Un mécha reste un mécha, quelle que soit sa qualité ou sa puissance. Les méchas de troisième classe sont les machines les plus répandues de la galaxie. Ils jouent un rôle indispensable pour de nombreux États et de nombreuses personnes. Monsieur Armalon, si vous souhaitez maîtriser davantage les méchas, vous devez mettre de côté certaines idées préconçues et sortir de votre zone de confort. N’oubliez pas le but de votre tournée. »
Après le reproche de la Maître, ce fut au tour de Jovy de céder.
« Très bien, répondit-il à contrecœur. J’accepte cette condition. »
Au cours de ce bref échange, Ves comprit qu’il avait vu juste. Ce concepteur de méchas privilégié et fortuné était tellement habitué à concevoir des méchas puissants qu’il manquait d’expérience dans la conception de machines plus modestes !
Dans ce cas, Ves devait continuer à enfoncer le clou.
« Même les méchas de troisième classe peuvent coûter cher à bien des gens. Sur les marchés des méchas où je suis encore actif, le prix et la rentabilité sont parmi les critères les plus importants pour de nombreux clients. Concevoir un mécha capable de faire beaucoup tout en restant abordable a toujours été un défi. Fixons donc le budget à six cent mille crédits hex. »
« Quoi ?! C’est une somme absurdement basse ! On ne peut presque rien concevoir avec un budget aussi dérisoire ! »
Ves resta pourtant inflexible. « Mon Soldat désolé est le produit qui a connu le plus de succès au sein de ma Deuxième Compagnie de Méchas à ce jour, et son prix n’est pas très éloigné de cette somme. Vous prétendez ne pas pouvoir concevoir un mécha qui se vendrait aussi bien avec le même budget ? »
« Non ! »
En tant que concepteur de méchas de l’ACM, Jovy ne pouvait pas admettre son infériorité dans ce domaine ! Il devait au moins se défendre ! Il jeta un bref regard à Maître Moira Willix pour jauger sa position.
Son expression demeura impassible, ce qui signifiait que cette condition ne posait pas de problème majeur !
« Très bien, soupira Jovy. J’accepte votre budget. »
« Parfait. Pour le type de mécha, choisissons un mécha d’assaut terrestre. C’est un modèle simple, que nous pourrons achever en très peu de temps. »
« Un mécha d’assaut ?! C’est trop simple ! »
« C’est justement parce qu’ils sont simples qu’ils conviennent bien à un duel de conception pur », rétorqua Ves avec assurance. « Nous allons mettre nos méchas de compétition à l’épreuve en demandant à nos propres pilotes de méchas de s’affronter, n’est-ce pas ? N’importe quel pilote de mécha de l’ACM peut facilement surpasser les miens en compétence, en entraînement et en réflexes. »
« Faire piloter nos méchas par de vraies personnes n’est pas la seule option. L’ACM a mis au point de nombreux pilotes de méchas IA qui peuvent servir dans ce genre d’occasion. Les deux méchas seront pilotés par exactement la même IA pilote de mécha, afin de garantir une équité totale. »
Ves secoua la tête. « Impossible. Ma philosophie de conception est la Symbiose métaphysique homme-machine. Cela signifie que mes forces reposent sur ma capacité à influencer les pilotes de méchas et à les rendre plus puissants lorsqu’ils pilotent mes méchas. Que puis-je faire avec un automate sans vie ni émotions ? Un duel impliquant des pilotes de méchas IA annulerait en pratique mon principal argument de vente ; vous ne m’affronteriez donc pas à pleine puissance ! »
« Le Capitaine Larkinson a raison, intervint de nouveau Maître Moira Willix. Sa demande de tester vos méchas de compétition avec des pilotes de méchas humains est raisonnable, tout comme son affirmation selon laquelle nos pilotes sont supérieurs à tous égards. Choisir un type de mécha qui laisse relativement peu de place à l’expression des compétences, comme les méchas d’assaut, est une bonne façon de réduire cette disparité inévitable. »
Bien sûr, ils auraient pu confier les deux méchas à des pilotes issus du même groupe. Toutefois, il était très difficile de s’assurer qu’un pilote de mécha de l’ACM ferait de son mieux dans un mécha conçu par Ves. Puisqu’il avait déjà proposé cette condition, il avait clairement fait connaître sa position.
« Très bien, mais ce sera tout, déclara Jovy d’une voix ferme. Pour que ce duel reste équitable, vous ne pourrez pas fixer d’autres règles. Pour les conditions suivantes, nous devrons être d’accord tous les deux. Cela vous convient-il ? »
« Ça me va ! »
Ves sourit. Il avait déjà obtenu suffisamment d’avantages !