Chapitre 2 126
Une fois parvenus à un accord, Ves et DIVA ne traînèrent pas. La signature des contrats ne prit pas longtemps.
Ves éprouva des sentiments mitigés en retrouvant Gloriana, qui passait toujours tout son temps auprès du Petit Ange. DIVA allait bientôt emporter le mécha chef-d’œuvre, et il était fort peu probable qu’elle revoie un jour sa plus belle création à ce jour !
Par conséquent, même si son comportement actuel lui semblait malsain, Ves la laissa se complaire dans son caprice.
« Gloriana ! L’accord est conclu. Huit plans pour un vaisseau-usine. Si tout se passe bien, nous devrions recevoir notre nouveau vaisseau d’ici un an. »
« C’est formidable ! » répondit joyeusement Gloriana. « J’ai toujours voulu un vaisseau-usine, et j’ai toujours voulu concevoir des méchas pour l’Armée Hexadrique. Maintenant, je vais pouvoir faire les deux ! »
Difficile de ne pas se laisser gagner par son enthousiasme. Ves se souciait peu des bénéfices potentiels auxquels il avait renoncé en signant. La rendre heureuse était un plaisir en soi.
« Eh bien, pour que le chantier naval contacté par DIVA puisse construire notre vaisseau, il nous faut un plan. »
« Ah ? Oui, tu as raison ! N’importe quel vaisseau-usine ne fera pas l’affaire. Nous devons choisir la bonne classe et la configuration la mieux adaptée à nos besoins. Ça va être amusant ! »
« Hahaha, je m’en doutais. Si ça ne te dérange pas, j’ai invité d’autres membres du clan à participer à la première séance. Nous ne sommes pas spécialisés dans la conception de vaisseaux, alors mieux vaut profiter de l’expérience de ceux qui les commandent au quotidien. »
La réunion mit un certain temps à commencer.
Lors d’une conférence sécurisée, Ves, Gloriana, Calabast, la commandante de flotte Ophelia Kronon, le major Verle et, surtout, la commodore Abigail Evern s’assirent autour d’une table ronde.
Un projecteur commença à afficher différentes classes de vaisseaux-usines au centre de la pièce. La masse et les dimensions imposantes de ces vaisseaux éclipsaient instantanément tout ce que possédait jusque-là la Flotte Larkinson !
Avant le début de la séance, tout le monde se tourna vers la commodore Evern.
Les tatouages bien visibles du symbole ♂ sur son visage la désignaient aussitôt comme une Sœur Pénitente ! Même Gloriana semblait regarder de travers la Hexer exilée !
« Ves… pourquoi as-tu invité la commodore Evern ? »
« C’est notre officier de marine le plus gradé. » Il haussa les épaules. « Écoute, j’ai moi aussi des réserves, mais quand je l’ai approchée, elle a promis de rester courtoise. »
Il n’avait approché la commodore que sur un coup de tête. Le Clan Larkinson avait beau compter Ophelia Kronon-Larkinson dans ses rangs, elle s’occupait surtout des vaisseaux de troisième classe. Elle ne connaissait pas assez bien ceux de deuxième classe !
« Je sais ce que vous pensez de moi. » Abigail souffla d’un air défensif. « J’ai seulement accepté de mettre mon expertise à votre service en échange d’une faveur. J’ai tout intérêt à jouer le jeu. »
Gloriana et Calabast se tournèrent vers Ves. « Qu’est-ce que tu lui as promis ? »
Ves haussa les épaules. « Quand j’ai approché les Sœurs Pénitentes, j’ai appris que celles qui avaient participé à la cérémonie voulaient rendre la statue. Celles qui ne font pas partie des 666 Sœurs en ont beaucoup entendu parler et souhaitent elles aussi essayer de la vénérer. »
« Oh. Ça… me semble acceptable, je crois. »
Ves fut agréablement surpris par cette demande des Sœurs Pénitentes. Si même ces extrémistes s’étaient laissées séduire par l’Idole de la Mère Suprême, cela signifiait qu’il y avait de bonnes chances que le reste de l’Hégémonie adopte l’Esprit ancestral !
Bien sûr, si les Sœurs Pénitentes réclamaient la statue avec tant d’insistance, c’était à cause du spectacle qu’il leur avait offert. S’il ne les avait pas autant impressionnées, elles auraient été bien plus réticentes à lui présenter cette requête !
Malgré tout, il ne leur facilita pas la tâche. Maintenant qu’il disposait d’un moyen de pression sur ces Hexers récalcitrantes, il voulait s’assurer de pouvoir s’en servir pour les tenir en bride ! Il limita sévèrement l’accès des Sœurs Pénitentes et ne leur accorda qu’un bref créneau pour approcher et vénérer la statue de l’Idole de la Mère Suprême.
Ves promit d’élargir ce créneau si les Sœurs Pénitentes se tenaient bien !
Grâce à cette carotte, il espérait les amadouer et les rendre moins problématiques. Il n’espérait guère les rallier à sa cause, mais il voulait au moins en faire un atout plutôt qu’un fardeau.
Une fois que tout le monde eut accepté la participation d’Abigail, la séance commença enfin, Ves prenant les commandes du projecteur.
« Chaque vaisseau-usine est unique. Ils sont immenses, absolument gigantesques, et peuvent accueillir toutes sortes d’équipements. Comme ils sont très grands et coûteux par rapport aux méchas, le client a beaucoup de latitude quant à ce qu’il peut y installer. C’est un peu comme commander un mécha sur mesure, même si nos choix sont limités par les contraintes de la classe du vaisseau. »
Les classes de vaisseaux étaient aux vaisseaux ce que les modèles étaient aux méchas : elles fournissaient déjà une structure assez complète.
À la différence des modèles de méchas, les classes de vaisseaux laissaient beaucoup de place à la personnalisation. Au départ, ils étaient proposés dans une version dépouillée, qui se trouvait aussi être la moins chère.
Il était facile d’améliorer ou de modifier l’agencement du vaisseau au début du processus. Tant que ses exigences ne bouleversaient pas la structure de base et que son budget était suffisant, il pouvait ajouter toutes sortes d’éléments à sa liste de souhaits !
Les autres le savaient aussi et commencèrent rapidement à examiner les classes de vaisseaux disponibles.
Ils avaient le choix entre plus d’une centaine de classes de vaisseaux-usines. Certaines se ressemblaient, mais d’autres étaient radicalement différentes !
La plupart étaient longues et étroites, en forme de cigare ou de poisson. Elles prenaient rarement d’autres formes, même si Ves repéra quelques vaisseaux très hauts.
Choisir immédiatement était difficile, et passer en revue chaque classe aurait pris trop de temps.
Calabast proposa donc une méthode de sélection. « Nous devrions peut-être commencer par définir nos critères et voir quelle classe de vaisseau répond le mieux à nos besoins. »
Tout le monde approuva. Il fallait d’abord choisir la forme générale du vaisseau-usine.
Ophelia donna aussitôt son avis. « La plupart des vaisseaux humains sont longs et étroits pour une bonne raison, monsieur. En situation de combat, les vaisseaux stratégiques de ce type se dirigent soit vers l’ennemi, soit à l’opposé. Il ne faut pas offrir une cible plus grande à l’adversaire. Réduire au maximum les silhouettes de proue et de poupe complique la tâche des ennemis qui tentent de détruire le vaisseau.
Cela dit, un vaisseau trop long et trop étroit devient une cible facile si on l’attaque par les flancs. Il y a aussi d’autres compromis à prendre en compte, comme les contraintes et les sollicitations accrues imposées au propulseur supraluminique. »
Tout le monde approuva son analyse. Personne ne comptait aller à contre-courant, et certainement pas Ves ! Il pouvait déjà prévoir que son vaisseau-usine se retrouverait dans ce genre de situations à plusieurs reprises.
« Ensuite, il faut établir un ordre de priorité entre les qualités recherchées, monsieur. » poursuivit Ophelia. « Chaque classe de vaisseau obtient des résultats différents selon les domaines. Certaines résistent remarquablement bien aux dégâts. D’autres nécessitent peu d’entretien et coûtent moins cher à exploiter. Certaines sont solides et conçues pour durer des siècles. Impossible de tout avoir sans dépasser notre budget, alors il faut définir nos priorités. »
En tant que concepteurs de méchas, Ves et Gloriana savaient déjà qu’ils ne pourraient pas tout exiger de leur vaisseau-usine.
Ves avait déjà des idées très arrêtées sur les critères qui comptaient le plus à ses yeux.
« Ce vaisseau-usine sera le cœur et, probablement, le navire amiral de notre grande expédition. Puisque j’ai l’intention de nous emmener dans l’Océan Rouge, il doit pouvoir supporter les rigueurs et les difficultés d’opérations dans des espaces sous-développés, instables et potentiellement hostiles. »
Tout le monde prit un air grave.
« Tu veux donc un vaisseau-usine lourdement blindé ? » demanda Gloriana.
« Pas nécessairement. » Il secoua la tête. « En voyageant aux confins de l’espace, j’ai appris qu’il est plus important de préserver sa mobilité que d’empiler les blindages. Je ne veux pas que notre vaisseau-usine se transforme en baignoire à peine capable de bouger. Il est bien plus facile d’améliorer son blindage et ses renforts structurels que sa mobilité, du moins par nos propres moyens. »
Cette remarque attira l’attention de l’officière des Sœurs Pénitentes. « Vous comptez améliorer régulièrement le vaisseau-usine ? »
Ves acquiesça. « Le Clan Larkinson ne fera que s’enrichir à partir de maintenant. Dans dix ou vingt ans, nous pourrons peut-être mettre la main sur des matériaux exotiques bien supérieurs à ceux utilisés pour construire notre vaisseau. Nous pourrons aussi obtenir ou produire de bien meilleures pièces pour améliorer ses performances.
Je veux pouvoir améliorer notre vaisseau en cours de route, afin qu’il réponde au mieux à nos besoins dans l’Océan Rouge. »
« Hmm… » Abigail marqua une pause. « Certaines classes de vaisseaux sont conçues pour être améliorées, tandis que d’autres sont plus figées. Les premières sont plus faciles à maintenir à niveau, mais ne négligez pas les secondes. Elles sont non seulement plus abordables, mais aussi plus solides et mieux intégrées. »
En somme, Ves pouvait obtenir un vaisseau nettement plus performant s’il choisissait une classe dont la structure était entièrement fixe. Il resterait possible d’arracher les pièces usées ou endommagées pour les remplacer, mais ce serait très compliqué et coûteux ! De nombreuses opérations nécessiteraient même les services d’un chantier naval spécialisé !
Ce choix était idéal si Ves ne comptait utiliser le vaisseau-usine que quelques décennies avant de s’en débarrasser. Il pourrait le vendre ou le démanteler, puis utiliser les matériaux récupérés pour construire un meilleur vaisseau.
Ves préférait l’autre approche. Tant qu’il était possible de continuer à utiliser le même vaisseau, pourquoi s’en priver ?
Cette option correspondait aussi mieux à sa philosophie de concepteur. Il traitait les méchas avec respect ; il devrait au moins accorder une partie de cette considération aux vaisseaux.
En tant que concepteur de méchas, Ves avait aussi hâte de bricoler son vaisseau. Il voulait en faire le sien en personnalisant et en modifiant tout ce qui ne lui plaisait pas. Il l’avait déjà fait à plusieurs reprises avec le Scarlet Rose et comptait bien en faire autant avec son nouveau vaisseau-usine !
« Privilégions la modularité et la possibilité d’amélioration. » Il s’adressa à tous. « N’oubliez pas que de vastes régions de l’Océan Rouge sont sous-développées, voire totalement inexplorées. Il sera bien plus difficile de s’y procurer des vaisseaux de qualité. La demande dépassera largement l’offre. »
Les classes de vaisseaux modulaires étaient plus coûteuses et moins efficaces, mais Ves estimait que le prix en valait la peine.
Personne ne formula d’objection sérieuse et le processus de sélection se poursuivit. Chacun donna son avis sur les points forts que devait avoir le vaisseau-usine, même si tous n’étaient pas d’accord.
Ves savait ce qu’il voulait. Pour le résumer au plus simple, il cherchait un vaisseau-usine capable de survivre.
Il devait être assez résistant pour encaisser des attaques modérées, assez mobile pour fuir des ennemis trop puissants et suffisamment spacieux pour accueillir des méchas capables de le défendre. Par-dessus tout, il devait offrir une grande marge de personnalisation.
Lorsqu’Abigail eut compris ce qu’il cherchait, elle fit défiler la liste et s’arrêta sur une proposition.
« La classe Estrella Klavier est assez récente et correspond le mieux à vos préférences. » expliqua-t-elle. « Comparée aux autres classes de vaisseaux-usines, elle est plutôt élancée, mais peut tout de même se défendre. Elle n’est pas bâtie comme un char, mais sa propulsion infraluminique est correcte et elle peut accueillir deux propulseurs supraluminiques de classe capitale, avec assez de place pour en ajouter un troisième. »
Certains vaisseaux capitaux étaient équipés de propulseurs supraluminiques supplémentaires. Ils n’étaient pas conçus pour fonctionner en même temps que les autres. Les propulseurs de secours offraient plutôt une possibilité de fuite supplémentaire si l’un des propulseurs tombait en panne ou était mis hors service.
Les propulseurs supraluminiques pouvaient aussi être activés l’un après l’autre !
Un vaisseau pouvait ainsi entrer dans un système stellaire grâce à un propulseur, puis repartir peu après en activant l’autre !
Les vaisseaux dotés de plusieurs propulseurs supraluminiques n’avaient pas besoin d’attendre la fin de leur cycle de recharge. Ils pouvaient les utiliser à tour de rôle, laissant le propulseur inactif se recharger tandis que le vaisseau faisait déjà route vers sa prochaine destination !
En théorie, les vaisseaux pouvaient enchaîner ainsi les activations de leurs propulseurs supraluminiques et ne passer que quelques minutes tout au plus dans les dimensions matérielles !
Bien sûr, les contraintes imposées au vaisseau et aux propulseurs rendaient cette pratique très imprudente. Elle exigeait aussi des ingénieurs particulièrement compétents, capables de pousser les propulseurs supraluminiques à leurs limites.
Que Ves privilégie la redondance ou la vitesse, plusieurs propulseurs supraluminiques étaient indispensables à ses yeux !
« Deux propulseurs supraluminiques, ça me paraît bien. » Il sourit. « Nous pourrons en obtenir un troisième plus tard. »
À mesure que tous étudiaient la classe Estrella Klavier, les raisons pour lesquelles elle pouvait convenir devinrent évidentes.
Comparée à beaucoup d’autres classes proposées par les Hexers, la classe Estrella Klavier comportait de nombreux espaces vides !
Les plans ne contenaient que les éléments et la structure nécessaires au fonctionnement d’un vaisseau-usine de base.
Le client pouvait ensuite remplir les espaces vides des plans avec ses propres modules optionnels.
Par exemple, s’il voulait occuper un compartiment avec un troisième propulseur supraluminique, Ves pouvait le faire. S’il préférait augmenter la production d’énergie du vaisseau-usine, il pouvait plutôt y installer un réacteur !
La classe Estrella Klavier offrait beaucoup d’autres possibilités de ce genre. Cela plaisait énormément à Ves, qui avait l’âme d’un concepteur de méchas !
« C’est un excellent choix ! » déclara Gloriana. « Nous pourrons installer tout ce que nous voulons dans ce vaisseau ! »
Leur choix était fait. Même s’il existait des solutions plus solides, plus rapides ou de plus grande capacité, la classe Estrella Klavier promettait une polyvalence inégalée !
Ves se mit à imaginer avec intérêt comment il pourrait remplir ces espaces. Il ne pouvait pas concevoir un vaisseau-usine et lui insuffler une lueur, mais pourrait-il lui transmettre au moins un peu de spiritualité par une autre méthode ?