Chapitre 2 124
Un vaisseau-usine !
Il avait longtemps rêvé d’en obtenir un.
Il se rappelait encore les moments qu’il avait passés à bord du Wolf Mother. Le vaisseau-usine des Vandales flagrants avait été construit étape après étape, en lui greffant des compartiments et des éléments supplémentaires, mais, dans sa version la plus récente, il était devenu un bâtiment redoutable !
Bien qu’il fût dépourvu d’armes et assez mal blindé, le Wolf Mother l’avait profondément marqué par ses capacités de traitement des matériaux et sa puissance industrielle.
Dans leur meilleure configuration, les vaisseaux-usines étaient de véritables complexes de production mobiles ! Associés à des vaisseaux miniers ou à des méchas miniers, ils pouvaient tout à fait fabriquer des méchas et d’autres équipements lourds à un rythme respectable.
En effet, les vaisseaux-usines s’étendaient sur plusieurs kilomètres au minimum, ce qui en faisait incontestablement des vaisseaux capitaux !
Dès qu’un vaisseau atteignait la taille d’un vaisseau capital, son volume intérieur et son tonnage lui permettaient d’être considéré comme une véritable ville miniature !
Bien sûr, son coût augmentait alors rapidement. Si les humains préféraient voyager à bord de plusieurs petits vaisseaux plutôt que d’un seul grand, c’était surtout parce que le coût d’acquisition et d’exploitation de ce dernier grimpait en flèche.
Un vaisseau deux fois plus grand qu’un modèle ordinaire pouvait facilement coûter dix fois plus cher.
Mais l’adage selon lequel on en avait pour son argent s’appliquait aussi. À condition d’être bien employé, un immense vaisseau pouvait offrir une valeur incroyable en retour.
C’était pourquoi Ves avait toujours voulu obtenir un véritable vaisseau-usine, conçu spécialement selon ses exigences. Il n’avait aucune envie d’acheter un vaisseau d’occasion.
Dans la Galaxie naine de l’Océan Rouge, impitoyable sur le plan de la concurrence, il n’y avait pas de place pour les vaisseaux faibles et obsolètes !
En tant que concepteur de méchas, sa principale activité consistait à concevoir et à produire des méchas. Dans une région de l’espace où les capacités industrielles étaient limitées, pouvoir compter sur lui-même pour fabriquer ses méchas était essentiel.
S’en remettre entièrement à des fabricants tiers n’était pas une sage décision. Il devait pouvoir produire des méchas, et pas n’importe lesquels. Les modèles de qualité supérieure exigeaient beaucoup plus de machines industrielles lourdes pour être fabriqués à moindre coût et dans des délais raisonnables. De petits vaisseaux logistiques ou de simples ateliers ne lui permettraient jamais de produire des méchas avancés avec profit.
Il désirait ardemment obtenir un vaisseau-usine, mais ces bâtiments étaient loin d’être faciles à acquérir.
La plupart des vaisseaux capitaux appartenaient à des États ou à des entités publiques. Les entreprises et les acteurs de moindre envergure en possédaient rarement, car leur production était très limitée.
Seuls quelques grands chantiers navals spécialisés construisaient ces bâtiments gigantesques. Ces chantiers appartenaient eux aussi à des États ou à des entreprises sous l’emprise des gouvernements. La majeure partie de leur production finissait entre les mains de l’armée.
Par conséquent, commander un vaisseau capital en tant qu’acteur privé n’avait rien de simple. Ves devait obtenir la coopération du gouvernement d’un État de deuxième classe, ce qui l’avait toujours empêché d’envisager cette possibilité !
C’était pourquoi les paroles de Calabast le stupéfièrent autant. Si DIVA estimait ses méchas au point d’être prête à les échanger contre un vaisseau-usine, l’offre était extrêmement intéressante !
Le plus important, dans cette offre, c’était que DIVA l’avait réellement adaptée à ses besoins. L’agence n’essayait pas de lui refiler l’un des vieux rebuts de l’Hégémonie, construits un siècle plus tôt. Ces vaisseaux étaient non seulement plus fragiles, mais aussi dotés d’une configuration fixe.
Pour le vaisseau le plus important de sa grande expédition, Ves ne voulait pas de n’importe quel vaisseau-usine. Il voulait un modèle configuré autant que possible selon ses besoins ! Il avait des exigences très précises pour le vaisseau-usine de ses rêves et n’entendait pas se contenter de moins !
Heureusement, Calabast le savait et avait réussi à négocier un accord convenable en son nom. Même si elle avait autrefois travaillé pour DIVA, Ves pouvait au moins lui faire confiance : elle était de son côté.
« Réfléchis bien à ce que tu veux et à ce que tu es prêt à payer pour l’obtenir, le prévint Calabast. Je peux déjà te dire que DIVA a fabriqué plusieurs exemplaires de l’Écuyer Béni selon la méthode que tu as recommandée. L’évaluation interne des nouveaux méchas est toujours en cours, mais j’entends déjà beaucoup de commentaires élogieux. »
Ves esquissa un sourire en coin. Il était difficile de ne pas tomber sous le charme de ses méchas. Leur aura était tout simplement irrésistible pour quiconque les découvrait ! Le fait que l’Idole de la Mère Suprême soit si compatible avec les Hexers rendait l’Écuyer Béni d’autant plus attrayant.
« Je serais ravi de concevoir d’autres méchas pour les Hexers, dit-il. Mais je n’aime pas devoir respecter les limites qu’ils imposent à la conception. Sans vouloir t’offenser, je ne veux pas passer ma vie à concevoir des méchas de soutien masculins. »
« Tu auras l’occasion de concevoir des méchas féminins, Ves. Si tu acceptes l’offre de DIVA, l’Hégémonie s’attendra à ce que tu t’investisses à fond. Même si tu es un concepteur de méchas masculin, tout problème peut être surmonté tant que tu contribues concrètement à la Guerre de Komodo. »
Ils échangèrent un regard et rirent doucement. Le dogme avait son importance, mais gagner la guerre comptait davantage ! Les Hexers pourraient toujours revenir à leurs positions intransigeantes après avoir vaincu la Coalition du Vendredi.
« Mais mon temps et mon énergie sont très limités. Je connais la valeur de mes méchas. »
« Même pour toi, une occasion d’obtenir ton propre vaisseau-usine est rare, rétorqua Calabast. Cela dit, le budget et le nombre de fonctionnalités avancées auxquelles tu auras accès dépendront de ton engagement. DIVA ne te demande pas de produire des chefs-d’œuvre. Elle veut simplement des modèles dotés d’auras, autant que possible. Plus tu en promets, meilleur sera le vaisseau-usine qu’elle te préparera.
Chacun de tes modèles devra pouvoir rivaliser avec les méchas de la Coalition du Vendredi. »
« Ça ne sera pas facile, fit Ves en fronçant les sourcils. La plupart des méchas déployés par les armées des deux États sont conçus par des Maîtres ou des équipes de Maîtres. En matière de performances et de sophistication, mes méchas ne pourront pas toujours rivaliser avec les meilleurs. L’idéal serait que je puisse me faire aider, mais… »
Calabast confirma aussitôt ses soupçons. « Aucun Maître Hexer ne voudra jamais collaborer avec toi. Même si cela aidait l’Armée Hexadrique à remporter davantage de batailles, leur réputation en pâtirait. Ces femmes puissantes et d’un certain âge ne se compromettront jamais en travaillant aux côtés d’un garçon ! »
De toute façon, Ves n’avait pas envie de collaborer avec d’autres concepteurs de méchas. Il aimait exercer autant de contrôle créatif que possible sur ses modèles. Collaborer avec Gloriana ne le dérangeait pas, car ils se concentraient sur des domaines différents.
En revanche, dès qu’un concepteur Senior ou un Maître entrait en jeu, Ves avait bien du mal à justifier qu’il prenne les commandes ! Il ne voulait pas jouer les seconds violons auprès d’un concepteur de méchas plus compétent et mieux qualifié que lui !
« Alors, quelles sont mes options ? » demanda Ves.
« DIVA exige au minimum six modèles de méchas Hexers. Les conditions sont semblables à celles de notre accord précédent. Les modèles appartiendront à l’Hégémonie, et tu ne toucheras ni droits de licence ni redevances. »
« C’est une exigence draconienne ! Je risque de passer à côté d’un gros bénéfice ! »
Calabast sourit. « C’est ainsi que DIVA compte récupérer l’argent dépensé pour commander ton vaisseau. N’oublie pas qu’un vaisseau-usine est si grand que son blindage coûte à lui seul des centaines de milliards de crédits. Après tout, tu ne veux pas que ton coûteux vaisseau capital se fasse pulvériser par un simple tir à longue portée d’une bande de pirates, si ? »
Plus le vaisseau était grand, plus il constituait une cible imposante. Et ces bâtiments, en plus d’offrir une cible plus facile à atteindre, étaient aussi moins agiles, ce qui les rendait extrêmement vulnérables aux bombardements à longue portée !
Il était donc essentiel de les revêtir d’un épais blindage, mais c’était là que la taille d’un vaisseau capital devenait si problématique. Un volume intérieur gigantesque exigeait beaucoup plus de renforts structurels, tandis qu’une immense surface extérieure nécessitait bien plus de blindage qu’un vaisseau à peine plus petit.
La hausse des matériaux requis n’était pas linéaire. Sur un graphique, la courbe monterait de plus en plus vite, jusqu’à devenir presque verticale !
C’était pourquoi les cuirassés de la CFA ne mesuraient que douze à quinze kilomètres au maximum.
Ce n’était pas parce que l’une des organisations les plus puissantes de la galaxie était incapable de construire des bâtiments plus grands. Leur coût devenait tout simplement prohibitif !
Selon les dimensions du vaisseau-usine et la qualité des matériaux employés pour le renforcer, un modèle haut de gamme pouvait donc facilement dépasser le billion de crédits hex !
Même pour un puissant service de renseignement comme DIVA, une telle somme ne pouvait pas être débloquée à la légère !
Ves comprenait les mécanismes économiques de cet accord. « Officiellement, il s’agit de m’assurer que je m’engage à concevoir d’autres méchas Hexers. Mais il y a d’autres enjeux. En obtenant tous les droits sur mes modèles, DIVA pourra les fabriquer et les vendre à l’Armée Hexadrique, et ainsi toucher l’intégralité des revenus générés par mon travail.
Avec le temps, elle pourra récupérer tous les frais du vaisseau-usine et même faire des bénéfices. »
En bref, DIVA voulait exploiter son potentiel lucratif !
« Toi et moi savons que les choses ne sont pas si simples. » Calabast s’adossa à son siège et croisa les bras. « D’abord, comme je te l’ai déjà dit, l’accès est très limité. Pouvoir commander un vaisseau-usine par l’intermédiaire des canaux gouvernementaux à ce stade précoce de ta carrière a une grande valeur. Je suis sûre que tu pourras obtenir d’autres occasions à l’avenir, mais combien de temps se sera écoulé d’ici là ? Cinq ans ? Dix ans ?
C’est trop long, compte tenu de la vitesse à laquelle tu progresses. Obtenir ton vaisseau-usine cinq ans plus tôt t’aidera énormément à réaliser tes projets actuels. »
Cette avance avait effectivement beaucoup de valeur pour Ves. Voyager à travers plusieurs amas stellaires avec son propre vaisseau-usine était tout autre chose que de le faire sans ! Emporter avec lui une telle capacité industrielle lui éviterait bien des problèmes, surtout si sa flotte s’aventurait en territoire hostile.
« Ensuite, DIVA sera pratiquement l’unique fournisseur de tes méchas à l’Armée Hexadrique, poursuivit-elle. Tu sais à quel point il est difficile de vendre des méchas à l’un des services les plus puissants et les plus exigeants de l’Hégémonie ? Ni n’importe quel concepteur de méchas ni n’importe quelle entreprise ne peut remplir toutes les conditions imposées par ce client difficile.
DIVA devra faire beaucoup de lobbying et rallier à elle de nombreux Hexers influents pour que tes méchas franchissent les portes. Tout cela lui coûtera du capital politique qu’elle aurait pu consacrer à d’autres priorités. »
À la lumière de ces considérations, Ves comprit que DIVA ne réclamait pas le droit de tirer profit de ses modèles par avidité. Elle devrait investir lourdement pour tenir ses engagements et exploiter pleinement ses méchas.
« Je comprends. » Ves soupira à contrecœur. « Si je ne peux pas toucher une part des bénéfices, alors je veux au moins que mon vaisseau soit aussi performant que possible. »
Il comprenait que c’était la seule solution. Sa position dans les négociations était correcte, sans être exceptionnelle. DIVA avait l’avantage, pour la simple raison que Ves ne pouvait s’adresser à aucun autre acteur de l’Hégémonie pour vendre ses méchas à l’Armée Hexadrique.
Il était donc indéniable que DIVA avait l’avantage. Sur le seul plan économique, elle récupérerait probablement, en vendant ses méchas, davantage de crédits hex qu’elle n’en dépenserait pour le vaisseau-usine.
Sa seule consolation, c’était qu’il lui faudrait probablement quelques années pour récupérer ses frais. Aux yeux de Ves, c’était beaucoup trop long. Il n’avait pas d’objection à renoncer à ces bénéfices s’il pouvait obtenir son vaisseau-usine bien plus tôt que prévu.
Calabast comprenait bien sa situation et tenta de le rassurer. « C’est un arrangement gagnant-gagnant. DIVA ne lésinera pas sur le vaisseau-usine. Si tu t’engages à concevoir six méchas Hexers, son budget sera de 800 milliards de crédits hex. Si tu en promets huit, il passera à 1,2 billion de crédits hex !
Plus tu en feras, mieux ce sera. »
C’était une somme considérable ! Avec un tel budget, un vaisseau-usine de deuxième classe d’une valeur respectable était tout à fait à sa portée !
Elle ajouta un autre avantage. « Le vaisseau-usine sera construit selon les normes de l’Armée Hexadrique. Il intégrera donc des composants militaires de pointe faisant appel à des technologies développées exclusivement par les Hexers. Un tel vaisseau n’a rien à voir avec un vaisseau capital construit selon des normes civiles ! Tu ne peux pas acheter cet accès avec de l’argent ! »
L’accord devenait encore plus intéressant pour Ves ! À partir d’un certain niveau, le secteur privé ne pouvait plus répondre à ses exigences. Seule la coopération avec des entités gouvernementales lui permettrait d’obtenir un vaisseau aussi perfectionné !
« Je dois en discuter avec Gloriana. Cette décision est bien trop importante pour que je la prenne seul. »