Chapitre 2 123
Ves et Gloriana sortirent de l’atelier secret avec bien moins d’entrain qu’ils n’auraient dû. Après tout, ils venaient de réussir à créer leur deuxième mécha chef-d’œuvre en collaboration !
Pourtant, l’idée de devoir s’en séparer leur faisait toujours mal, quels que fussent les arguments ronflants avancés par Ves.
Au moins, le Quint appartenait entièrement au Clan Larkinson. S’il souhaitait un jour vérifier qu’on le traitait comme il se devait, il pourrait toujours passer chez les Avatars du Mythe et inspecter le mécha attribué à Joshua.
Impossible, en revanche, pour le mécha chef-d’œuvre que Gloriana avait baptisé impulsivement Petit Ange. Tous les méchas Écuyer Béni appartenaient à l’Hégémonie Hexadrique. Tout au plus Ves et Gloriana pouvaient-ils prétendre à une rémunération proportionnelle à la valeur de ce mécha exceptionnel.
Ves avait déjà appris à accepter l’idée de céder ses méchas chef-d’œuvre. Son Devil Tiger errait toujours dans les profondeurs de la Faille Nyxienne. Au moins pouvait-il se rassurer en se disant que son père pilotait l’une de ses meilleures créations.
Gloriana, cependant, avait encore besoin de beaucoup de temps pour accepter cette fatalité. Elle voulait passer chaque instant auprès du Petit Ange, mais Ves la força à partir.
« Tu es restée éveillée quatre jours d’affilée. » Il lui saisit le bras. « Ton corps va lâcher si tu continues à forcer. Va te coucher. Tu pourras revenir voir le Petit Ange demain. Il ne va pas s’envoler d’ici là. »
« Miaou. »
Clixie donna un petit coup de patte au pied de Gloriana, inquiète.
« Tu vois ? Même ton animal de compagnie s’inquiète pour toi ! Je sais que le Petit Ange est fascinant, mais il y a un temps pour tout. »
« Bon, d’accord… J’y vais. »
Quand les deux concepteurs de méchas regagnèrent enfin leurs quartiers, tous les membres du clan qu’ils croisèrent remarquèrent leur abattement.
Ves avait l’air stoïque, comme s’il retenait quelque chose. Quant à Gloriana, les traces de ses larmes étaient encore visibles.
Beaucoup de Larkinson en conclurent qu’ils n’avaient pas réussi à créer un autre chef-d’œuvre !
Ce n’était un secret pour personne : tous deux s’échinaient à reproduire leur succès précédent. Le Quint avait non seulement rehaussé leur prestige, mais aussi rempli le Clan Larkinson de fierté !
De nombreuses autres familles comptaient des concepteurs de méchas, mais rares étaient ceux qui avaient atteint le rang de compagnon.
Dans ce groupe, seuls Ves et Gloriana pouvaient se vanter d’avoir créé un mécha chef-d’œuvre ! Le Quint prouvait qu’ils avaient le potentiel d’en concevoir de plus remarquables encore.
Bien sûr, les chances d’en produire un autre étaient infimes. Tous les Larkinson le savaient. Ils ne s’attardèrent donc pas sur la déception des deux concepteurs. Il était naturel d’être abattu après un nouvel échec.
Les conclusions des membres du clan prirent d’abord Ves au dépourvu, mais il décida vite de jouer le jeu.
Le modèle Écuyer Béni et le Petit Ange devaient rester cachés ! Calabast lui avait déjà expliqué que DIVA obtiendrait l’effet le plus marquant en révélant le modèle et le mécha chef-d’œuvre au moment et à l’endroit de son choix.
Ves partageait son avis, mais il avait une raison supplémentaire de faire croire au public que leur tentative avait échoué.
Il voulait éviter Maître Willix !
Ves avait compris que l’ATM envoyait des experts très compétents dès que quelqu’un créait un mécha chef-d’œuvre. C’était le seul moyen pour les responsables d’obtenir les précieux certificats de chef-d’œuvre.
Certes, il désirait enrichir sa collection d’un autre certificat de chef-d’œuvre, mais l’idée de recevoir Maître Willix en personne ne l’enchantait guère ! Il appréciait encore moins qu’elle dissèque son mécha et son modèle de fond en comble. Cette conceptrice de méchas rationnelle avait quelque chose qui lui faisait craindre qu’elle ne perce ses secrets à jour d’un jour à l’autre.
S’il parvenait à garder la surprise secrète assez longtemps, il pourrait partir pour la Faille Nyxienne et laisser DIVA informer l’ATM ensuite !
D’ici là, même si l’ATM souhaitait interroger les concepteurs responsables du chef-d’œuvre, Moira Willix ne pourrait atteindre que Gloriana !
Quant à Ves, il serait déjà loin, dans la Faille Nyxienne, une région spatiale anormale que même les Deux Grands ne pouvaient dompter !
Ves avait envie d’éclater de rire. Son plan était brillant ! Il lui suffisait de faire en sorte que tous ceux qui étaient au courant entretiennent l’illusion de l’échec.
En réalité, peu de gens connaissaient la vérité. À part Ves, Gloriana et Calabast, il n’avait qu’à se méfier des gardes du corps qui les accompagnaient.
Nitaa lui était d’une loyauté sans faille, tandis que les gardes du Bataillon de Gloire étaient des Hexers fidèles, qui ne nuiraient jamais aux intérêts de leur État.
L’ATM disposait certes de puissants moyens d’espionnage, mais Calabast s’était déjà assurée que l’atelier qu’ils venaient d’utiliser était aussi sécurisé que possible. Il était très improbable que l’ATM ait braqué sur eux un scanner assez puissant pour traverser de nombreux blindages, mais suffisamment discret pour ne déclencher aucun capteur !
Ves ne croyait pas que l’antenne locale de Cinach VI disposait de capacités aussi avancées. Ses évaluateurs locaux n’avaient même pas réussi à comprendre le Garde Funeste !
À peine arrivés dans leur chambre, Gloriana s’endormit aussitôt. L’épuisement accumulé ces derniers jours venait de la rattraper. Ves se sentait lui aussi un peu fatigué.
Le lendemain, Gloriana se réveilla et s’habilla aussi vite que possible. Elle voulait retourner immédiatement auprès du Petit Ange afin d’en étudier la structure exquise.
Ves était tenté de l’accompagner, mais d’autres affaires l’attendaient.
Gloriana se pencha vers lui et l’embrassa joyeusement sur les lèvres. « Merci de m’avoir prêté cette gemme. Sans ton aide, je n’aurais pas pu rendre mon Petit Ange aussi parfait. J’étais un peu trop fatiguée hier, mais je te récompenserai ce soir, c’est promis ! »
Elle lui fit un clin d’œil avant de s’éloigner d’un pas léger, laissant Ves afficher un sourire niais !
« Hum. » Il toussota. « Je devrais aller voir Calabast. »
Un peu plus tard, il entra dans son bureau. Tandis que Ves s’asseyait et se mettait à caresser la tête de Lucky, Calabast éteignit son terminal.
« Ves. Ça fait plaisir de te voir si tôt. J’ai parlé à DIVA hier sur un canal sécurisé et j’ai pu leur annoncer la bonne nouvelle. Leur réaction a été très positive. »
« Tu en es sûre ? »
La maîtresse-espionne sourit. « DIVA ne fonctionne pas comme tu le penses. Contrairement à beaucoup d’autres Hexers, l’agence sait parfaitement reconnaître les compétences des hommes. Mes anciens supérieurs approuvent ma proposition : nous servir du Petit Ange pour faire découvrir l’utilité de ton travail aux décideurs de l’Hégémonie.
DIVA m’a déjà informée qu’un convoi de transport sécurisé était en route pour récupérer le Petit Ange. »
« Ils ne sont pas très rapides. »
Elle haussa les épaules. « DIVA a des agents en poste plus près du Royaume Sentinelle, mais ils ne sont pas assez puissants pour défendre un bien aussi précieux que le Petit Ange. Ne sous-estime pas l’importance de son existence. À mon avis, l’ajout de tes lueurs à l’Armée Hexadrique suffirait à faire pencher la Guerre de Komodo en faveur de l’Hégémonie !
Le principal obstacle, c’est le rejet de notre propre camp. Présenter ton mécha chef-d’œuvre est un excellent moyen de réduire à néant leur principal argument contre les méchas conçus par des hommes. »
« Les matriarches guindées qui décident des méchas à homologuer sont toujours convaincues que les concepteurs masculins comme moi sont incompétents. » Ves eut un sourire amer. « Je vois bien comment l’existence d’une version chef-d’œuvre d’un modèle de mécha hexer — et conçue par un homme, qui plus est — peut faire s’écrouler toute leur logique ! »
La logique de ces matriarches et de ces Hexers pleines de préjugés était déjà bancale. Ves était loin d’être le seul : bien d’autres concepteurs masculins produisaient autant de chefs-d’œuvre que leurs homologues féminines.
Les Hexers dénigraient simplement les créations des concepteurs masculins sous de mauvais prétextes. Le fait qu’aucun concepteur de méchas hexer masculin n’ait réussi à créer un mécha chef-d’œuvre, du moins à la connaissance du public, avait toujours servi à justifier les politiques en vigueur.
DIVA n’était certes pas une organisation qui militait spécifiquement pour accroître les droits des hommes, mais il était dans son intérêt, pour l’instant, de faire une place à quelqu’un comme Ves. Il n’existait aucune conceptrice de méchas ayant sa spécialité !
Calabast remarqua son expression. « Ne tire pas de conclusions hâtives. Les Hexers ne vont pas améliorer le traitement qu’ils réservent aux hommes pour autant. Même avec l’aide du Petit Ange, il faudra beaucoup de lobbying et de manœuvres politiques pour obtenir une exception en ta faveur.
Du point de vue des Hexers, tu es un cas à part. Ils peuvent donc envisager de faire une exception pour toi, étant donné l’impact considérable que tu peux avoir sur l’effort de guerre. Cela ne s’applique pas forcément à leurs concepteurs de méchas masculins. Même s’ils obtenaient davantage de libertés, ils influeraient à peine sur le cours de la guerre. »
« Hum. »
Il ne faisait pas partie de l’Hégémonie. Même s’il projetait de changer la mentalité des Hexers en les exposant à l’Idole de la Mère Suprême, ce plan à long terme mettrait des années à porter ses fruits. Les institutions s’opposaient trop fermement à ce que les hommes de leur société bénéficient de plus d’espace et d’occasions.
« Quoi qu’il en soit, j’ai une bonne nouvelle pour toi. » poursuivit la Commandante du Chat Noir. « DIVA a estimé ton mécha chef-d’œuvre à un prix très généreux. En général, la valeur estimée d’un mécha est multipliée par un facteur allant de dix à cent, voire davantage. Certains atteignent même un facteur de mille.
Comme le Petit Ange est basé sur un modèle de mécha militaire haut de gamme de deuxième classe, un facteur de cent me paraît raisonnable. »
« Quel est le prix de marché estimé de l’Écuyer Béni ? »
« Deux cents millions de crédits hex. C’est la conclusion des analystes de DIVA après plusieurs jours d’étude du modèle. Tu as des objections ? »
« Non. » Ves secoua la tête. « Vu ses performances, ses technologies exclusives, ses matériaux et la valeur ajoutée par la lueur de l’Idole de la Mère Suprême, c’est un prix raisonnable pour un seul exemplaire de l’Écuyer Béni. »
Selon DIVA, cela signifiait que le Petit Ange, qui à première vue se distinguait à peine d’un Écuyer Béni ordinaire, valait vingt milliards de crédits hex !
Avant la sortie du Garde Funeste, cette somme l’aurait rendu fou de joie. Aujourd’hui, cette manne lui semblait dérisoire !
Sa déception se lisait sur son visage.
« Tu trouves le multiplicateur trop faible ? »
« Difficile de ne pas le penser. Si je remets le mécha à l’ATM, je pourrais obtenir beaucoup de mérites en échange. »
Il commençait déjà à se demander s’il ne devrait pas révéler à l’ATM l’existence du Petit Ange.
Calabast, qui avait l’esprit aussi aiguisé, devina aussitôt ce qu’il avait en tête. « Je te déconseille de gâcher tes relations avec DIVA. Mon ancienne agence est l’un de tes rares soutiens, avec la Dynastie Wodin. J’ai déjà négocié en ton nom un meilleur accord avec DIVA. Son directeur ne compte pas te réclamer le Petit Ange sans t’offrir une belle récompense.
Que dirais-tu de recevoir un vaisseau-usine de deuxième classe ultramoderne, construit selon tes spécifications ? »
Ves se redressa aussitôt. « Ces vaisseaux coûtent bien plus de vingt milliards de crédits hex ! Dans certains cas, même deux cents milliards ne suffisent pas ! »
Les vaisseaux-usines, surtout ceux des classes supérieures, représentaient des investissements colossaux. Non seulement ils pouvaient produire autant de méchas qu’un complexe manufacturier, mais ils étaient aussi assez robustes pour résister à certaines attaques sans se disloquer.
Cette dernière qualité était cruciale et expliquait en grande partie le prix exorbitant des véritables vaisseaux-usines !
À vrai dire, Ves doutait fort que le Petit Ange suffise à payer un vaisseau-usine moderne !
« Ce n’est pas aussi simple que tu le crois, Ves. » Calabast tendit le bras. « Si l’Écuyer Béni rencontre du succès dans l’Hégémonie, DIVA veut prolonger et renouveler sa coopération avec toi. À condition que tu acceptes d’autres commandes, l’agence s’engagera à te livrer un vaisseau-usine flambant neuf dans l’année. »
Ah. Le vaisseau-usine faisait donc partie d’un accord global. C’était bien plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé. Aussi enthousiaste fût-il à l’idée d’obtenir le vaisseau le plus important de sa grande expédition, ce n’était pas le moment de prendre une décision impulsive !