Chapitre 2 120
Dès que Ves remarqua que Gloriana travaillait comme une possédée, il voulut s’assurer à tout prix que rien ne vienne interrompre cet état d’esprit exceptionnel.
Pour avoir lui-même connu ces instants magiques, il savait combien ils étaient précieux et combien il était difficile de les retrouver une fois qu’on les avait laissés filer. Si quelqu’un gâchait ce moment si particulier, sa petite amie en aurait certainement le cœur brisé !
Pendant l’une de leurs brèves pauses de cinq minutes, Gloriana s’approcha d’une table où l’on avait déjà disposé de la nourriture. Elle prit un plateau et engloutit littéralement le contenu d’une ration nutritive en quelques secondes !
D’ordinaire, elle détestait manger quelque chose d’aussi bas de gamme. Mais ce n’était pas le moment de faire la difficile. Dès qu’elle eut rempli son estomac de pâte nutritive, elle attrapa un verre d’eau et le vida tout aussi vite.
Sur ce, elle se remit aussitôt au travail !
Ves ne put que hausser les épaules en voyant sa petite amie si déterminée avaler son déjeuner en moins d’une minute. Il rejoignit Calabast, qui observait toute la session de fabrication depuis la veille !
« Combien de temps avant que le mécha soit terminé ? »
« Trois jours, peut-être moins. » Ves fit rapidement son estimation. « Tu as sûrement remarqué que la productivité de Gloriana a explosé. Même si je suis réduit au rôle de son homme à tout faire, elle abat autant de travail que nous deux en une journée normale. »
Calabast remarqua aussitôt l’insistance sur ses mots. « J’imagine que nous ne sommes pas dans une journée normale. »
Il acquiesça. « Je crois… que le meilleur scénario est à notre portée. »
« Je vois. »
Inutile de lui expliquer ce que cela signifiait. Calabast savait très bien à quel point la création d’un mécha chef-d’œuvre était importante.
« Que dois-je faire ? »
« Transmets certaines de mes instructions aux Avatars et aux Battle Criers », lui dit-il. Il transféra quelques messages de son communicateur au sien. « Dis-leur de mobiliser autant de méchas que possible et de sécuriser les abords de cet atelier aussi efficacement que possible. Pour un éventuel chef-d’œuvre, ça vaut la peine de les mettre tous en alerte ! Je ne veux prendre AUCUN risque. »
« Compris. » Calabast hocha gravement la tête. « Je veillerai aussi à ce que mes Chats Noirs et les Épéistes soient en état d’alerte maximale. Quelles sont nos chances de réussite ? »
« Je ne peux vraiment pas le dire. Il y a tellement de variables en jeu qu’on ne peut pas faire une simple prédiction. Même si Gloriana met tout son cœur et toute son âme dans notre premier modèle de série, c’est à nous de voir si elle sera récompensée pour ses efforts extraordinaires. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a une chance non négligeable que nous livrions un mécha chef-d’œuvre à la fin de cette session. »
« Tu peux au moins me donner une fourchette ? »
« Pas plus de vingt pour cent. »
Elle eut l’air impressionnée. « C’est déjà pas mal, vu la rareté des chefs-d’œuvre. »
« C’est pour ça que j’ai bon espoir pour ce mécha. Je dois y retourner. »
« Bonne chance, Ves ! »
Le travail reprit. Quand Gloriana commença à fabriquer les pièces les plus volumineuses, comme l’épais blindage de l’Écuyer Béni, elle s’appliqua tant à réduire les irrégularités que certaines plaques sortirent de la chaîne de production comme de véritables œuvres d’art !
Tandis que Ves continuait de jouer son rôle d’écuyer dévoué, il ne cessait de soupirer d’admiration devant l’excellence dont elle faisait preuve.
Persuadée que l’Idole de la Mère Suprême observait chacun de ses gestes, Gloriana se dépassa encore et encore.
Une conceptrice de méchas aussi méthodique qu’elle n’aurait jamais pris autant de risques en temps normal.
Pour prendre son élan et le maintenir, elle devait travailler vite.
Pour produire les composants les plus aboutis possible, elle devait travailler avec minutie.
Bien souvent, elle privilégiait cette seconde approche à la première.
Pourtant, les méchas chefs-d’œuvre naissaient de l’énergie, de la chance et de la passion. Ils ne pouvaient jamais être créés par des concepteurs de méchas qui avançaient laborieusement dans leur travail et calculaient chaque geste.
D’après son expérience personnelle, un concepteur de méchas ne pouvait produire un chef-d’œuvre qu’en s’abandonnant à sa passion et en travaillant avec son cœur plutôt qu’avec sa raison !
Tant qu’il était assez compétent et sûr de lui, Ves pouvait se fier à son instinct et à son intuition pour accomplir une tâche difficile.
Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. La plupart du temps, Ves commettait des erreurs. Seuls des moments exceptionnels permettaient à son instinct et à son intuition d’atteindre un niveau suffisant pour le porter tout au long d’une session de fabrication !
Durant cette session, Ves n’approcha même pas de ce niveau.
Il n’en avait pas besoin. Gloriana faisait preuve d’une telle énergie et d’une telle motivation qu’il estimait qu’elle avait de bonnes chances de produire un chef-d’œuvre par ses seuls mérites !
C’était là l’un des avantages cachés de la conception collaborative de méchas.
La possibilité de produire un chef-d’œuvre ne reposait pas uniquement sur les épaules d’un seul concepteur de méchas. Chaque concepteur principal ou contributeur impliqué dans le processus de conception pouvait trouver l’inspiration.
Bien sûr, dans la pratique, de telles situations étaient si rares que les concepteurs de méchas ordinaires avaient plus de chances de gagner à la loterie.
Mais le cas présent était différent. Ves avait déjà deux méchas chefs-d’œuvre à son actif, et Gloriana avait, elle aussi, joué un rôle décisif dans la création de l’un d’eux.
Ce dernier détail était extrêmement important ! Sa participation à la création du Quint ne lui avait apporté qu’un modeste surcroît d’affinité avec les méchas, mais cela constituait malgré tout une étape cruciale dans sa carrière de conceptrice !
Sur le plan mental, une brèche s’était ouverte dans son esprit. Elle avait compris qu’il était désormais possible de produire un autre chef-d’œuvre après le Quint ! Même si ses chances restaient faibles, elles étaient bien meilleures que celles des autres compagnons de son âge !
Sur le plan spirituel, la formation d’un chef-d’œuvre s’était gravée dans sa spiritualité. Sa graine de conception se souvenait de cette expérience, ce qui permettait à Gloriana de la retrouver plus facilement !
L’affinité avec les méchas était précieuse, et tous les concepteurs de méchas la recherchaient. L’Association du Commerce des Méchas affirmait qu’une forte affinité n’était pas indispensable pour devenir un bon concepteur, mais elle facilitait grandement de nombreuses tâches liées aux méchas !
À tout le moins, l’industrie des méchas s’accordait généralement à dire que seuls ceux qui avaient une forte affinité avec les méchas pouvaient créer des méchas chefs-d’œuvre !
À présent, Gloriana présentait tous les signes d’une conceptrice qui s’appuyait sur son affinité avec les méchas. Elle travaillait vite et avec soin. Seuls des concepteurs de méchas de rang bien supérieur pouvaient soutenir un tel rythme, à moins d’être capables d’exprimer leur affinité au plus haut degré !
La phase de fabrication enfin terminée, ils passèrent à l’étape cruciale de l’assemblage.
Ves se demanda un instant si sa petite amie réussirait à maintenir son élan. L’Écuyer Béni était un véritable mécha de deuxième classe dont les entrailles étaient non seulement surdimensionnées, mais qui comportait aussi de nombreux composants sophistiqués, conçus et fabriqués selon les normes militaires. Les assembler harmonieusement représentait un sacré défi !
Mais il s’inquiétait pour rien. Contrairement à lui, qui aurait certainement éprouvé quelques difficultés au début, Gloriana était déjà en terrain connu lorsqu’il s’agissait d’assembler un mécha de deuxième classe.
Elle avait étudié à l’Université Kelma, l’un des établissements de conception de méchas les plus prestigieux de toute l’Hégémonie, et en était sortie diplômée !
Dès le départ, elle avait appris les moindres subtilités de la conception avancée de méchas de deuxième classe, au point de l’avoir presque assimilée jusque dans son sommeil !
Après ses études, elle avait lancé une petite boutique de méchas couronnée de succès et conçu des méchas personnalisés très performants pour de nombreux clients fortunés. Elle avait peut-être déjà conçu et fabriqué des méchas plusieurs fois plus puissants et complexes que l’Écuyer Béni !
Alors que Gloriana emboîtait les pièces avec une aisance parfaite, Ves eut l’impression qu’elle composait une grande symphonie.
Quel que soit le nombre d’instruments en jeu, elle maîtrisait l’exécution de chacun d’entre eux ! Grâce à son talent exceptionnel, elle parvenait à préserver au mieux l’harmonie de l’ensemble.
Si les nouveaux assistants concepteurs de méchas et les anciens pouvaient voir Gloriana à l’œuvre, ils en resteraient bouche bée. Jamais ils n’auraient cru qu’un concepteur de méchas puisse fabriquer et assembler les pièces d’un mécha avec une telle maîtrise et un tel jugement, presque inhumains !
Gloriana avait déjà dépassé les capacités des mortels. Elle avait atteint un domaine où son jugement extraordinaire lui permettait de résoudre des problèmes qui n’étaient même pas visibles dans sa conception initiale !
Ves avait peu à peu compris que l’orientation de sa philosophie de conception nourrissait son élan d’une manière très utile !
Plus elle se laissait absorber par son travail, plus elle parvenait à puiser dans la force de sa spécialité.
En l’occurrence, celle-ci lui permettait justement de réduire les défauts et de corriger les erreurs ! La perfection était étroitement liée aux chefs-d’œuvre, et son choix de philosophie de conception portait enfin ses fruits !
Quand Gloriana emboîta les dernières pièces et mit la touche finale à l’Écuyer Béni, Ves n’était plus qu’un simple spectateur.
Oubliez son rôle d’écuyer : le chevalier qu’il servait était devenu si compétent que Ves avait été congédié !
Ça ne le dérangeait pas. Il avait déjà contribué à la fabrication à sa façon. En plus d’avoir épaulé Gloriana, il avait veillé à façonner et à corriger la composante spirituelle du mécha.
C’était un domaine où Gloriana ne pourrait jamais réussir seule. Sans cette combinaison cruciale, ses chances de fabriquer un chef-d’œuvre auraient probablement été dix fois moindres !
Quand Gloriana fixa les dernières pièces au mécha, le résultat devint évident.
La vive lueur qui émanait de l’Écuyer Béni achevé reflétait presque à l’identique celle que dégageait la statue de l’Idole de la Mère Suprême !
La statue et le mécha avaient déjà commencé à mêler et à superposer leurs lueurs identiques. Dans l’atelier sécurisé, l’air se chargea alors de la présence oppressante de l’Idole de la Mère Suprême !
Gloriana descendit lentement des airs et se posa près de Ves, puis se tourna vers lui et le fixa dans les yeux.
Ses prunelles brûlaient de l’éclat des étoiles. Elle était restée éveillée quatre jours d’affilée, travaillant sans relâche pour achever le premier Écuyer Béni le plus vite et le plus parfaitement possible.
Elle tendit la main.
Ves contempla sa paume douce et délicate, puis plongea la main dans la poche de son uniforme. Il en sortit une pochette de Synthra Umbra et fouilla dedans. Il finit par en tirer une gemme qu’il ne s’attendait pas à utiliser si tôt.
[Amour maternel]
L’amour d’une mère pour sa progéniture réside dans cette gemme royale. Augmente de 100 % l’attrait d’un mécha auprès des femmes.
Il n’avait vraiment pas d’autre choix. La description de la gemme correspondait parfaitement à la conception de l’Écuyer Béni !
Ce n’était pas du gâchis de la fixer à leur mécha actuel. Après tous les efforts qu’elle avait consacrés à son travail, le produit fini avait atteint le niveau d’un chef-d’œuvre !
Gloriana n’en était pas loin. Même si elle avait travaillé comme si l’Idole de la Mère Suprême bénissait chacun de ses gestes, elle n’était qu’une compagne, après tout. Même au sommet de ses capacités, elle était encore trop faible pour créer un chef-d’œuvre par ses seuls efforts.
Heureusement, Ves disposait d’un moyen de tricher, et Gloriana le savait. Cette fois, il n’eut aucun mal à se séparer d’une gemme.
Après avoir remis la gemme à Gloriana, il la regarda faire demi-tour et avancer pas à pas. À chaque pas, elle semblait se rapprocher de la réalisation de l’une de ses ambitions les plus chères !
Quand elle s’éleva dans les airs et pénétra dans le cockpit du mécha, elle inséra soigneusement l’Amour maternel
L’Écuyer Béni se mit à vibrer ! Ves, qui s’était préparé à cet instant, put enfin observer de nouveau l’effet produit par l’installation d’une gemme de Lucky. La qualité de l’Écuyer Béni dépassa brusquement le seuil du chef-d’œuvre, transformant toute sa structure en quelque chose d’exceptionnel et de sublime !
« Un chef-d’œuvre ! »
Il avait toujours espéré renouveler cet exploit, mais n’aurait jamais cru que ce jour arriverait si vite. Si la création du Quint avait fait parler tout l’amas stellaire, celle d’un autre mécha chef-d’œuvre moins d’un an plus tard ferait certainement encore plus de vagues !