Chapitre 2 119
Le grand jour était arrivé. Ves et Gloriana allaient fabriquer le premier modèle de série de leur tout premier mécha conçu ensemble pour les Hexers.
Ce mécha était important à bien des égards.
C’était le premier mécha destiné aux Hexers.
C’était le premier véritable produit de deuxième classe de Ves.
C’était le premier mécha dont la complexité et la difficulté dépassaient largement celles de ses précédents produits !
Tous ces facteurs, entre autres, plaçaient Ves sous une forte pression. À son réveil, il était de bonne humeur, mais sans plus.
Ce n’était pas bon signe. Une humeur ordinaire ne favorisait pas l’inspiration !
Le hasard allait-il encore une fois le priver de sa chance ?
Peut-être que le seul réconfort venait de l’enthousiasme de Gloriana. Elle trépignait presque tandis qu’ils se rendaient à l’atelier souterrain récemment construit.
Pour satisfaire aux exigences de sécurité absolue de Calabast, les Chats Noirs avaient creusé et bâti la structure souterraine de toutes pièces. Chacun des outils et des équipements de production que le couple comptait utiliser pour la fabrication avait été vérifié au moins trois fois.
Lorsque les deux concepteurs de méchas entrèrent dans l’atelier sécurisé avec leurs chats, il n’y avait personne d’autre que Calabast et quelques gardes du Bataillon de Gloire.
« Pour des raisons de sécurité, mieux vaut que je reste présente pendant toute la durée de cette fabrication », expliqua-t-elle.
Ves fronça les sourcils. « Il nous faudra au moins trois ou quatre jours pour fabriquer notre mécha. »
« Je sais, gamin. J’ai déjà pris les médicaments qu’il faut. Dans mon métier, il n’est pas rare de rester éveillée pendant des semaines entières. En plus, mes gènes optimisés me permettent déjà de me contenter de beaucoup moins de sommeil. »
Lors de la Mission de la Couronne d’Éon, Calabast avait eu un rang supérieur à celui de Ves. Elle avait pu bénéficier d’une séance supplémentaire d’optimisation génétique par rapport à lui !
Cette différence continuait de le démoraliser. Dans des circonstances ordinaires, les traitements d’optimisation génétique de niveau CFA lui étaient inaccessibles. Et c’était fâcheux, car ces traitements étaient conçus pour être administrés en plusieurs fois.
Même s’il devenait un jour Maître, il lui serait impossible de frapper à la porte de la CFA pour réclamer une nouvelle séance !
Enfin, ce serait un problème pour plus tard.
« Fais ce que tu veux, mais ne me gêne pas. »
« Quelle politesse, gamin. »
« Tu peux arrêter de m’appeler gamin, tu sais. »
« Grandis d’abord. »
Ves ignora Calabast et se dirigea vers la statue de l’Idole de la Mère Suprême.
Lucky et Clixie étaient arrivés au pied de l’immense statue.
« Miaou. »
« Miaou ? »
« Miaou, miaou. »
« Miaou ! »
On aurait dit que Lucky présentait déjà sa mère au chat de Gloriana.
Quant à Gloriana, elle se prosterna devant la statue, à quelques pas de là ! À cette vue, Ves grimaça aussitôt.
Ves n’avait jamais vénéré d’entités spirituelles, encore moins celles qu’il avait lui-même ramenées à la vie ! En tant que créateur, il était absurde de les révérer. Il était après tout l’équivalent d’un parent qui leur changeait les couches !
La plupart du temps, Gloriana partageait le même point de vue. Dans la culture hexer, les dieux n’étaient pas forcément respectés lorsqu’ils étaient masculins.
Mais l’Idole de la Mère Suprême faisait exception. Non seulement elle était une femme, mais elle incarnait aussi certains des traits idéaux auxquels les Hexers attachaient de la valeur.
Le fait que Gloriana confonde à moitié l’Idole de la Mère Suprême avec Cynthia Larkinson constituait une raison supplémentaire de s’incliner devant la statue !
La scène dégoûtait franchement Ves. Si Gloriana n’avait pas été sa compagne, il serait allé la trouver et lui aurait botté les fesses jusqu’à ce qu’elle se redresse !
Mais il la laissa s’abandonner à son caprice, non seulement pour qu’elle se défoule, mais aussi pour s’assurer qu’elle soit au mieux de sa forme.
« Très bien. » Elle prit la parole une fois sa prière enfin achevée. « Je suis prête ! Avant de commencer, as-tu déjà choisi le nom de notre mécha ? »
« Oui. » Ves hocha la tête. « Notre mécha chevalier est conçu pour accompagner une escouade de méchas offensifs pilotés par des femmes et les soutenir au mieux. La combinaison de ses capacités défensives et de ravitaillement le rend très utile dans les combats de haute intensité et les assauts prolongés. Ce n’est pas un mécha qui se débrouille bien tout seul.
« Compte tenu de son rôle de soutien marqué, j’ai décidé de baptiser notre modèle l’Écuyer Béni. »
L’Écuyer Béni !
Gloriana ouvrit de grands yeux en entendant le nom choisi par Ves ! Il y avait quelque chose de saisissant dans cette appellation.
« Pourquoi l’appeler écuyer, et en quoi est-il béni ? »
« C’est très simple. Autrefois, un écuyer était chargé d’assister un chevalier. Il s’occupait de nettoyer son équipement, de l’aider à enfiler son armure, de prendre soin de ses chevaux, et ainsi de suite. Ce n’étaient pas de simples serviteurs, mais des adolescents de noble naissance destinés à devenir eux-mêmes chevaliers. »
« Donc, ce sont des chevaliers, mais pas vraiment », dit-elle. « Je trouve que cela correspond assez bien à notre modèle. Par rapport aux méchas chevaliers polyvalents, il lui manque plusieurs qualités, notamment en attaque. »
Ves acquiesça. « C’est donc un nom qui lui va bien. »
« Je soupçonne que tu as aussi choisi ce mot parce que c’est une manière moins intimidante de décrire un mécha chevalier, pas vrai ? »
Il sourit. « Tu me connais trop bien. Il est aussi mortel qu’un vrai chevalier. »
Les Hexers tenaient absolument à ce que les méchas pilotés par des garçons ne soient jamais assez puissants pour menacer ceux pilotés par des femmes !
Ves ne craignait pas que son Écuyer Béni représente une véritable menace pour un mécha hexer de grande qualité, mais la réalité et la perception n’étaient pas la même chose.
Si les Hexers se sentaient menacés par le modèle parce qu’il en était l’un des concepteurs principaux, il serait très difficile de surmonter leurs préjugés !
Quant au mot « Béni », Gloriana n’avait pas besoin de poser la question.
Le modèle avait littéralement reçu la bénédiction de l’Idole de la Mère Suprême ! C’était un honneur et un privilège immenses, qui justifiaient pleinement l’emploi de ce terme ! Aucun autre modèle de mécha hexer ne pouvait s’en vanter !
Ves ne s’inquiétait pas d’ajouter une connotation religieuse à son modèle. Il s’en était abstenu pour ses autres méchas afin d’exclure le moins de marchés possible.
L’Hégémonie Hexadrique n’était ni totalement religieuse ni entièrement laïque. Elle mêlait les deux. D’après Gloriana, la plupart des Hexers penchaient d’un côté ou de l’autre.
Ce qui comptait vraiment, c’était le degré de tolérance envers les Hexers aux opinions différentes. Les Hexers religieux comme Gloriana ne suscitaient pas le dégoût des Hexers laïques comme Calabast, et vice versa. Les Hexers laïques connaissaient tous, dans une certaine mesure, les principes de l’hexisme.
Ajouter une appellation religieuse à son modèle ne fut donc pas une décision difficile à prendre. Le nom, tout comme l’aura, séduirait à coup sûr les Hexers religieux, tandis que les laïques hausseraient simplement les épaules.
Donner un nom à leur modèle était un événement très important. Pour Ves et Gloriana, le nom du mécha qu’ils s’étaient tant acharnés à concevoir leur indiquait comment fabriquer son premier modèle de série.
Le mécha était un écuyer : il fallait donc le concevoir dans un rôle auxiliaire.
Le mécha était béni : il devait donc être exemplaire, à la hauteur de la majesté de l’Idole de la Mère Suprême !
Ves leva les yeux vers la tête de la statue, semblable à du marbre. Le visage impérieux de sa mère regardait droit devant lui. L’aura puissante et la sainteté qui émanaient de la statue eurent un effet profond sur son esprit !
Jusqu’alors, Ves n’avait jamais conçu de mécha en ressentant pleinement son aura dès le début. Il pouvait certes canaliser ses esprits de conception en se concentrant sur les modèles concernés, mais cela mettait son esprit à rude épreuve.
À présent qu’il allait travailler aux côtés d’un totem spirituel dont l’aura était exactement celle qu’il voulait transmettre à son mécha, il n’avait plus besoin de se fatiguer autant l’esprit.
C’était même tout le contraire ! La présence de l’aura de l’Idole de la Mère Suprême agissait sur son esprit et lui permettait de s’accorder bien plus facilement à l’esprit de conception. Ves pouvait ainsi consacrer davantage d’attention à son travail.
Mieux encore, Gloriana profitait des mêmes avantages ! Même si son approche différait de la sienne, ressentir l’aura de l’Idole de la Mère Suprême au lieu d’essayer de se la représenter était bien plus efficace !
Tous deux remarquèrent la différence dès qu’ils lancèrent la fabrication. La passion et l’ardeur de Gloriana montèrent en flèche, la rendant hyperactive et extrêmement concentrée sur son travail !
« Ne vous inquiétez pas, Madame Larkinson, je veillerai à produire un mécha digne de votre stature ! »
Ves eut envie de vomir en entendant cela, mais il comprit qu’il valait mieux laisser Gloriana s’enfoncer dans son délire actuel.
En effet, le travail qu’elle produisait dans cet état était stupéfiant ! Elle le dépassa rapidement en vitesse, en aisance, en régularité et en qualité dans la fabrication des pièces.
Dès que Ves comprit que sa compagne lui faisait de l’ombre, il se mit instinctivement en retrait et la laissa prendre les commandes.
Lors des précédentes fabrications, ils se répartissaient le travail de manière assez égale. Ves avait une affinité élevée pour les méchas, et ses compétences et sous-compétences d’assemblage étaient très bonnes pour un Journeyman. Il avait toujours été convaincu qu’il pouvait rivaliser avec sa compagne, à condition de maîtriser tous les outils et équipements à sa disposition.
Mais cette fois, c’était différent. Ves comprit que cette fabrication pourrait donner un résultat exceptionnel, mais pas grâce à lui. Sous le regard de la statue de l’Idole de la Mère Suprême, qui dominait tout l’atelier sécurisé, Gloriana travaillait comme si elle était devenue le réceptacle de la volonté d’une Suprême !
Ves réduisit peu à peu son rôle, jusqu’à n’être plus que son écuyer.
Il gérait l’approvisionnement en matériaux et inspectait les pièces terminées. Il commandait les robots pour qu’ils soient toujours disponibles dès que Gloriana en aurait besoin. Il préchauffait toutes les machines de production spécialisées qu’elle devait utiliser ensuite pour fabriquer les nombreuses pièces particulières de l’Écuyer Béni.
Par moments, Ves avait envie de se gratter la tête et de se demander ce qu’il faisait là. Comment se faisait-il que la première fabrication d’un mécha hexer le poussât à jouer le rôle d’un Hexer mâle docile ?
Il avait l’impression que sa fierté d’homme était bafouée ! Il avait contribué à l’Écuyer Béni autant que Gloriana, sinon davantage !
Mais… face à la fierté, que valait la possibilité de produire un autre chef-d’œuvre ?
Ves estimait toujours irréaliste d’espérer que cette séance soit une réussite, mais l’espoir était là, contrairement à l’époque où il avait fabriqué le Garde Funeste.
À l’époque, ni Ves ni Gloriana n’avaient reçu la moindre inspiration.
D’un point de vue logique, la possibilité de produire un autre mécha chef-d’œuvre, ou du moins de s’en approcher, l’emportait sur l’intérêt de préserver sa fierté.
Une affinité accrue pour les méchas.
Un ticket de loterie radieux.
Un statut renforcé auprès des Hexers.
Une plus grande renommée pour son modèle de l’Écuyer Béni.
Une réputation de concepteur de méchas d’exception confirmée.
Au regard de tous ces gains, il pourrait toujours retrouver sa fierté plus tard, au besoin ! Face aux nombreuses récompenses qu’il pouvait obtenir en produisant un chef-d’œuvre, il était tout à fait prêt à servir d’écuyer à Gloriana pendant quelques jours !
Avec l’aura de l’Idole de la Mère Suprême qui enveloppait Gloriana, elle travaillait comme un ange transmettant le toucher d’une déesse. Les heures passaient, mais elle ne montrait aucun signe d’arrêt. Au contraire, la qualité de ses pièces ne cessait de s’améliorer !
Elle exécutait même des techniques difficiles qui arrachaient à Ves des soupirs admiratifs. Il fallait beaucoup d’audace pour prendre autant de risques afin d’améliorer la qualité d’une pièce, mais elle le faisait avec une aisance remarquable !
Plusieurs jours passèrent. Grâce aux précautions qu’ils avaient prises, ils n’eurent besoin que de courtes pauses pour aller aux toilettes et se restaurer. Gloriana expédiait ces corvées aussi vite que possible afin de garder son élan.
Elle était lancée, et elle le savait ! Impossible de s’arrêter à ce stade !