Chapitre 2 075
« Ves ! Viens ici tout de suite ! »
À peine revenu dans la chambre qu’il partageait avec Gloriana, il cligna des yeux.
Lucky se tortilla pour échapper à son étreinte et s’envola vers Clixie. Les deux chats se frottèrent le museau avant de se blottir l’un contre l’autre. Ils regardèrent leurs maîtres comme s’ils s’apprêtaient à assister à un spectacle !
Ves desserra lentement le col de son uniforme en s’approchant de sa petite amie, qui fulminait.
« Qu’as-tu à dire pour ta défense, Ves ? »
Il se gratta la tête. « Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Ne fais pas l’idiot avec moi ! Tu ne te rends pas compte de ce que tu as fait ?! »
« Euh… non ? »
« Tu as enrôlé ma cousine dans le Clan Larkinson ! »
« Tu parles de Ranya ? » Ves comprit enfin ce qu’elle voulait dire. « Je lui ai fait une proposition, et elle l’a acceptée. Où est le problème ? »
Gloriana s’avança jusqu’à lui ! « Tu… espèce d’idiot ! C’est une Wodin ! C’est de ma famille ! Tu aurais dû m’en parler avant de faire d’elle une Larkinson !
Tu sais le vacarme que mes proches m’ont fait chez moi ? Ranya ne sera plus jamais la bienvenue à la maison ! »
« Ce n’est pas un problème, puisque notre clan ne se rendra pas en Hégémonie de sitôt. Dès qu’elle a prêté serment, elle est devenue une Larkinson avant d’être une Wodin. C’est la règle. »
« Je le sais. » Gloriana siffla entre ses dents. « Ce que j’essaie de te dire, c’est que tu aurais pu obtenir ce que tu voulais sans faire autant de vagues si tu m’avais demandé mon avis ! Et puis, Ranya est ma cousine. C’est à moi que revenait le droit d’aborder le sujet avec elle, pas à toi ! Je n’arrive toujours pas à croire que tu aies agi dans mon dos ! »
Ves fronça les sourcils et croisa les bras. « Je dirige le Clan Larkinson. C’est moi qui prends les décisions ici. Je reconnais que j’aurais dû t’en parler avant, mais, au bout du compte, l’accord ne concerne que Ranya, moi et le clan. Tu n’as pas besoin d’intervenir. »
« Je fais aussi partie du clan ! J’ai mon mot à dire ! »
Il secoua la tête. « Officiellement, tu es conceptrice en chef à la LMC. C’est ton titre au sein du clan. Tu as beau avoir beaucoup d’influence sur ce qui se passe au département de conception, ça ne te donne pas le pouvoir de décider de nos autres affaires. »
Gloriana n’apprécia pas du tout de l’entendre ! Elle avait l’air prête à exploser !
Finalement, elle se retourna et poussa un soupir exaspéré !
« Très bien ! Peu importe ! Ne recommence pas, Ves ! »
« Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas comme si je pouvais recruter Brutus. »
« Avec ta langue de diable, qui sait ? »
Bien que Gloriana restât furieuse toute la nuit, elle n’insista pas davantage.
Elle continua à bouder les jours suivants. La tension entre eux les empêcha de se concentrer sur leur projet de mécha hexer.
Même si la première version de leur conception était déjà bien avancée, il leur restait encore beaucoup d’optimisations à effectuer ! Tout ce travail était fastidieux et ils ne pouvaient pas le confier entièrement à leurs équipes de conception, tant le mécha chevalier était complexe et sophistiqué.
Ves fronça les sourcils et appuya ses doigts contre son front. Il devait tenir compte de tant de variables supplémentaires que son cerveau ne suivait plus la cadence de son implant.
Pour l’instant, ils faisaient une pause. Gloriana était partie réciter ses prières irrégulières ; Ves, lui, réfléchissait aux nombreuses priorités dont il devait s’occuper.
Il jeta un coup d’œil autour de lui avant de glisser discrètement la main dans la poche de son uniforme. Ses doigts trouvèrent un petit contenant, rangé dans une pochette de tissu Synthra Umbra.
Il enfonça un doigt dans la pochette, puis étendit ses sens spirituels à travers celle-ci. Il perçut alors les motifs vibrants de vie qui tourbillonnaient dans la goutte de sérum qu’il gardait sur lui !
Sa valeur était trop grande pour que Ves la laisse entre les mains de Ranya.
Il avait une autre raison de la garder près de lui, en plus de la mettre à l’abri.
Il aimait observer fréquemment ses mystérieuses fluctuations spirituelles au fil de la journée.
Le minuscule échantillon de sérum de prolongation de la vie avait perdu une grande partie de la puissance incroyablement concentrée de la dose complète, mais ce n’était pas nécessairement un inconvénient.
Certes, l’échantillon ne contenait qu’une fraction de la puissance de tout le flacon, mais son activité spirituelle ne brûlait plus ses sens comme un soleil !
Après avoir comparé les niveaux de puissance spirituelle du minuscule échantillon et de la dose principale, Ves comprit que la quantité de vie contenue dans l’échantillon était très inférieure à ce que son volume laissait supposer.
La majeure partie de la vie était concentrée dans le corps principal. Lorsque Ves avait prélevé l’échantillon dans le flacon, la goutte s’était manifestement détachée de l’ensemble.
Sa complexité et son niveau de puissance considérablement réduits permettaient à Ves de l’étudier sans subir de contrecoup.
Pour l’instant, il n’avait rien appris d’utile. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait à l’intérieur du sérum. Ses bases en ingénierie spirituelle étaient incroyablement rudimentaires ; à tel point qu’il ignorait même les règles élémentaires régissant l’activité spirituelle de l’échantillon !
Ves aurait tout aussi bien pu être un homme des cavernes contemplant le système de propulsion d’une navette. Le fossé de connaissances était bien trop vaste pour qu’il comprenne vraiment ce qu’il avait sous les yeux ! Quant à en découvrir les principes fondamentaux, Ves le troglodyte n’aurait même pas su le démonter pour utiliser l’un des tuyaux d’échappement comme massue de fortune !
Quoi qu’il en soit, le sérum regorgeait d’énergies vitales, ce qui le fascinait énormément. Il passait des heures à le contempler. Il n’essayait même pas d’en étudier les motifs dans l’espoir d’en tirer des règles. Il le regardait simplement comme une œuvre d’art et savourait ses fluctuations pleines de vie, comme s’il assistait à un spectacle captivant.
Il était difficile d’expliquer son obsession irrationnelle pour le sérum. Il en reconnaissait l’immense valeur, mais cela ne justifiait pas toutes ces heures perdues ! Il aurait pu les consacrer à des activités bien plus productives !
Pourtant… Ves persistait dans cette activité apparemment inutile. Il y avait quelque chose d’apaisant et d’harmonieux dans le fait de garder l’échantillon sur lui et d’observer avec ses sens ses mouvements impénétrables.
À ces moments-là, son esprit s’égarait souvent dans d’étranges divagations.
Il se demanda sérieusement ce qui se passerait s’il avalait la goutte.
Il envisagea aussi d’en drainer l’énergie spirituelle, encore puissante.
Une énergie spirituelle liée à la vie aussi abondante, enfermée dans un équilibre si complexe… Ves voulait tenter de la fusionner avec sa graine de conception ou de l’insuffler dans un mécha, ou dans sa conception !
Qu’est-ce que cela ferait de doter un mécha de certaines des énergies vitales les plus vibrantes de la galaxie ?
Était-ce la clé ultime pour réaliser son ambition de donner vie aux méchas ?
Les possibilités étaient infinies… mais les dangers aussi.
Dans le meilleur des cas, il ne ferait que gâcher quelque chose d’une valeur inestimable. Dans le pire, ses expériences téméraires pourraient lui coûter la vie !
La vérité, c’était qu’il en savait trop peu sur la nature, les propriétés et les règles fondamentales du sérum.
Son intuition ne savait pas quoi en penser, mais Ves avait le pressentiment qu’il pourrait en tirer de nombreux bénéfices en l’expérimentant de diverses façons.
Lorsque Ves retrouva Ranya dans le nouveau laboratoire biologique à accès restreint du Scarlet Rose, la nouvelle Wodin-Larkinson exprima un désir similaire.
« Dans mon domaine, l’observation passive me permet déjà d’accomplir énormément de choses, déclara-t-elle à Ves, tout en suivant attentivement les relevés de l’analyse en cours. Je vous suis très reconnaissante de m’avoir donné l’occasion d’étudier l’échantillon, mais… je pourrais en tirer bien davantage si je pouvais le manipuler.
Si je pouvais en extraire quelques particules et les utiliser dans différentes expériences, les connaissances que j’en tirerais seraient inestimables ! Plus vous m’en donnerez, plus je pourrai vous apporter en retour ! »
Elle observa Ves avec attention au milieu des machines récemment installées dans le laboratoire.
Seul un petit nombre d’appareils de laboratoire avaient été transférés depuis la Feuille Gelée. Ils avaient déjà commandé tout un ensemble d’équipements biotechnologiques de pointe à l’Hégémonie, mais il faudrait un certain temps avant qu’ils ne soient livrés dans le Système de Cinach.
Ves comprenait pourquoi Ranya abordait le sujet avec prudence. Une dose complète de sérum de prolongation de la vie avait une valeur inestimable pour tout le monde, lui compris !
Qui ne voulait pas vivre éternellement ? Le sérum qui était tombé en sa possession ne pouvait certes ajouter qu’une centaine d’années à la vie d’une personne âgée de trois cents ans, mais c’était tout de même un avantage considérable, qui coûtait une quantité astronomique de mérites à obtenir auprès de l’AMT !
Avec un effet aussi prodigieux à sa disposition, rien que l’idée d’en sacrifier une partie dans des expériences destructives avait quelque chose de blasphématoire !
À sa place, n’importe qui aurait explosé à la moindre suggestion !
Et pourtant… Ves ne manifesta aucun signe de rejet. Au contraire, il parut songeur.
En vérité, Ves était dans le même cas que Ranya. Il reconnaissait la valeur du sérum, aussi bien comme moyen de prolonger sa propre vie que comme marchandise inestimable, échangeable contre d’innombrables avantages.
Pourtant… ces options évidentes n’étaient pas aussi simples qu’elles en avaient l’air.
Il n’avait encore que le début de la trentaine ! Même sans sérum de prolongation de la vie, toutes les optimisations génétiques qu’il avait reçues avaient déjà porté son espérance de vie à cent quatre-vingts ans environ !
Les traitements de prolongation de la vie ne seraient donc pas une priorité pour lui avant très longtemps.
Même si cela finissait par devenir pertinent, il lui faudrait au moins trois siècles pour que ce sérum précis le devienne !
Trois cents ans, c’était long. Pour les concepteurs de méchas moins doués, ce ne serait pas suffisant, mais Ves était différent ! Il avait bien plus confiance en ses capacités ! Avec tous les avantages dont il bénéficiait, il refusait de croire qu’il ne parviendrait pas à devenir maître au cours des deux premiers siècles de sa vie !
En somme, le principal usage du sérum ne le concernait pas vraiment. Quand il serait aussi vieux, il serait probablement en mesure de l’obtenir par ses propres moyens !
Il en allait de même pour Gloriana !
Les seules autres possibilités étaient donc de prolonger la vie de quelqu’un d’autre ou de l’échanger contre une foule de concessions précieuses.
Ves avait déjà écarté l’idée de l’utiliser sur quelqu’un d’autre. Prolonger la vie d’une personne incapable de l’obtenir par ses propres moyens ne représentait pas une transaction rentable.
Quant à l’échanger contre autre chose de valeur, Ves ne se faisait pas trop d’illusions. Le sérum posait deux problèmes majeurs.
Premièrement, c’était une marchandise volée. Dès que la CFA apprendrait son existence, Ves pariait qu’il aurait aussitôt droit à une nouvelle visite du lieutenant Stimmons !
Deuxièmement, sa valeur était si élevée qu’il risquait fort de se faire flouer par son partenaire commercial ! Sacrifier autant de biens précieux pour obtenir le sérum était trop douloureux.
Il valait bien mieux arriver avec une foule de méchas et lui arracher le sérum des mains !
Sa méfiance envers les inconnus ne faisait qu’amplifier cette crainte. Si Ves avait été à leur place, il n’aurait pas hésité à faire de même !
« Beurk. » Il finit par grogner. « Il est bien trop tôt pour envisager une question aussi controversée. Pour l’instant, contentez-vous de l’observer passivement et faites de votre mieux pour déterminer quelles utilisations actives du sérum seraient envisageables. Je ne promets pas d’approuver vos idées, même si elles semblent bonnes, mais ce serait intéressant d’explorer cette piste. »
Le visage de la docteure Ranya s’éclaira d’espoir. « Je ferai de mon mieux pour trouver une utilisation concrète à un échantillon ! Il est tout à fait raisonnable de supposer que ce sérum peut servir à bien d’autres choses qu’à prolonger la vie d’un vieillard. »
Restait à savoir si les bénéfices potentiels de ces expériences dépasseraient ceux des autres options.
Ves l’ignorait. La décision était pleine d’incertitudes, et les risques de souffrir étaient considérables !
Pourtant… comparée aux options plus conventionnelles, l’idée d’expérimenter sur le sérum l’attirait étrangement. Même si les gains étaient inférieurs à ceux que lui aurait procurés un siècle de vie supplémentaire dans l’avenir, ils seraient incroyablement opportuns !
Renoncer à un avantage considérable dans le futur pour en obtenir un moindre dans le présent ne lui ressemblait pas.
Dans nombre de ses décisions antérieures, il avait préféré investir dans l’avenir et poser les bases d’une réussite et de profits à long terme.
Pourtant… il s’agissait d’un autre type d’investissement. S’il parvenait à développer une nouvelle application de sa philosophie de conception ou à concevoir un mécha extraordinaire, les gains à court terme finiraient par se transformer en une avance considérable sur la trajectoire qu’il aurait suivie autrement !
C’était un investissement risqué, mais qui pouvait rapporter gros ! S’il parvenait à maîtriser une partie de la puissance du sérum, il pourrait devenir maître plus tôt ou accéder au pouvoir plus rapidement !
Quel choix devait-il faire ?