Chapitre 2 043
Ves avait passé beaucoup de temps sous les ordres du major Verle. Cet officier des méchas portait à la fois les couleurs du Corps des Méchas et de Flashlight.
On ne pouvait pas traiter comme n’importe qui quelqu’un qui appartenait à la fois à l’armée et à un service de renseignement réputé pour sa cruauté !
Parmi les modèles de leadership auxquels Ves avait toujours aspiré, le major Verle excellait dans l’art de manipuler les autres. Cet homme était un véritable virtuose lorsqu’il s’agissait de convaincre les gens, par les mots, de faire ce qu’il voulait.
Il n’avait jamais reçu de surnom grandiose à ce sujet, mais Ves avait toujours considéré le major Verle comme le véritable Langue du Diable !
Contrairement à Ves, qui recourait à la manipulation spirituelle pour renforcer son influence sociale, le major Verle ne s’appuyait pas sur cet avantage !
Cet officier de la République Lumineuse savait parfaitement asseoir son autorité par des moyens purement ordinaires !
À lui seul, cet atout faisait du major Verle un élément extrêmement précieux.
L’une des préoccupations persistantes de Ves au sujet de la gestion du Clan Larkinson était le manque de cadres dirigeants. Des gens comme Melkor Larkinson et Magdalena Larkinson avaient une solide expérience du commandement à l’échelon intermédiaire, mais rares étaient les membres du clan capables de diriger véritablement une force de plusieurs milliers de méchas !
Avec un homme aussi expérimenté, compétent et aguerri que le major Verle à la tête de ses forces, Ves pouvait être tranquille : ses troupes de méchas ne seraient pas mal dirigées.
Le fait qu’il ne soit pas un Larkinson de naissance apporterait aussi un peu de diversité et des points de vue différents au commandement. Pour l’heure, les hauts dirigeants du clan étaient encore très majoritairement des Larkinson de naissance.
Était-ce une mauvaise chose ? Pas nécessairement. Après tout, Ves et sa lignée conservaient fermement le contrôle du clan. Mais l’absence de milieux différents signifiait que les préjugés des Larkinson ne seraient pas remis en question. Une harmonie excessive n’était pas toujours une bonne chose !
Pourtant, le major Verle avait plus d’un tour dans son sac. Il occupait aussi un poste au sein des Firestarters, un groupe d’action secret de Flashlight. Ves ignorait quel rôle Verle y jouait, mais il ressemblait bien davantage à Calabast qu’il n’y paraissait !
Ves n’avait jamais aimé les espions. Ils étaient fourbes, traîtres et sans honneur. Qu’il dupe les autres ne le dérangeait pas, mais être la cible de telles manœuvres était loin de lui plaire !
Pour l’instant, le fait qu’il ait combattu aux côtés du major Verle ne signifiait pas qu’ils étaient du même camp !
Tous deux avaient rompu leurs liens avec la République Lumineuse. Tous deux étaient devenus indépendants. À proprement parler, rien ne poussait intrinsèquement le Clan Larkinson et les Vandales flagrants à faire route ensemble.
Tout dépendait des négociations qui se déroulaient à cet instant même. Ves ne pouvait pas se montrer trop conciliant avec le major Verle sous prétexte qu’il le considérait comme un ami !
Ves croisa les bras. Lucky flottait non loin de là et observait le major Verle avec curiosité.
« Major, je vous prie de comprendre ma position. En tant que chef du Clan Larkinson, je dois me montrer très prudent quant aux personnes que j’accueille parmi nous. Savez-vous combien de citoyens du Royaume Sentinelle ont frappé à ma porte ces derniers temps ? Certains ont même un parcours semblable au vôtre, mais nous avons refusé leur candidature. Savez-vous pourquoi ? »
« Ils ne sont pas assez dignes de confiance ? » devina Verle.
« C’est l’une des raisons. Une autre, tout aussi importante, est que les candidats refusés n’apportent pas suffisamment au clan. Vos Vandales… si vous veniez avec un régiment complet de méchas, nous aurions une tout autre conversation. Mais dans les circonstances actuelles… Combien de méchas avez-vous ?
Cent vingt ? »
« Un peu plus que ça, répondit le major Verle. Le Chacal princier peut embarquer davantage de méchas qu’une Deuxième Compagnie de Méchas standard. Nos porte-méchas ne sont peut-être pas les vaisseaux les plus modernes du Corps des Méchas, mais ils sont tous capables de se poser dans des zones de guerre dangereuses. Notre expérience militaire ne doit pas non plus être sous-estimée.
Nos tactiques, notre discipline et notre maîtrise des formations n’ont rien à envier à celles des corps de mercenaires ordinaires ! »
« Tout cela est vrai, mais mes Avatars ne sont pas loin derrière. N’oubliez pas que beaucoup de mes proches sont des vétérans. Ils ont transmis toute leur formation et leur savoir-faire aux forces de méchas de mon clan. Même si nous ne pouvons pas rivaliser avec une unité militaire professionnelle, nous nous en approchons ! »
De plus, avec des méchas comme le Guerrier Éclatant et d’autres machines à venir, la puissance de combat globale de ses Avatars et de ses autres troupes de méchas allait complètement se transformer !
Ils continuèrent à échanger des arguments. Ves s’efforça sans relâche de minimiser la valeur des Vandales flagrants et de montrer qu’ils n’étaient ni uniques ni indispensables.
De son côté, le major Verle fit de son mieux pour parer les attaques visant ses hommes et souligner tout ce que les Vandales pouvaient apporter au clan.
Ils finirent par épuiser leurs arguments. Plutôt que de tourner en rond et de répéter les mêmes choses, Ves alla droit au but.
« Je maintiens ma position, major. Mes forces sont déjà bien équilibrées. Les Avatars du Mythe forment mes troupes d’élite. Les Sentinelles Vivantes sont efficaces dans les combats polyvalents. Mon corps Battle Crier peut accomplir beaucoup des mêmes missions que vos Vandales. Et si la discrétion est essentielle, je peux faire appel aux Chats Noirs ou aux Épéistes. »
Je vous le demande encore une fois : pourquoi devrais-je accueillir vos Vandales flagrants dans le Clan Larkinson en bloc ? »
Au vu de tous les arguments avancés par Ves, il n’y en avait aucun. Le major Verle parut contrarié. Il ne s’était probablement pas attendu à ce que Ves se montre si strict quant à leur demande d’intégrer le clan.
Ves n’y prenait pas non plus plaisir. Le Clan Larkinson grandissait chaque jour ; en tant que patriarche, il devait donc se montrer beaucoup plus sélectif dans le choix de ses nouvelles recrues.
Le major Verle soupira. « Nous avons une candidate au rang d’experte. La Capitaine Orfan a beau être un peu rude, c’est une véritable guerrière. Elle s’entend aussi très bien avec la Commandante Dise, votre cheffe des Épéistes. Et puis, nos hommes sont de vrais Lumineux, une qualité qui fait cruellement défaut au Clan Larkinson. »
En tant qu’agent de renseignement, Verle savait de quoi il parlait. Il avait au moins fait ses recherches.
« Tout cela est vrai, répondit Ves. Voilà qui les rend dignes d’être recrutés individuellement. Mais cela ne suffit pas à me convaincre de conserver vos Vandales en tant qu’entité organisée. J’admire le cran de votre ancien régiment de méchas, mais il y a bien des coutumes dont je préférerais me débarrasser. Au fond, vos Vandales sont en partie retournés à l’état sauvage. »
« C’est surtout à cause de la négligence et des mauvais traitements que nous avons subis de la part du haut commandement. Tant que votre clan comprendra nos besoins et nous traitera avec respect, vous pourrez compter sur mes hommes. »
« Ça ne suffit pas. »
Un bref silence suivit cette déclaration. Ves attendit patiemment que le major Verle achève ses délibérations intérieures.
Que Verle joue la comédie pour donner à Ves l’illusion d’avoir l’ascendant n’avait aucune importance.
Une seule personne dans la salle de conférence avait toutes les cartes en main, et ce n’était pas le visiteur !
Après s’être mesuré à des gens comme Calabast et le Prophète vivant, Ves n’osait plus sous-estimer les personnes habiles en société. Les obstacles qu’il dressait ne devraient pas arrêter le major Verle.
Le major finit par prendre une décision lourde de conséquences.
« J’ai encore un argument qui pourrait vous faire changer d’avis, dit l’officier de la République Lumineuse avec un sourire désarmant. Vous souvenez-vous de la mission de la Couronne d’Éon ? »
Quelle drôle de question ! Il repensait chaque jour à cette longue et éprouvante aventure !
« Oui, répondit Ves sans s’émouvoir. Difficile d’oublier toutes les fois où j’ai frôlé la mort au cours d’une mission à laquelle je n’avais jamais accepté de participer. Je suis toujours furieux d’avoir perdu tant de Vandales et d’Épéistes pour que le sénateur Tovar puisse vivre cent ans de plus. »
« C’est le sort des petites gens comme nous. À l’époque, nous n’étions que des pions de l’État, haussa les épaules le major Verle. Heureusement, les choses ont changé. Nos Vandales — ceux qu’il en reste — ne sont plus un bras armé de l’État. Quant à vous, vous êtes bien parti pour devenir une puissance à part entière ! »
« Je vous remercie pour le compliment, mais je ne suis pas venu évoquer le bon vieux temps. Mon temps est précieux, alors allez droit au but, je vous prie. »
« Très bien, Ves. Voici la situation. La Capitaine Orfan et les quelques Vandales qui ont réussi à pénétrer dans le Starlight Megalodon n’ont peut-être pas accompli grand-chose, mais ils ont fini par piller le coffre-fort du cuirassé. Malgré les pertes que nous avons subies, la mission a été déclarée victorieuse. »
« Je le sais. Le sénateur Tovar n’aurait pas été aux anges si nous étions revenus les mains vides. Il a même veillé à me remettre tout un tas de médailles clinquantes. »
Le major Verle balaya la salle de conférence du regard et remarqua la présence discrète de Nitaa. « Ce que je vais vous dire doit rester strictement confidentiel. »
« Vous pouvez tout dire devant Nitaa, elle est digne de confiance », répondit aussitôt Ves, affirmant qu’il se fiait à sa discrétion.
Son adoption récente au sein du clan le rassurait encore davantage quant à sa loyauté !
La salle n’était pas parfaitement sécurisée, mais il était facile d’y remédier. Ves activa son brouilleur, les enveloppant d’un champ d’interférences qui devrait bloquer presque tous les dispositifs de surveillance.
« Vous pouvez parler sans risque, maintenant. »
Le major Verle connaissait bien les brouilleurs. Il sentit la puissance de celui que Ves avait construit lui-même et fut satisfait de son efficacité.
« Très bien. » Le vieil homme prit une profonde inspiration. « Quand nous avons récupéré un conteneur contenant le précieux sérum de longévité de haute qualité à bord du Starlight Megalodon, nous n’en avons pas remis tout le contenu au gouvernement. En vérité… nous en avons gardé une dose. »
Un silence profond s’abattit sur la pièce après cette révélation stupéfiante du major Verle ! Ves ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux en regardant son ancien supérieur !
« Vous… bande de fous furieux… espèces de salauds sans gloire ! Vous vous rendez compte de la valeur de ce que vous prétendez posséder ?! Avec ça, vous pourriez acheter tout un système stellaire dans le Royaume Sentinelle ! Une file entière de vieux décrépits se formerait devant votre porte dès que vous mettriez le sérum en vente ! »
L’atout des Vandales valait mille fois plus que ce que Ves avait imaginé !
Tout au plus s’était-il attendu à ce que le major Verle se vante de ses liens avec les vestiges de Flashlight ou dévoile l’existence de comptes secrets destinés à des opérations clandestines.
Jamais Ves n’aurait imaginé que les Vandales flagrants avaient réellement caché une dose d’un sérum inestimable, capable de prolonger la vie de quelqu’un qui avait déjà repoussé ses limites naturelles !
En fait, le major Verle prenait un risque énorme en révélant cette nouvelle explosive à quelqu’un d’autre. Si Ves avait été assez sans scrupules, il aurait pu ordonner aux Sœurs Pénitentes d’attaquer les Vandales et de s’emparer de leurs vaisseaux pour fouiller à la recherche du sérum !
La tentation de mettre ce plan à exécution fut forte, mais Ves la réprima rapidement. Le major Verle n’était pas assez stupide pour laisser un objet si précieux à portée de main. Il devait avoir un moyen de détruire le sérum si Ves tentait de le voler, ou l’avoir simplement caché dans un autre système stellaire.
« Quelles sont vos conditions ? » demanda Ves sans détour, une fois qu’il eut retrouvé son calme.
« Nous ne demanderons pas grand-chose, répondit le major Verle d’un ton désarmant. Mes priorités restent les mêmes. Nous voulons seulement que les Vandales flagrants continuent d’exister et qu’on nous traite avec respect. Nous n’avons besoin ni d’être choyés ni de bénéficier d’un traitement de faveur. Il suffit de nous traiter équitablement, comme n’importe quel autre membre du clan, pour que nous soyons satisfaits. »
C’était… étonnamment modeste de la part de quelqu’un qui détenait la clé de la longévité ! Le major Verle minimisait considérablement ses exigences, ce qui éveilla immédiatement les soupçons de Ves !
Rien n’était gratuit ! Plus la valeur était grande, plus le prix l’était aussi ! Ves avait toujours suivi cet adage ! Il était impossible que le major Verle soit assez naïf pour offrir quelque chose d’aussi précieux sans obtenir une récompense à la hauteur !
« Je ne suis plus aussi crédule qu’avant, déclara Ves d’un air grave. Où est le piège ? »
Le major Verle sourit et croisa les bras. Il avait repris l’initiative dans cette négociation !