Chapitre 2 010
Ves rencontra bien d’autres membres de sa flotte après sa visite aux Épéistes.
Il échangea avec des visages familiers, comme les jumeaux Ingvar, qui cherchaient toujours à révéler tout le potentiel des Guerriers Éclatants.
La Deuxième Compagnie spatiale des Avatars du Mythe ne venait que récemment de pouvoir essayer ses nouveaux jouets.
Pour diverses raisons, le commandant Melkor avait choisi de rassembler les meilleurs pilotes de méchas, comme Joshua et Jannzi, au sein de la Première Compagnie spatiale. Il voulait en faire une sorte de garde d’honneur que les autres Avatars pourraient admirer et rêver de rejoindre.
Cela dit, la Deuxième Compagnie spatiale n’avait rien à lui envier. Elle était dirigée par la jeune mais compétente capitaine Casella Ingvar et comptait dans ses rangs son propre champion en mécha, Imon Ingvar.
Imon n’était peut-être ni aussi doué ni aussi rapide à apprendre que Joshua, mais ses origines prestigieuses et son éducation lui avaient donné des bases très solides. En fait, il était nettement plus capable que n’importe quel autre pilote Larkinson ordinaire de sa génération !
Ves approuvait la confiance que Melkor accordait aux jumeaux Ingvar. Tous deux possédaient un potentiel spirituel remarquable qu’il espérait exploiter à l’avenir.
Jusqu’à présent, toutefois, leur véritable potentiel n’avait pas encore été révélé. Ils avaient beau avoir affronté de nombreuses situations où leur vie était en jeu pendant la Bataille de Kesseling VIII, aucun de ses pilotes de méchas n’avait réussi à franchir un palier, pas même ses candidats au rang de pilote expert.
« C’est beaucoup plus facile de franchir un palier en temps de guerre que lors d’une bataille isolée », marmonna-t-il.
Les chances d’être promu étaient si faibles que c’était comme décrocher le gros lot. Il fallait livrer de nombreuses batailles avant qu’un pilote de mécha ne tombe sur la bonne combinaison et trouve l’occasion de passer au rang supérieur.
Il ne devait pas se bercer d’illusions. Des centaines de ses propres proches avaient rejoint le Corps des Méchas et livré plus de batailles qu’il ne pouvait en compter, et pourtant, seuls deux à quatre d’entre eux par génération parvenaient à monter en grade !
« Tout le monde ne peut pas progresser aussi facilement que Jannzi, et même elle a fini par se heurter à un plafond. »
D’après ce qu’il savait, les pilotes experts étaient extraordinaires parce qu’ils fondaient toute leur doctrine sur un objectif ou un idéal précis. S’ils acquéraient une force inimaginable dès leurs premiers pas vers la divinité, ils devaient aussi renoncer à certains aspects de leur condition mortelle au cours de leur longue ascension.
Ves estimait que c’était là le plus difficile dans le passage au rang supérieur. Beaucoup de pilotes de méchas tenaient à leur humanité. Il n’était pas facile d’abandonner l’identité qu’ils avaient acquise à la naissance !
Lorsque sa navette arriva au transport léger qui abritait la Deuxième Compagnie spatiale, Ves salua les jumeaux Ingvar tout en examinant leur potentiel spirituel.
Il croyait que celui-ci avait un peu augmenté depuis la dernière fois qu’il avait évalué leur force, mais il lui était difficile de discerner une différence.
Cette observation le déçut quelque peu, mais Ves fit de son mieux pour garder une attitude positive.
« J’ai entendu beaucoup de bien de vos talents de commandement, capitaine Ingvar. »
La noble de naissance ne put s’empêcher d’afficher un sourire radieux. « Le commandant Cinnabar mérite une bonne part du crédit pour mes performances. J’ai appris beaucoup de choses précieuses à bord de son Ion Tracker. La manière dont il dirige les Battle Crier est vraiment remarquable. Je suis encore en train de développer mon propre style de commandement. »
Elle minimisait ses propres capacités, mais Ves avait passé trop de temps au contact de gens manipulateurs pour ne pas comprendre ses véritables intentions. Il n’avait pas oublié à quel point elle avait paru triste et dépenaillée lorsqu’elle cherchait du travail dans l’espace Kinner.
Lors de sa première affectation à un poste de commandement, son propre équipage s’était mutiné contre elle et son ancienne Maison ! Ves n’aurait probablement pas fait mieux à sa place, mais cet échec initial restait une énorme tache dans son dossier !
Beaucoup auraient renoncé à tout poste de commandement après un résultat aussi honteux, mais Casella Ingvar n’était pas de ceux-là. Elle avait consacré trop de temps et d’efforts à la vocation qu’elle s’était choisie pour abandonner après un seul échec !
À son crédit, elle avait réussi à gagner la confiance du commandant Melkor ; sinon, elle aurait déjà été relevée de ses fonctions. Parmi tous les pilotes de méchas recrutés par les Avatars, certains avaient forcément l’étoffe d’officiers.
Tandis que Ves faisait le tour du hangar pour examiner les Guerriers Éclatants, il lui demanda comment elle s’en sortait.
« La Bataille de Kesseling VIII fut le premier grand affrontement de la nouvelle génération des Avatars du Mythe, monsieur, expliqua-t-elle. Je sais que vos Avatars ont livré d’autres batailles, mais aucune n’égalait notre dernier engagement par son ampleur et sa complexité. Nous nous étions bien préparés, mais la réalité a dépassé nos capacités.
Sans l’arrivée à point nommé du Guerrier Éclatant, la bataille dans l’espace se serait probablement soldée par une défaite ! »
La force d’attaque du CRC avait planifié son assaut-surprise en partant de suppositions erronées. Les Vendrediens pensaient que les unités spatiales des Avatars et des Sentinelles Vivantes ne seraient constituées que de méchas de troisième classe.
Ces arrogants de deuxième classe n’avaient jamais imaginé que Ves intégrerait à ses forces un mécha de transition capable de vaincre leurs puissants appareils en combat ouvert !
Bien sûr, Joshua, à bord du Quint, avait peut-être été responsable de la majorité des destructions, mais la conception du Guerrier Éclatant avait fait toute la différence en orbite !
Tandis que Ves étudiait l’énergie des personnes autour de lui, il remarqua que les membres de la Deuxième Compagnie spatiale étaient particulièrement fiers d’avoir été parmi les premières unités à recevoir ce modèle de mécha prometteur.
L’aura Larkinson qui se dégageait des méchas ne galvanisait pas seulement les Larkinson, mais aussi tous les autres soldats !
Inutile de leur demander à quel point ils étaient dévoués à son clan. Les Guerriers Éclatants avaient déjà fait un excellent travail pour les inciter à se ranger du côté des Larkinson !
« Y a-t-il des problèmes concrets qui freinent la progression de votre Deuxième Compagnie de Méchas ? » demanda-t-il.
« Hum, il y a les problèmes habituels, mais ils ne méritent pas que je vous en parle, répondit Casella. D’autres compagnies de méchas ont bien plus besoin d’attention. Les Avatars ne disposent toujours pas d’un effectif complet de Guerriers Éclatants. En fait, beaucoup de nos méchas sont encore des modèles de l’ancienne génération. »
« Je le sais. Pour l’instant, nos perspectives financières ne sont pas assez bonnes pour que nous puissions nous offrir de nouveaux méchas. Je fais de mon mieux pour remédier à la situation et concevoir d’autres modèles afin de combler les lacunes de notre gamme, mais il faudra des mois avant que cela ne change quoi que ce soit. »
« Merci de vous en soucier, monsieur. Pour des pilotes de méchas comme nous, il vaut toujours mieux travailler pour un concepteur comme vous. Vous êtes bien plus disposé à nous équiper des méchas qu’il nous faut pour accomplir notre mission. »
Cela allait de soi. Les concepteurs de méchas qui réussissaient avaient généralement les poches profondes et investissaient volontiers dans leur propre protection. Sans ses immenses responsabilités, ses Avatars seraient déjà équipés de méchas modernes et de robustes transporteurs de combat !
Ves finit par aborder la question qu’il voulait vraiment poser.
« Je suis sûr que vous avez entendu les dernières rumeurs. Si vous aviez la possibilité de rejoindre le Clan Larkinson, accepteriez-vous ? »
Casella Ingvar savait que cette question finirait par se poser. Elle soupira. « C’est une question difficile. Elle ne préoccupe peut-être pas la plupart de mes hommes, qui viennent de milieux ordinaires, mais mon frère et moi sommes différents. Nous sommes parmi les derniers descendants de la Maison Ingvar. Lorsque la Maison royale de la Black Poppy s’est retournée contre la mienne, nous avons tous deux voulu nous venger. »
« Vous ne pourrez pas le faire en rejoignant le Clan Larkinson, répondit Ves sans détour. Notre clan n’a aucun lien avec le Royaume des Trois Fleurs. Même si je compatis à votre sort, venger la chute de votre Maison ne relève pas de notre responsabilité. »
« Je le sais. Je ne voudrais jamais vous imposer mes objectifs personnels. Ce serait injuste. C’est juste que… »
« Dis-lui la vérité, Casella », intervint quelqu’un à côté d’eux.
« Mon frère ! »
Imon Ingvar, toujours aussi brusque et impulsif, s’immisça dans la conversation. Il quitta le côté de son Guerrier Nova pour rejoindre sa sœur et sa supérieure de nom.
« Je ne sais pas si vous le savez, monsieur Larkinson, mais nous autres nobles prenons nos serments très au sérieux, expliqua Imon. Manquer à sa parole est une grande honte. En public, nos pairs se moqueront de nous si nous ternissons ainsi notre réputation. En privé, nous aurons toujours honte d’avoir abandonné une promesse que nous… »
« Imon ! » Casella perdit son sang-froid et serra les dents. « Tant que tu y es, tu veux aussi étaler toutes nos affaires de famille ? Il n’y a aucune raison d’accabler monsieur Larkinson avec nos problèmes personnels ! »
« Je ne veux plus tourner autour du pot, ma sœur. Réglons ça ici et maintenant, devant notre patron. »
Ves cligna des yeux. À l’évidence, le problème était bien plus grave qu’il ne l’avait cru. Les jumeaux Ingvar semblaient véritablement tiraillés !
La capitaine Ingvar prit un air contrit. « Désolée, monsieur Larkinson. Nous discutons depuis longtemps de notre place parmi les Avatars et de ce que nous voulons faire de notre vie. »
« Vers quelle option penchez-vous ? »
« Je… préfère regarder vers l’avenir, répondit-elle d’une voix plus douce. Même si je suis née et que j’ai grandi chez les Ingvar, notre Maison noble n’existe pratiquement plus. Les quelques survivants ne pourront jamais reprendre le pouvoir. Je pense que rejoindre votre clan et prendre le nom de Larkinson serait une bonne façon de tourner la page sur un passé révolu ! »
De toute évidence, son frère ne partageait pas cet avis. Imon gronda, mais se retint de se laisser aller devant une personne importante.
« Nous sommes parmi les derniers survivants d’une Maison honorable et prestigieuse ! Si elle disparaît, nous n’aurons plus le droit de nous dire nobles ! »
« Est-ce que ça a encore de l’importance, mon frère ?! » Casella posa les mains sur les hanches. « Nous avons perdu ces privilèges il y a des années ! Depuis que nous sommes devenus des fugitifs, nous sommes les seuls à encore nous croire nobles ! Il est temps d’affronter la vérité et de reconnaître que nous sommes au même niveau que tous les autres membres de cette flotte ! »
Une brève dispute s’ensuivit. Le reste de la Deuxième Compagnie spatiale semblait habitué à ce genre de scène. Ses membres s’éloignèrent rapidement et se firent oublier.
« Ça suffit. » Ves leva la main, réduisant instantanément les Ingvar au silence. « Je comprends les grandes lignes de votre dilemme. Je ne vous obligerai pas à faire un choix précis, mais je veux vous dire une chose : vous devrez vous tenir à la décision que vous prendrez. Si vous choisissez de rejoindre le Clan Larkinson, j’attends de vous que vous renonciez à tout attachement ou engagement noble.
Je ne veux pas de loyautés partagées dans mon clan. »
Les deux Ingvar grimacèrent, mais sans excès. Ils s’attendaient déjà à cette réponse.
Ves n’en resta toutefois pas là. Il ne put s’empêcher de leur faire une dernière suggestion avant de partir.
« À mon avis, vous abordez le problème de la mauvaise façon. Si vous refusez de rejoindre le Clan Larkinson, que ferez-vous ensuite ? Finirez-vous par quitter les Avatars pour tenter d’organiser une rébellion contre la Maison royale de la Black Poppy ? Que pouvez-vous faire seuls avec quelques méchas, sans armée et avec des fonds limités ? »
« Nous trouverons bien une solution. Le Royaume des Trois Fleurs compte beaucoup de rebelles, marmonna Imon. »
« Ha ! La plupart de ces mouvements rebelles ne sont que des bandes de vauriens. Ils peuvent exister pendant des siècles sans jamais se rapprocher de leur objectif ! »
Le mépris qu’affichaient Imon et Casella montrait qu’ils partageaient la même attitude dédaigneuse envers les mouvements rebelles.
Ves sourit et écarta les mains. « Au lieu de tout faire seuls pour finalement échouer faute de ressources, pourquoi ne pas rejoindre mon clan et y rester ? Une fois devenus Larkinson et après avoir fait vos preuves, vous aurez droit à bien plus de récompenses qu’aujourd’hui. À mesure que notre clan prospérera et s’enrichira, une partie de cette nouvelle fortune ira dans les poches de ses membres, comme vous.
Que pourriez-vous faire avec un million de crédits hex ? Et si, un siècle plus tard, vous en receviez un milliard ? Ce serait assez pour équiper plusieurs groupes de mercenaires ! »
Ils ouvrirent tous deux de grands yeux en comprenant les possibilités qu’offrait cette approche.
« Tant qu’il vous reste des survivants en qui vous pouvez avoir confiance pour faire bon usage de votre argent, vous pourrez bien mieux servir votre cause en finançant l’ascension de la Maison Ingvar qu’en essayant de tout faire vous-mêmes ! »
Ses arguments firent mouche. Imon, le plus obstiné des deux, sembla convaincu !
« Avec assez d’argent, nous pouvons renverser la Maison de la Black Poppy ! s’exclama-t-il. Qui a dit que nous ne pouvions pas faire renaître notre Maison déchue ? Monsieur Larkinson a raison ! Nous n’avons pas besoin d’être là en personne pour rétablir la situation ! Il nous suffit de fournir les fonds ! »