Chapitre 1 995
Sa flotte ne cessait de grossir. Ves avait l’impression d’être en train de rassembler tous les parias et les exilés du Secteur stellaire de Komodo !
Jusqu’ici, ses forces se composaient de Larkinson parias, de Brighters qui avaient renoncé à leur État pour le suivre dans l’Océan Rouge, des membres de la Nouvelle Dynastie Ylvaine, des Battle Criers, des Chats Noirs et, désormais, des Sœurs Pénitentes !
Gérer tous ces groupes disparates devenait de plus en plus compliqué pour Ves, d’autant qu’ils étaient si différents et excentriques.
Heureusement, sa décision de déléguer la majeure partie de la gestion à ses adjoints avait jusque-là porté ses fruits. Il n’avait plus besoin de s’occuper personnellement de la gestion de chacun de ses groupes.
L’arrivée soudaine des Sœurs Pénitentes ne l’intimidait pas, une fois qu’il avait surmonté leur haine féroce des hommes.
Lorsque Ves, Gloriana et Calabast invitèrent les trois représentantes de la faction hexer dans la salle de conférence du Scarlet Rose, la tension entre elles était palpable.
La commandante Valerie Chancy ne fit guère d’efforts pour cacher son aversion. En tant que cheffe des Sœurs Pénitentes, son hostilité manifeste ne faisait pas honneur à ses talents de dirigeante.
Les Sœurs Pénitentes étaient censées avoir renié leurs méthodes extrémistes. Pourtant, Ves ne vit aucune trace de repentir dans leurs yeux. Leurs esprits ne recelaient que haine et dégoût.
Lorsqu’il les observa sous l’angle spirituel, rien ne le fit douter de son jugement initial !
Une fois tout le monde assis, chacun se dévisagea dans un face-à-face tendu.
Ce qui intriguait Ves, c’était que les Sœurs Pénitentes ne réservaient pas leur ire à Ves : elles n’appréciaient pas non plus beaucoup Calabast et Gloriana !
Un État aussi vaste que l’Hégémonie Hexadrique abritait forcément de nombreuses divisions internes. Les groupes d’intérêts et les idéologies s’affrontaient souvent. Les Sœurs Pénitentes faisaient simplement partie d’une secte qui avait perdu une lutte pour le pouvoir.
À en juger par leur attitude, les Hexers extrémistes gardaient toujours rancune aux Hexers ordinaires !
« Miaou. »
Lucky observa les trois Sœurs Pénitentes avec vigilance. Le chat gemme avait manifestement perçu l’hostilité qui émanait des exilées hexers.
« Miaou. »
Clixie n’était pas en reste. Elle était allongée sur la table de conférence, devant Gloriana, mais tous ses muscles étaient tendus. Nul doute qu’elle grifferait le visage des Sœurs si elles menaçaient sa maîtresse !
Ves tenait le Mandat Larkinson entre ses mains. Le livre lui donnait davantage confiance et l’aidait à garder les pieds sur terre.
Les Sœurs Pénitentes pouvaient bien tenter de le foudroyer du regard, le halo rassurant qui émanait du livre renforçait ses défenses et lui permettait de conserver l’attitude d’un chef.
« Miaouu. »
Le Chat doré se frotta affectueusement contre sa présence spirituelle. L’amour et la confiance qu’elle lui portait dissipèrent une partie de sa nervosité.
Goldie et le Mandat Larkinson affectaient également les autres.
Gloriana éprouvait autant d’affection pour le livre, tandis que Calabast était étrangement intriguée par ses propriétés extraordinaires.
Quant aux Sœurs Pénitentes, plus le silence s’éternisait, plus le livre semblait imposer sa présence.
Bien qu’aucune des trois femmes ne possédât de potentiel spirituel, elles furent exposées ce jour-là, pour la toute première fois, aux halos caractéristiques de Ves !
Les méchas dans le hangar du Scarlet Rose et le Mandat Larkinson amenèrent les femmes à revoir l’opinion qu’elles s’étaient faite de leur nouvel « employeur ».
« Bienvenue dans mon groupe, dit Ves lorsqu’il eut retrouvé son calme. Les circonstances de votre affectation sont inhabituelles, mais j’espère que nous pourrons entretenir des relations professionnelles cordiales. »
« Je vais être franche, “monsieur”, lança la commandante Chancy d’une voix dure, à peine contenue. Aucune de mes sœurs ne veut travailler pour vous. Si nous avions le choix, nous préférerions nous jeter sur les Vendrediens en première ligne. Vous nous avez privées de cette occasion de laver notre honneur. »
« Commandante, vous vous méprenez sur un point, intervint Calabast en croisant les bras. Vous êtes affectées à une mission punitive. L’occasion de vous racheter est un privilège, pas un droit. Méritez-vous l’absolution ou non dépendra de votre sincérité à respecter les conditions de votre punition. »
Gloriana prit également la parole, d’un ton solennel.
« Nous servir est un honneur en soi. Mon petit ami et moi comptons parmi les jeunes Concepteurs compagnons les plus éminents de tout cet amas stellaire ! Ce n’est pas une disgrâce que vos Sœurs Pénitentes soient chargées de nous protéger. Plus nous pourrons travailler sans interruption, plus nous contribuerons à l’effort de guerre. Avec le temps, je suis convaincue que nos méchas pourront faire pencher la balance en faveur de l’Hégémonie ! »
« Nous y sommes déjà parvenus pendant la Guerre des Sables. La Guerre de Komodo ne fera pas exception. » Ves appuya les vantardises de Gloriana, même s’il n’était pas aussi sûr qu’elle de ses affirmations. « La Coalition du Vendredi m’a déjà attaqué à plusieurs reprises. Si vous soutenez vraiment l’Hégémonie, vous devriez tout faire pour nous protéger de toutes les menaces.
Des millions de méchas hexers s’affrontent à ceux des Vendrediens sur les lignes de front. Croyez-vous vraiment que votre petite faction puisse changer l’issue de la guerre ? Croyez-moi, le meilleur moyen d’aider vos compatriotes hexers à l’emporter, c’est de nous laisser concevoir nos méchas sans nous mettre des bâtons dans les roues ! »
De toute évidence, les Sœurs Pénitentes ne crurent pas un mot de ses propos. Si elles respectaient à contrecœur les compétences de Gloriana, elles n’avaient aucune estime pour les concepteurs de méchas masculins !
À leurs yeux, laisser Ves concevoir des méchas pour l’Armée Hexadrique était peut-être une catastrophe annoncée ! Seuls leurs serments et d’autres restrictions les empêchaient de le cribler de balles !
Ves était certain que les Sœurs Pénitentes respecteraient leurs serments, mais mieux valait ne pas éprouver leurs limites. Il n’avait pas l’intention de leur donner des ordres comme à des chiens ni de les exploiter jusqu’à la dernière goutte.
Il était peut-être trop ambitieux d’espérer gagner leur loyauté, mais Ves voulait tout de même faire des Sœurs Pénitentes un élément sur lequel il pourrait compter. À l’heure actuelle, le Bataillon de Gloire avait subi de lourdes pertes et n’avait pas encore remplacé tous les méchas perdus à la Bataille de Kesseling VIII.
La perte d’autant de méchas de deuxième classe avait toujours rendu Ves nerveux. À présent, avec six cents méchas de deuxième classe venus renforcer son escorte, il n’avait plus rien à craindre ! L’inquiétude persistante que la CRC tente de rattraper sa flotte et de l’intercepter s’était dissipée : ses forces étaient désormais dix fois plus difficiles à vaincre !
Lorsque la Conceptrice en chef Stameros lui transmit des dossiers détaillant le parc de méchas de sa faction, Ves fut très satisfait de ceux qui venaient renforcer la protection de sa flotte.
Les Sœurs Pénitentes apportaient officiellement trois cents méchas spatiaux et trois cents méchas terrestres, mais, en pratique, les uns comme les autres étaient assez sophistiqués pour fonctionner dans n’importe quel environnement standard. Les méchas de deuxième classe au-delà d’un certain prix étaient presque toujours conçus pour s’adapter à plusieurs environnements, et ceux-ci ne faisaient pas exception.
Certes, sur la terre ferme, les méchas terrestres pouvaient facilement écraser leurs homologues, relativement plus fragiles. Dans l’espace, les méchas spatiaux disposaient d’un net avantage sur les méchas terrestres, plus lents.
Cependant, même s’ils ne pouvaient déployer que soixante-dix ou quatre-vingts pour cent de leur potentiel dans un environnement différent, ils restaient largement supérieurs à n’importe quel mécha de troisième classe !
Avec autant de redoutables méchas de deuxième classe pour renforcer les défenses de sa flotte, Ves était sûr de pouvoir l’emporter contre une division de méchas de troisième classe !
Toute cette protection supplémentaire ne le mettait pas seulement à l’abri de la Coalition du Vendredi. Ves se sentait aussi beaucoup plus confiant dans ses relations avec les autres États !
Les Sœurs Pénitentes constituaient un puissant moyen de dissuasion contre toute trahison de la part d’acteurs étatiques. Non seulement il était coûteux pour des États de troisième ordre de venir à bout de six cents méchas de deuxième classe, mais leur présence auprès de Ves témoignait également du soutien indéfectible du gouvernement de l’Hégémonie !
Il était évident que s’en prendre à lui revenait à s’en prendre aux Hexers ! Compte tenu de la réputation effrayante que les Hexers s’étaient forgée au fil des ans, Ves pensait que les Sœurs Pénitentes n’auraient même pas besoin de livrer bataille.
Leur seule présence suffirait à faire fuir tous les opportunistes !
Ves étudia en silence le parc de méchas, fredonnant tout en relevant quelques détails intéressants.
Les méchas des Sœurs Pénitentes se composaient principalement de machines d’occasion dont on s’était débarrassé. Ves avait l’impression que toutes les factions hexers se séparaient de leurs méchas lorsqu’elles renouvelaient leur parc à l’arrivée d’une nouvelle génération.
Presque tous étaient des méchas commerciaux de gamme moyenne. Ils ne possédaient ni les composants exclusifs, ni les matériaux, ni les caractéristiques des méchas déployés par l’Armée Hexadrique, mais Ves s’y attendait déjà. Il était hors de question que l’Hégémonie lui fournisse ses meilleurs méchas et sa technologie.
Malgré tout, l’Hégémonie avait veillé à ne pas lui offrir trop de cadeaux. Les méchas affectés aux Sœurs Pénitentes étaient passablement usés et avaient souvent été réparés.
Ils approchaient de la fin de leur durée de vie utile. En moyenne, ils ne tiendraient pas plus d’une demi-décennie, même si cela dépendait de nombreux facteurs.
Il leva les yeux de la liste projetée. « Mademoiselle Stameros, combien de temps pensez-vous que vos équipes de maintenance pourront garder les méchas des Sœurs en état de marche ? »
La conceptrice de méchas n’avait pas envie de répondre à cette question, mais elle n’était pas assez téméraire pour rompre son serment.
Elle lui répondit entre ses dents serrées.
« Je suis convaincue que la plupart des méchas pourront fonctionner de manière satisfaisante pendant au moins trois ou quatre ans. Après cela, leur dégradation s’accélérera et les pannes deviendront plus fréquentes. Si vous refusez de nous fournir les fonds et les matériaux nécessaires à la fabrication de pièces de rechange, les méchas ne pourront pas donner les résultats attendus. »
« Dans quelle mesure pouvez-vous entretenir toutes vos machines ? »
« Pas très bien, “monsieur”. Nous pouvons effectuer de nombreuses réparations dans les ateliers de méchas de nos porte-combats, mais nous n’avons ni vaisseau-usine ni vaisseau logistique dédié. Nous possédions autrefois un porte-flotte obsolète, mais le Temple de l’Hexisme nous l’a retiré lorsque nous avons reçu notre dernière affectation. »
Juliet Stameros en éprouvait évidemment du ressentiment. Même un petit porte-flotte de sous-capitale offrait une capacité de maintenance bien supérieure à celle d’un porte-combats exigu, bourré de méchas et de blindages !
La perte d’un actif de flotte aussi précieux avait considérablement réduit la capacité de la faction à entretenir tous ses méchas sophistiqués, mais vieillissants. Aucun des ateliers de méchas de ses vaisseaux de troisième classe ne pouvait s’occuper de machines de classe supérieure.
« Je réglerai vos problèmes de maintenance avec le temps, promit Ves. L’Hégémonie veut que je remplace vos méchas actuels par des machines de ma conception, et j’ai l’intention de respecter cet engagement. »
Les visages des trois Sœurs Pénitentes se décomposèrent. Pour elles, forcer leurs pilotes à prendre place dans des méchas conçus par des garçons était l’un de leurs pires cauchemars !
Ves savait que leur réaction n’avait rien d’encourageant, mais il n’en prit pas ombrage. C’était l’une des conditions explicites fixées par le Temple de l’Hexisme !
Après avoir passé en revue les méchas et les vaisseaux spatiaux des Sœurs Pénitentes, Ves dut décider comment les gérer. Il savait qu’il devait affirmer son autorité sans attendre, mais il n’avait pas le temps de micromanager cette nouvelle faction.
Il prit rapidement une décision.
« Quand nous arriverons au Royaume Sentinelle et que nous aurons l’occasion de nous installer, j’inspecterai votre faction de plus près afin d’y apporter les changements nécessaires, annonça-t-il. En attendant, vous recevrez vos ordres de Calabast, ici présente. Nous sommes toujours dans un espace hostile, et la Coalition du Vendredi représente encore une menace pour nous.
Si vous ne voulez pas que nos ennemis obtiennent ce qu’ils veulent, faites de votre mieux pour rentrer dans le rang et vous adapter à vos nouvelles fonctions. C’est compris ? »
« Oui… monsieur », cracha presque la commandante Chancy.
Comme c’est charmant.
« Vous pouvez disposer. »