Chapitre 1 963
Ves se sentit beaucoup mieux après avoir sermonné ses concepteurs de méchas subalternes.
Il leur avait transmis des idées essentielles. À leur crédit, aucun ne rejeta ses conseils.
Ils auraient du mal à développer et à exercer leur créativité et leur ingéniosité. Mais développer leur « cœur » de concepteur de méchas serait encore plus difficile !
Qu’ils aient ou non un potentiel spirituel, Ves était convaincu que tous les concepteurs de méchas avaient intérêt à aborder leur travail avec l’état d’esprit d’un innovateur plutôt que celui d’un chercheur de solutions !
Un concepteur de méchas et un ingénieur disposaient des mêmes outils. Pourtant, aux yeux de Ves, le premier se distinguait du second par son goût de la création.
Pour créer un nouveau produit, un concepteur de méchas avait un nombre illimité d’options. Chacun développait une manière unique de choisir les éléments de conception, qui finissait par former son style.
C’était ainsi que le concepteur de méchas donnait un sens à l’infinité des possibilités.
Ceux qui ne parvenaient pas à développer un style de conception ou à s’engager dans une philosophie risquaient de se perdre dans cette forêt vaste et sans fin.
Dans la conception de méchas, avoir davantage de choix n’était pas toujours préférable.
C’était pourtant ce que faisaient ses subalternes en consacrant tout leur temps libre à étudier des manuels.
C’était aussi ce qu’avait fait Ves autrefois, lorsqu’il avait privilégié l’obtention de DP afin de les échanger contre des compétences précieuses.
Mais tout cela détournait de l’aspect ludique de la conception de méchas. Combien d’enfants avaient rêvé de concevoir leurs propres méchas ? Combien avaient pu faire de ce rêve d’enfant une réalité ?
Ves avait remarqué quelque chose de très intéressant chez les concepteurs de méchas. En grandissant, les rêveurs devenaient plus mûrs. Ils se préoccupaient davantage de choses « d’adultes », comme gagner leur vie ou satisfaire leurs supérieurs.
Il leur était facile de mettre de côté leurs rêveries et leur fascination enfantines.
Pourtant, aux yeux de quelqu’un comme Ves, cette adoration pure et innocente des méchas était l’une des plus grandes sources de force pour les concepteurs passionnés comme lui !
À son avis, les concepteurs de méchas qui réussissaient n’avaient pas besoin de réfléchir en permanence ! Ils pouvaient parfaitement débrancher leur cerveau ! Du moment que leur cœur était assez fort pour suppléer leur esprit, ils avaient tous le potentiel nécessaire pour créer des méchas inédits qui repousseraient les limites existantes !
Ves fit une courte pause après avoir sermonné ses subalternes. Lorsque Gloriana commença à dévoiler leur nouveau projet, il se mit à méditer sur sa propre leçon.
Bien que ces réflexions fussent les siennes, il eut l’impression de mieux comprendre encore ce qu’il venait d’enseigner !
Il avait toujours eu confiance en son cœur de concepteur de méchas. Il le considérait comme une force qui venait de lui, et non du Système.
L’aide que lui apportait le Système lui avait donné le loisir d’explorer cet aspect de la conception de méchas, mais il pouvait continuer à le développer sans dépendre de qui que ce soit.
Ves savait toutefois que sa vision des concepteurs de méchas n’était pas la seule possible. Il était certain que bien d’autres écoles de pensée désapprouvaient farouchement l’importance qu’il accordait au cœur d’un concepteur !
« Les concepteurs de méchas rationnels doivent être dégoûtés par mes idées », marmonna-t-il.
Quand Ves eut achevé son introspection, sa petite amie venait de terminer sa présentation.
« … N’oubliez pas l’objectif central de ce projet. Notre but premier est de concevoir un mécha d’assaut spatial capable de dissuader les ennemis qui approchent en les intimidant. Il est destiné aux batailles de masse et aux affrontements intenses. Il doit aussi être commercialement viable, alors nous devons surveiller de près notre budget. Des questions ? »
« Quelle aura donnera-t-on à ce mécha ? demanda Mayer.
— Ves ? »
Il répondit :
« Vous m’avez vu plusieurs fois dans ma tenue de la Fierté du Crépuscule. L’aura de notre futur mécha ressemblera beaucoup à celle de la Fierté du Crépuscule. Je l’apporterai au laboratoire de conception la prochaine fois, pour que vous puissiez vous familiariser avec cette aura et vous mettre dans l’état d’esprit nécessaire pour concevoir ce mécha. D’autres questions ? »
« S’agit-il d’un produit de niche ou d’un produit destiné au grand public ? »
« C’est une question très importante. Pour l’instant, je n’en suis pas encore sûr », admit Ves. Il se frotta le menton rasé de près en réfléchissant. « Je penche pour les deux options. J’aimerais que mon produit plaise à tout le monde, mais atteindre un tel succès est très difficile. Le Soldat désolé a réussi parce qu’il existait un besoin urgent pour ce genre de produit.
« Contrairement à l’époque, les différentes crises et guerres du Secteur stellaire de Komodo n’ont pas provoqué de hausse de la demande en méchas d’assaut. Il n’y a pas non plus de manque évident à combler dans ce domaine, même si je pense que les avantages de notre futur modèle suffiront à susciter une demande ! Il faudra simplement veiller à ce que notre produit soit assez polyvalent. »
Il existait deux grandes stratégies en matière de conception de méchas. On pouvait essayer de rendre son produit aussi polyvalent que possible tout en préservant ses atouts distinctifs.
Ves avait adopté cette approche, à des degrés divers, pour la plupart de ses méchas commerciaux. Il devait répondre aux attentes d’une clientèle très variée. Même s’il était impossible de satisfaire tout le monde, il cherchait à accroître autant que possible le potentiel de vente de ses produits en multipliant leurs usages.
À l’inverse, un concepteur de méchas pouvait choisir de ne pas chercher à cocher le plus de cases possible.
Au lieu d’essayer d’améliorer le plus grand nombre de paramètres possible, Ves avait aussi conçu des méchas en se concentrant sur quelques caractéristiques essentielles, qu’il s’efforçait de pousser à leur maximum !
Les conceptions extrêmes, comme le Titan de l’Aurore et le Deliverer, axés presque entièrement sur un seul aspect au détriment de tout le reste, se vendaient mal. Même si le Deliverer était doté de formidables caractéristiques spéciales, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un produit de niche !
Ves prenait beaucoup de plaisir à concevoir ces méchas atypiques, mais il savait qu’il devait garder son instinct commercial affûté.
Il avait encore beaucoup d’argent à gagner !
Ses circonstances récentes lui permettaient de poursuivre d’autres priorités, mais il n’avait pas oublié sa longue liste de merveilles qu’il voulait acquérir ! Se procurer un véritable vaisseau-usine de deuxième classe n’était qu’un début !
Pour l’instant, Ves savait qu’il se trouvait dans une position enviable par rapport aux autres concepteurs de méchas.
Depuis qu’il avait reçu son certificat de chef-d’œuvre, de nombreux professionnels du secteur avaient commencé à s’intéresser davantage à lui. Comme il passait tout son temps à bord d’un vaisseau, il était difficile de mesurer l’estime dont il jouissait, mais il savait que sa présence déclencherait probablement une véritable tempête dans la communauté locale des méchas s’il débarquait sur une planète habitée !
Avec toute cette publicité et cette notoriété, Ves n’aurait pas besoin de se démener pour promouvoir son prochain produit. S’il était assez remarquable, la publicité gratuite serait probablement considérable !
Bien sûr, il devait aussi publier son modèle avant que la communauté des méchas n’oublie sa récente réussite. Voilà pourquoi il s’était fixé un délai de quatre mois pour ce projet, malgré le peu de temps qu’il lui resterait pour l’optimiser !
Tout le monde se mit bientôt au travail. Ves et Gloriana demandèrent à leurs subalternes de parcourir la bibliothèque de composants de l’AMT et de sélectionner les pièces disponibles au public les mieux adaptées, afin d’en acquérir les licences.
Ves s’installa devant un terminal et lança ses propres recherches.
Cette fois, il ne se connecta pas au portail virtuel de l’AMT par la voie habituelle.
Il appuya plutôt son doigt sur un port, établissant ainsi une connexion filaire entre le terminal et l’implant dans son esprit !
Tous ses sens se transformèrent.
Un instant plus tôt, Ves était assis dans le laboratoire de conception du Scarlet Rose.
L’instant d’après, il pénétra dans une immense bibliothèque ancienne, remplie d’une quantité phénoménale de livres traditionnels à couverture rigide !
Son odorat et son goût ne fonctionnaient pas correctement, mais sa vue et son ouïe étaient totalement immergées dans cette illusion virtuelle !
« Intéressant », dit-il avec un sourire.
Dans cette bibliothèque sans fin, aux rayonnages et à l’aménagement de bois, des milliers de concepteurs de méchas parcouraient silencieusement les collections de diverses manières. Et ce n’était là que ceux qui se trouvaient dans les environs !
Certains consultaient l’emplacement d’un livre physique, puis parcouraient tout le chemin nécessaire pour le retirer de son rayonnage.
D’autres s’installaient à l’une des nombreuses tables traditionnelles en bois et faisaient apparaître le livre en manipulant une interface projetée.
La plupart des concepteurs de méchas ne s’embarrassaient pas du tout de cette mise en scène. Ils rejetaient l’archaïque tradition de lire de vrais livres et préféraient consulter leur contenu directement sur l’interface projetée !
Après avoir observé les autres concepteurs, Ves eut l’impression que les deux derniers groupes passaient à côté du rituel proposé par l’AMT.
Pourquoi l’AMT avait-elle conçu son portail virtuel de cette manière ? Cherchait-elle à renouer avec le passé ? Encourageait-elle les concepteurs à perdre un temps précieux à retrouver un livre précis parmi ces rayonnages apparemment sans fin ?
Ves ne croyait pas à ces explications.
Il envisagea plusieurs interprétations de ce rituel.
Il était presque certain que l’AMT cherchait à rendre son savoir un peu moins facile d’accès afin de faire passer un message important.
Le savoir n’était pas gratuit. Il ne venait pas de nulle part. Il fallait lui accorder de la valeur.
Après avoir repéré, à l’aide d’une interface voisine, l’emplacement d’un catalogue précis de licences de composants, Ves se mit à arpenter les longs et vastes couloirs bordés de rangées d’imposantes bibliothèques.
De temps à autre, il arrivait à un carrefour et tournait à gauche ou à droite.
Il croisa de nombreux concepteurs de méchas en chemin. Certains abordaient des collègues au hasard et engageaient spontanément la conversation.
Cette bibliothèque de conception, avec son décor intérieur, favorisait le partage du savoir. Tous ceux qui y entraient de cette manière cherchaient à apprendre quelque chose de nouveau. Cela mettait les concepteurs de méchas de passage dans de bonnes dispositions.
Parfois, leur humeur les incitait à partager des connaissances et des idées qu’ils gardaient d’ordinaire pour eux !
Grâce au cadre virtuel particulier de la bibliothèque, les concepteurs de méchas pouvaient faire basculer leur interlocuteur dans un canal de communication privé.
Même s’ils se tenaient au milieu d’un couloir, aucun son ne sortait de leur bouche aux oreilles des autres. Leurs visages devenaient flous, comme brouillés par des parasites, afin d’empêcher les passants de lire leurs expressions.
Bien sûr, certains ne prenaient pas la peine de dissimuler leurs propos.
« Les méchas légers sont inférieurs aux méchas lourds ! » cria un vieil homme à une jeune femme. « Ce que tu dis est factuellement faux ! Plus c’est gros, mieux c’est ! Les méchas lourds sont tellement bourrés de fonctionnalités qu’ils ont toujours une solution à chaque problème ! Quant aux méchas légers, leur capacité est si réduite que je ne peux même pas faire tenir un canif dans leur châssis minuscule ! »
La jeune femme adressa un sourire narquois au vieux croûton. « Je n’ai qu’un mot à te dire : mobilité. »
« Et alors ?! Tu crois que tous les méchas lourds sont lents ?! Pour peu qu’on leur installe un moteur assez puissant ou un système de vol, ils peuvent aller aussi vite que leurs homologues plus légers ! »
« À quoi bon un mécha lourd si les trois quarts de sa capacité sont occupés par un moteur de mécha ou un système de vol surdimensionné ? C’est un énorme gaspillage de matériaux exotiques, à mon avis ! La mobilité est le seul domaine où les méchas légers tirent toujours leur épingle du jeu et où les méchas lourds sont condamnés ! »
« Absurde ! »
En dépassant les concepteurs de méchas qui se disputaient, Ves secoua la tête. Leur débat lui semblait parfaitement ridicule. Les deux catégories de poids avaient leurs avantages et leurs inconvénients !
Bien sûr, il n’y avait aucun moyen de leur faire entrer cette conclusion dans leurs crânes épais. Il n’eut pas besoin d’étudier leurs dossiers pour comprendre qu’ils étaient respectivement spécialistes des méchas légers et des méchas lourds.
Quand des concepteurs de méchas étaient convaincus de la justesse de leur philosophie, personne ne pouvait les persuader qu’ils avaient tort !
Heureusement, le son de leur conversation se coupa automatiquement après quelques pas de plus.
Il esquissa un sourire en coin. « Quelle bibliothèque maléfique. »
Il comprit soudain le véritable objectif de la bibliothèque virtuelle. L’AMT voulait simplement susciter autant d’échanges que possible. Tant que ces conversations avaient lieu dans ce cadre, l’Association pouvait enregistrer toutes les précieuses idées échangées !