Chapitre 1 961
Après avoir rejoint le Scarlet Rose, Ves et Gloriana brûlèrent d’impatience de commencer leur nouveau projet.
Le lendemain, ils descendirent dans le compartiment de l’atelier de méchas, qui avait beaucoup changé.
En plus d’avoir condamné le compartiment G-13, l’atelier disposait désormais d’un laboratoire de conception agrandi et de plusieurs équipements supplémentaires, utiles à la conception de méchas.
Leurs deux équipes attendaient l’arrivée des concepteurs en chef avec déférence. À peine Ves et Gloriana eurent-ils franchi le seuil de l’atelier que leurs subordonnés s’inclinèrent !
« Bon retour, monsieur Larkinson ! »
Ves sourit et leur fit signe de se relever. « Allons, debout. Inutile de vous livrer à ce genre de cérémonies pour moi. Tout ce que je vous demande, c’est de faire votre travail avec sérieux. En tant que concepteurs de méchas, c’est notre travail qui prouve notre sincérité. »
Une fois ses subordonnés debout, Ves les observa attentivement.
Un mois s’était écoulé depuis sa dernière rencontre avec eux. Beaucoup de choses s’étaient passées entre-temps, et Ves se demandait si ses concepteurs de méchas étaient toujours aussi impatients de travailler pour la LMC qu’avant.
Il avait déjà pu se faire une idée des concepteurs de méchas Tovar. Comme il ne leur avait pas dit s’ils pouvaient rester dans l’entreprise, les Tovar semblaient à la fois impatients et nerveux.
À moins d’être de très bons comédiens, Miles Tovar et les autres avaient vraiment l’air de craindre d’être renvoyés !
Ves ignorait s’il pouvait se fier à son jugement, mais cette vue lui fit tout de même plaisir. Il était désormais un peu plus enclin à les garder. Ils n’étaient pas les meilleurs subordonnés qu’il pouvait trouver à l’heure actuelle, mais il était très satisfait de leurs bases et de leur éthique professionnelle.
Il tourna son attention vers la deuxième équipe de conception.
Comme prévu, les quatre concepteurs de méchas ylvainiens avaient choisi de rester. Oscar, Renee, Erica et Pascal étaient tous de sincères fidèles du Martyr lumineux !
Toutefois, au vu de l’ampleur de l’infiltration de ses rangs par la Dynastie véritable de Ylvaine, Ves doutait de leur loyauté.
« Y a-t-il parmi vous des Vrais Croyants ? »
« Non, répondit Oscar DiMartin. Aucun de nous ne vénère le Prophète vivant. Nous… ne pensons pas qu’il représente le fondateur de notre foi. »
Les trois autres Ylvainiens secouèrent également la tête.
« Vous dites la vérité ? »
« Nous ne mentirions jamais au Martyr lumineux ! »
Ves pouvait le croire. Étant presque divinisé aux yeux des Ylvainiens, il ne devait pas leur être possible de lui mentir en face !
Après avoir posé encore quelques questions aux Ylvainiens, il se tourna vers les deux derniers originaux.
Mayer Torto et Merrill O’Brian ne détonnaient plus parmi les Ylvainiens. Avant, ils considéraient Ves comme un concepteur de méchas très compétent, mais tout à fait humain.
À présent, leurs expressions n’étaient guère différentes de celles des Ylvainiens pleins d’adoration !
« Je suis désolé pour tous les dangers que vous avez dû affronter », dit-il.
Merrill sourit. « Vous n’avez pas à vous excuser, monsieur. J’ai connu pire… dans mon ancien travail. »
« Il fallait s’attendre à ce que la Coalition du Vendredi s’en prenne à vous deux après que vous avez obtenu vos certificats de concepteur de méchas de chef-d’œuvre », ajouta Mayer.
Au moins, le concepteur de méchas Sentinelle était honnête. Mayer était surtout resté parce qu’il voulait travailler sous les ordres de concepteurs de méchas de chef-d’œuvre reconnus !
Ves apprécia sa franchise. Elle lui permettait d’ajuster ses attentes envers Mayer et d’éviter tout malentendu fâcheux sur sa volonté de rester à son service.
Dans l’ensemble, il était plutôt satisfait de ses équipes de conception. Il ne verserait pas une larme si l’un d’eux décidait de partir, mais leurs contributions lui manqueraient assurément !
« Avant d’annoncer notre dernier projet de conception de mécha, j’aimerais m’entretenir avec chacun de vous en privé. »
Pendant que Gloriana occupait tout le monde, Ves invita les concepteurs de méchas dans un bureau privé, un par un. Il voulait savoir comment ils s’en sortaient et ce qu’ils pensaient des événements récents.
Il commença par Miles Tovar. Le concepteur de méchas apprenti se tortilla sur son siège dès qu’ils entrèrent dans le bureau.
Le voir rongé par l’incertitude incita Ves à adoucir son expression.
« Je vais être honnête, commença-t-il. Je n’ai pas encore décidé si je devais vous garder, vous et les autres Tovar. »
« Je sais que notre situation politique n’est pas très simple », répondit humblement Miles.
L’écart entre leurs statuts s’était considérablement creusé. Ves n’était plus un simple concepteur de méchas compagnon. Malgré son âge, il avait accompli quelque chose qui suscitait l’envie de presque tous les professionnels du secteur des méchas !
« La bonne nouvelle, c’est que l’opinion de la République Lumineuse m’importe peu, désormais. C’est ce que le gouvernement fera à votre Famille Tovar qui m’inquiète. Je ne veux pas être la cause de la chute d’une autre famille de notre État ! »
Miles lui adressa un sourire rassurant. « Vous n’avez absolument aucune raison de vous inquiéter. Mes proches Tovar et moi-même avons déjà été bannis de la famille. »
« Ça n’a pas empêché la Coalition du Vendredi de s’en prendre à mes parents éloignés, qui n’avaient rien à voir avec moi, dans la République Lumineuse. »
« À vrai dire, monsieur Larkinson, cela n’arrivera pas. Notre Famille Tovar est trop imbriquée dans les institutions de la République Lumineuse. Contrairement à votre Famille Larkinson, son éviction plongerait immédiatement la République Lumineuse dans le chaos. Le CRC peut difficilement provoquer un nouveau soulèvement de masse comme celui qui a éclaté dans le Protectorat d’Ylvain.
Les Vendrediens ont déjà suscité beaucoup d’inquiétude par leurs actions récentes. Ils ne peuvent guère se permettre de créer davantage de problèmes, au risque de se faire réprimander par l’AMT. »
Ves ne comprenait pas tout à fait comment la Famille Tovar pourrait éviter de se faire « larkinsonner ». Miles semblait toutefois si sûr de lui que Ves se faisait peut-être du souci pour rien.
« Si c’est vraiment ce que vous affirmez, je n’ai pas beaucoup d’autres objections à vous garder à mon service. N’oubliez pas que tant que vous êtes payé par la LMC, votre loyauté première me revient, à moi et à ma Deuxième Compagnie de Méchas. Les intérêts de la Famille Tovar viennent ensuite, surtout maintenant que vous êtes en exil. Ai-je été clair ? »
« Parfaitement, monsieur. Je ne peux pas vous promettre que cela me conviendra toujours, mais je vous signalerai tout problème potentiel avant qu’il ne devienne sérieux. »
« C’est bien. Je préfère que vous soyez franc avec moi dès le départ. Savez-vous ce que je déteste par-dessus tout ? »
« Non ? »
Ves se pencha en avant et esquissa un sourire sinistre. « Ceux que je déteste le plus, ce sont les traîtres. Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de m’occuper de la dernière personne à m’avoir trahi. Il s’est donné la mort avant que mes gardes puissent le maîtriser. Sans ça, je l’aurais probablement transformé en sujet d’expérience ! »
Miles était manifestement perplexe : pourquoi un concepteur de méchas aurait-il besoin d’un sujet d’expérience ? Mais il eut la présence d’esprit de ne pas poser la question.
Après avoir clairement expliqué le sort généreux qu’il réservait aux traîtres, Ves se détendit et orienta la conversation vers le développement professionnel de Miles.
« Ces derniers temps, je n’ai pas pu vous encadrer et vous instruire autant que je l’aurais voulu, dit-il. Cela dit, vous avez dû être capable de progresser seul. Où en êtes-vous ? »
« J’étudie tous les jours, répondit-il. Je n’ai pas les améliorations de grande qualité de mademoiselle Wodin, mais j’apprends bien plus vite que la moyenne. Sans cela, je n’aurais pas obtenu mes notes à l’Institut technique de conception des méchas. Je ne progresse pas aussi vite que certains, mais je suis très satisfait de mes avancées. J’ai même commencé à m’attaquer à certains livres de l’Université de Clarion que vous avez ajoutés à la bibliothèque et auxquels nous avons désormais accès.
Une bonne partie de leur contenu est trop avancée pour moi, mais je suis beaucoup plus sûr de mes bases, aujourd’hui. Mes collègues sont tout aussi contents. »
Ves hocha la tête, satisfait. « C’est bien. L’obtention de votre diplôme ne signifie pas que vous avez fini d’apprendre. Vous êtes encore tout près du bas de l’échelle du secteur des méchas. Pour vous faire une place dans ce milieu, vous devez devenir concepteur de méchas compagnon, et pour cela, vous devez absolument maîtriser un certain nombre de compétences nécessaires à la conception d’un mécha. »
« C’est ce que j’ai fait, monsieur Larkinson. Je suis heureux de tout ce que j’ai appris, mais je ne sais toujours pas si je me suis rapproché du rang de concepteur de méchas compagnon. Vos conseils me seraient utiles. »
Au lieu de répondre tout de suite, Ves examina rapidement Miles avec sa vision spirituelle. Miles était le seul concepteur de méchas Tovar doté d’un potentiel spirituel, mais celui-ci ne semblait pas avoir évolué depuis la dernière fois qu’il l’avait examiné. Cela indiquait que Miles n’avait pas encore pleinement élaboré de philosophie de conception ni pris l’engagement de la suivre.
« Croyez-en mon expérience, Miles. Apprendre ne suffit pas à vous élever jusqu’à mon rang. Même si vos connaissances sont assez lacunaires, vous pouvez utiliser ce que vous savez pour concevoir un mécha convenable. L’essentiel, c’est de trouver votre propre style et de déterminer exactement votre spécialité. Élaborer une philosophie de conception ne consiste pas simplement à choisir votre saveur préférée.
Vous devez approfondir les raisons qui vous poussent à concevoir un certain type de méchas. »
« C’est ce que j’ai fait, monsieur ! Pendant presque dix ans, je me suis consacré à la conception de méchas aériens ! Sur les conseils d’un mentor, j’ai même resserré encore davantage le champ de ma philosophie de conception, mais je n’ai toujours pas progressé ! »
Ves comprenait ce que ressentait Miles. Malgré leurs origines familiales aisées, les concepteurs de méchas devaient en grande partie compter sur eux-mêmes pour devenir concepteurs de méchas compagnons.
Il était impossible qu’une personne incompétente devienne concepteur de méchas compagnon ! Si Ves se trompait, il laisserait Gloriana l’habiller !
« D’après ce que j’ai compris du processus de promotion, un apprenti comme vous doit nourrir une conviction profonde envers sa philosophie de conception. Il ne suffit pas de savoir qu’elle est prometteuse. Vous devez y croire. Croire en votre ambition. »
Miles fronça les sourcils. « Je ne comprends pas tout à fait. »
« C’est simple. » Ves leva la main et se tapota la tempe. « Ça ne se passe pas uniquement dans votre tête. »
Il se tapota la poitrine. « Ça se passe aussi dans votre cœur. Vous devez vous consacrer à votre philosophie de conception comme s’il s’agissait de votre petite amie. Aimez-la. Sortez avec elle. Épousez-la.
Parfois, trop réfléchir nuit à ce processus. Vous devez transférer une partie de ce qui se passe dans votre esprit à votre cœur. Peu importe que votre philosophie de conception semble intimidante ou presque impossible à concrétiser. Si vous y croyez, vous serez dans les meilleures dispositions pour franchir le blocage qui vous retient. »
Bien que ses conseils parussent sincères, Miles fronça les sourcils.
« Sauf votre respect, monsieur Larkinson, cela… ressemble beaucoup à de la religion. En gros, vous me demandez de traiter ma philosophie de conception comme une superstition. »
Ves cligna des yeux.
« Je… comprends que vous puissiez mal le prendre. Ce n’est pas aussi terrible que ça en a l’air. La conception de méchas va bien au-delà des apparences. Si les concepteurs de méchas de haut rang sont si vénérés dans la communauté, c’est en partie parce que leurs créations transcendent les limites du possible dans la réalité.
Si vous vous ouvrez à toutes les possibilités, je pense que vous trouverez plus facilement votre voie dans la conception de méchas. Vous connaissez Ketis ? »
« Je la connais, répondit Miles en hochant la tête. Il m’arrive de discuter du métier avec elle. »
« Je l’ai guidée dans cette voie. Je ne lui ai pas exposé ma théorie aussi directement, mais je crois qu’elle peut devenir une conceptrice de méchas compagnon prometteuse avec le temps. Vous êtes tous les deux apprentis, mais je suis beaucoup plus optimiste quant à ses chances qu’aux vôtres. Contrairement à vous, Ketis a vraiment un faible pour les méchas épéistes.
Si vous ne parvenez pas à développer une obsession aussi forte pour les méchas aériens, je ne sais pas si vous pourrez rester devant elle malgré votre âge. »
Ketis avait presque dix ans de moins que Miles. En toute logique, celui-ci aurait dû devenir concepteur de méchas compagnon avant l’ancienne conceptrice pirate. Mais, pour l’instant, Ves n’était guère optimiste !