Chapitre 1 954
Les méchas n’avaient pas de genre.
Presque personne ne se posait même la question. Qu’un pilote de mécha soit un homme ou une femme, il pilotait une machine, que ses dimensions évoquent une forme masculine ou féminine.
La plupart des concepteurs de méchas optaient par défaut pour une forme masculine lorsqu’ils concevaient un mécha humanoïde, car c’était généralement la norme la plus adaptée.
Bien sûr, certains méchas conçus pour être élancés avaient parfois une apparence féminine, mais cela ne posait habituellement pas de problème particulier aux pilotes de mécha masculins.
Ces utilisateurs se souciaient bien davantage de l’état et des performances de leur mécha que de son genre.
Les méchas masculins étaient généralement plus massifs et plus robustes, tandis que les méchas féminins étaient souvent plus minces et plus rapides.
Ce n’était toutefois pas une règle absolue. De nombreux concepteurs de méchas avaient créé des méchas chevaliers féminins, et beaucoup de méchas légers adoptaient sans réserve une forme masculine.
En somme, presque personne, dans l’industrie des méchas, ne se souciait de leur genre.
Seule une société obsédée par les différences entre les sexes pouvait faire une distinction aussi arbitraire !
Ves savait que les Hexers n’interdisaient pas aux hommes de piloter des méchas. Ce serait tout bonnement stupide : ils réduiraient aussitôt de moitié leurs effectifs !
Sinon, le Vénérable Brutus Wodin n’aurait jamais été autorisé à piloter le Star Dancer !
Face à une rivale aussi redoutable que la Coalition du Vendredi, les Hexers auraient été fous de réduire leur propre puissance de combat !
Cependant, même si les Hexers autorisaient les hommes à piloter des méchas et à servir dans l’Armée Hexadrique, ils constituaient principalement les rangs inférieurs !
Il n’y avait pas un seul « garçon » parmi les hauts gradés de l’Armée Hexadrique. Il était impossible pour un garçon d’être promu capitaine ou lieutenant de mécha. Hexers comme Hexères s’accordaient à dire qu’il ne fallait jamais confier de poste de commandement à un garçon !
Les hommes formaient donc l’essentiel des rangs inférieurs de toutes les forces de méchas.
Et la discrimination ne s’arrêtait pas là.
En plus de bloquer les possibilités d’avancement du sexe inférieur, les Hexères accaparaient aussi tous les meilleurs méchas !
Gloriana tapota le terminal et projeta deux méchas différents.
« Voici deux méchas typiques de l’Armée Hexadrique, commença-t-elle. L’un est réservé aux garçons, l’autre aux femmes. »
Il ne faisait aucun doute qu’on reconnaissait là les deux catégories. Le mécha destiné aux garçons était un grand mécha chevalier, mais d’une qualité plutôt médiocre.
Malgré sa taille imposante et ses nombreuses technologies avancées, il était loin de représenter au mieux la puissance de l’Armée Hexadrique.
En termes de méchas de deuxième classe, c’était essentiellement un modèle économique. Le mécha chevalier surpassait largement n’importe quel équivalent de troisième classe, mais il avait bel et bien été conçu pour être bon marché et peu coûteux !
Ce qui irritait le plus Ves dans ce modèle, c’était le mépris implicite qu’il manifestait envers ses utilisateurs désignés.
« Ce mécha masculin a probablement été conçu par une Hexère », remarqua Ves.
Son ton ne laissait aucun doute.
Gloriana soupira. « C’est vrai. Dans l’Hégémonie, qu’un mécha soit destiné aux garçons ou aux femmes, le projet de conception doit toujours être dirigé par une conceptrice de méchas ! Je ne sais même pas si l’Hégémonie a déjà approuvé un mécha conçu par un garçon ! Tu dois savoir que même Brutus ne pilotera jamais un mécha d’expert conçu par un autre homme ! C’est tout simplement impensable ! »
En soi, cela n’aurait pas forcément dû poser problème. De nombreuses conceptrices de méchas savaient en créer d’excellents pour les hommes.
Cependant, au vu de l’état d’esprit des Hexères, leur condescendance et leur mépris envers les garçons transparaissaient subtilement dans leurs choix de conception.
Le mécha chevalier dont Gloriana se servait comme exemple avait été conçu pour servir de chair à canon. Il associait des matériaux et des exotiques médiocres dans un ensemble économique, pensé pour offrir autant de protection que possible.
Ce n’était pas forcément une mauvaise chose, mais ce mécha défensif protégeait bien moins efficacement la vie de son pilote !
Tout d’abord, la disposition de son blindage et son architecture interne visaient à le rendre aussi résistant que possible.
Son degré de compartimentage était très élevé.
Même si un ennemi finissait par percer son blindage et par abattre le mécha, une partie suffisante de l’épave devait pouvoir survivre pour qu’on puisse la remettre en état et la rendre fonctionnelle.
En revanche, le degré de redondance était plutôt faible, et Ves remarqua que le réacteur et le moteur du mécha étaient nettement mieux protégés que le cockpit !
Le message de ce mécha était limpide pour Ves. Son concepteur accordait plus de valeur aux composants internes qu’aux pilotes auxquels il était destiné !
C’était une priorité de conception très inhabituelle !
Sur les autres marchés des méchas, préserver la vie du pilote figurait parmi les trois priorités principales d’un mécha.
Personne ne voulait piloter un piège mortel ! Aucun mécha qui ne privilégiait pas la vie de ses pilotes ne pouvait plaire à la clientèle visée !
Seuls des clients stupides achetaient ce genre de méchas.
Si les garçons avaient voix au chapitre dans l’Hégémonie, un mécha chevalier comme celui-ci n’aurait jamais été intégré à la gamme de l’Armée Hexadrique !
Le mécha bretteur à la forme féminine était manifestement supérieur. C’était un modèle haut de gamme, au moins huit fois plus cher que le précédent !
Malgré ses dimensions plus réduites, son blindage de grande qualité le rendait encore plus résistant que le mécha chevalier !
Sa masse inférieure et son système locomoteur plus puissant le rendaient bien plus mobile. Et ce n’était pas tout : il était doté de modules de vol intégrés qui lui permettaient de bondir rapidement sur le champ de bataille ou de voler dans les airs et dans l’espace avec une efficacité raisonnable.
Naturellement, ce mécha féminin protégeait aussi très bien son pilote. Son cockpit était recouvert d’une épaisse couche de blindage. En cas d’éjection, ses puissants propulseurs lui permettaient de se replier rapidement vers l’arrière sans subir de dégâts !
Dans l’ensemble, les conceptions des deux méchas reflétaient des états d’esprit on ne pouvait plus différents.
Ves grimaça et croisa les bras. « Pourquoi me montrer cette comparaison insultante ? »
Sa petite amie ne pouvait pas non plus ignorer ces différences !
« Je sais à quel point… c’est mauvais, mais les pilotes de mécha et les concepteurs de méchas hexers en ont l’habitude. Les méchas masculins sont conçus pour jouer des rôles de soutien sur le champ de bataille, tandis que les méchas féminins sont faits pour remporter la victoire. Tous les méchas conçus pour les Hexers doivent respecter ce paradigme. »
Elle lui expliqua ce qu’elle voulait dire en affichant d’autres modèles de méchas hexers masculins et féminins.
Les modèles masculins étaient généralement des « méchas de soutien » de gamme inférieure. Il s’agissait de méchas défensifs et de méchas de combat à distance, indispensables à toute force, mais qui brillaient rarement au cours d’une bataille.
Les méchas chevaliers étaient censés retenir l’ennemi, tandis que les méchas de combat à distance fournissaient un appui à distance.
Ces deux types de méchas pouvaient pourtant jouer un rôle bien plus important qu’une simple présence générique sur le champ de bataille.
Ses anciens modèles, le Blackbeak et le Seigneur de Cristal, en étaient de parfaits exemples.
Le Blackbeak était un chevalier offensif, et non défensif. Ses capacités défensives étaient moins impressionnantes, mais sa mobilité compensait largement cette faiblesse : son pilote pouvait porter le combat chez l’ennemi ou exécuter diverses manœuvres complexes !
Le Seigneur de Cristal était non seulement rapide, mais aussi résistant. Son pilote pouvait ainsi le déployer plus près de l’ennemi et le faire affronter ses adversaires avec l’assurance que son blindage tiendrait toujours face aux méchas adverses de combat à distance !
Dans les deux cas, Ves avait conçu ses méchas pour donner plus de moyens à leur pilote. Au fil de ses différentes expériences de Maîtrise, il avait compris à quel point les pilotes de mécha tenaient à leur liberté d’action.
Les pilotes de mécha cherchaient toujours à agir, mais ils ne pouvaient pas toujours aller au bout de leurs intentions, car leur mécha limitait leurs possibilités !
Ves avait rencontré de nombreux modèles dont les concepteurs avaient délibérément réduit la liberté d’action des pilotes. Les méchas de première ligne reposaient presque entièrement sur ce principe. Son propre modèle, le Soldat désolé, l’appliquait lui aussi dans une certaine mesure.
Mais les concepteurs de ces méchas avaient toujours de bonnes intentions. Ves avait conçu le Soldat désolé pour qu’il soit simple d’utilisation, afin qu’un large éventail de pilotes, quel que soit leur niveau, puisse le piloter.
De telles bonnes intentions étaient absentes des modèles hexers destinés aux hommes. Ves avait l’impression que leurs conceptrices en chef infantilisaient délibérément leur public cible, convaincues que les garçons feraient des erreurs s’ils pilotaient quoi que ce soit de plus puissant ou de plus complexe.
Ainsi, quel que soit leur niveau, les pilotes de mécha hexers masculins ne se distinguaient pas beaucoup sur le champ de bataille, car même les meilleurs ne pouvaient dépasser les limites de leurs méchas !
Quand Ves fit part de ses observations à Gloriana, elle eut au moins l’air honteuse.
« Pour être honnête, je suis d’accord avec toi, dit-elle. Avant, je concevais exclusivement pour les femmes. Mais quand j’ai participé au développement du Star Dancer de Brutus, j’ai découvert que les garçons pouvaient être tout aussi impressionnants que les femmes sur le champ de bataille. Les femmes sont de meilleures meneuses, bien sûr, mais pour ce qui est du combat pur, les garçons ont naturellement davantage tendance à recourir à la violence. »
Cela semblait à la fois juste et faux ! Ves était content qu’elle reconnaisse que les pilotes de mécha masculins valaient les pilotes féminines, mais que voulait-elle dire par « davantage tendance à recourir à la violence » ?!
« Concevoir un mécha hexer m’attire de moins en moins, grimaça Ves. Si je dois en concevoir un, je veux le faire à ma manière. »
Sa petite amie s’efforça de le rassurer. « Je ne t’ai pas montré ces exemples pour te forcer à les imiter. Je sais que ton style de conception ne s’accorde pas avec le nôtre. Calabast et moi l’avons signalé à la DIVA, et l’agence a modifié ses exigences en conséquence. »
« Que veut la DIVA ? »
« Je te l’ai déjà dit, Ves. Ils veulent que tu conçoives un mécha masculin axé sur le soutien. L’essentiel, c’est l’éclat du mécha. Il doit soutenir l’Armée Hexadrique et écraser les combattants vendrediens sur le champ de bataille. Pour le reste, nous avons presque carte blanche, mais la DIVA a ajouté quelques conditions à cette commande. »
Elle lui envoya une liste d’exigences et de spécifications. Dans l’ensemble, Ves n’avait pas à s’inquiéter des licences des composants : la DIVA mettrait à sa disposition les licences de ses composants propriétaires pour le projet.
Le budget, en revanche, était plutôt strict. Les modèles masculins ne devaient pas être meilleurs que leurs équivalents féminins !
Le seul avantage du projet était peut-être que Ves et Gloriana pouvaient choisir eux-mêmes le type de mécha à concevoir. Mécha de combat à distance, mécha de mêlée, mécha spatial ou mécha terrestre : le choix leur appartenait entièrement !
À une seule condition : leur choix devait correspondre pleinement à un rôle de soutien. Ves ne pouvait donc pas opter pour un rapide mécha léger d’escarmouche ni pour un mécha lancier flamboyant.
Ces restrictions irritèrent Ves.
« Je peux refuser ? » demanda-t-il.
Gloriana secoua la tête et eut un petit sourire narquois. « Pas cette fois. N’oublie pas que la DIVA est sur le point de secourir tes proches capturés. Elle a déployé des moyens considérables pour cette opération. Elle attend quelque chose en retour, et concevoir un mécha capable de galvaniser les Hexers et de semer la peur dans le cœur des Vendrediens est la meilleure façon de rembourser ta dette ! »
De toute évidence, sa petite amie était impatiente d’accepter cette commande ! Elle connaissait le potentiel de sa philosophie de conception et voulait que Ves fasse la preuve de son talent afin de gagner encore plus d’estime auprès de ses consœurs hexères !
Quant à Ves, il n’aimait peut-être pas l’approche hexer de la conception des méchas, mais c’était apparemment la seule manière acceptable pour un « garçon » comme lui de proposer un mécha aux Hexers.
Ves n’avait pas oublié sa détermination à se venger des Vendrediens. Il fallait leur faire payer au centuple le meurtre de ses proches et la ruine de leurs vies !
Par conséquent, même si cela portait atteinte à sa dignité, Ves était tout à fait prêt à serrer les dents et à accepter les conditions de la DIVA, si cela lui permettait d’assouvir sa vengeance !