Chapitre 1 947
Il fallut des heures à Ves pour se familiariser avec certaines fonctions dont il disposait.
De loin, la numérisation partielle de ses fonctions cognitives avait démultiplié certaines de ses capacités !
La mémoire, surtout. C’était comme s’il avait remplacé un très vieux communicateur obsolète par la puce de données la plus puissante de la galaxie !
S’il le souhaitait, il pouvait enregistrer presque toutes les données qui circulaient dans ses neurones. Les possibilités étaient infinies.
Il pouvait enregistrer ses propres ondes cérébrales et les analyser plus tard pour vérifier si une influence extérieure avait altéré ses pensées.
Il pouvait mémoriser n’importe quel livre en parcourant ses pages en une fraction de seconde.
Il pouvait se transformer en capteur de surveillance et enregistrer tout ce qui se passait autour de lui, puis envoyer ces données à un serveur qui les analysait à la recherche d’éléments suspects.
Cette dernière capacité tenait à la nature hybride de l’Archimède Rubal, à la fois organe et machine. C’était un bio-implant : fabriqué à partir de matières organiques, il fonctionnait comme une machine.
Ainsi, il pouvait non seulement le relier à son cerveau, mais aussi s’en servir de passerelle pour se connecter à divers systèmes électroniques !
Il n’avait plus besoin de dicter manuellement ses paroles pour transférer le contenu de son esprit vers un terminal ou son communicateur. Il pouvait tout simplement le téléverser directement en quelques millisecondes !
Le temps qu’il gagnait grâce à cette seule amélioration était considérable !
Cela expliquait aussi comment Gloriana parvenait à maintenir son rythme d’apprentissage prodigieux.
Elle avait toujours travaillé plus vite et avec plus de précision, elle aussi. Maintenant qu’il avait son propre implant, Ves comprit que ce n’était pas forcément naturel. Une grande partie de ses capacités reposait sur des augmentations.
Bien sûr, les implants ne faisaient pas le concepteur de méchas. Ves savait parfaitement que la réussite de Gloriana tenait surtout à sa passion, à son assiduité et à sa persévérance.
Il n’en restait pas moins évident qu’elle ne serait pas devenue apprentie si tôt sans son excellent implant Erestal-015.
Leurs deux implants étaient également très différents l’un de l’autre.
En règle générale, l’implant de Gloriana ne disposait pas d’une capacité de stockage de données démesurée, mais il avait été conçu dès le départ pour faciliter le travail des concepteurs de méchas.
Il comportait toutes sortes de fonctions pratiques, comme la modélisation de méchas intégrée et divers algorithmes sophistiqués qui l’aidaient à effectuer des calculs et des projections.
L’Erestal-015 avait avant tout pour objectif d’améliorer le jugement d’un concepteur de méchas. Parmi ses autres fonctions, il permettait à Gloriana d’examiner un concept et de savoir exactement ce qui n’allait pas, ainsi que la manière de le perfectionner en fournissant le moins d’efforts possible.
Ves ne disposait pas de ces fonctions propriétaires. L’Archimède Rubal était un implant conçu pour la CFA et, de surcroît, il était à l’origine complètement dépassé. Quel rapport aurait-il pu avoir avec les méchas ?
L’implant était auparavant consacré au stockage des données, mais la docteure Ranya et le regretté docteur Guernica y avaient tous deux ajouté divers modules afin d’en élargir les fonctionnalités.
Il était désormais doté d’un processeur assez performant, utile pour toutes sortes de calculs. Même s’il n’était pas aussi adapté à la conception de méchas que l’Erestal-015, il répondait largement aux besoins quotidiens de Ves.
Ves se comporta comme un enfant dans une boutique de sachets nutritifs. Il explora avec curiosité chacune des fonctions et échafauda déjà une stratégie générale pour tirer le meilleur parti de cette nouvelle acquisition.
« Je devrais profiter de cet implant pour accélérer mon apprentissage. »
Sa bibliothèque regorgeait de manuels qu’il voulait lire. Avant, il n’en avait jamais le temps, mais maintenant, il pouvait les téléverser en bloc dans son Archimède Rubal et les étudier dès qu’il avait un moment de libre !
En outre, Ves voulait aussi progresser dans la conception de méchas imaginaires.
Ses précédentes expériences en création spirituelle lui avaient déjà montré les limites de sa mémoire innée. En tant que conscience indépendante, Ves ne pouvait retenir que ce que son cerveau ordinaire lui permettait, ce qui était bien peu dès qu’il essayait de créer quelque chose de plus complexe qu’un œil spirituel rudimentaire.
Mais maintenant qu’il possédait l’Archimède Rubal, il pouvait y téléverser des milliers de milliards de plans de méchas détaillés et en retrouver toutes les spécifications d’une simple pensée !
Lorsqu’il essaya avec ses propres modèles, il fit appel au plan du Guerrier Éclatant.
Cette fois, contrairement à avant, il ne se rappelait pas seulement les grandes lignes des schémas. Il pouvait retrouver simultanément les dimensions et les autres caractéristiques de millions de composants !
« C’est incroyable ! » s’exclama Ves.
Gloriana lui sourit, ravie. « C’est formidable, n’est-ce pas ? Maintenant, tu n’auras plus besoin de compter sur moi chaque fois que tu voudras optimiser nos méchas ! Tu devrais pouvoir le faire toi aussi. Et nous pourrons partager nos solutions et nos propositions sans même avoir à nous parler ! »
Elle le lui démontra en établissant une simple connexion de données.
C’était comme s’ils avaient relié leurs communicateurs. Gloriana lui transféra quelques fichiers. Ves les ouvrit dans son esprit et découvrit qu’il s’agissait d’un concept de mécha inachevé qu’elle n’avait pas encore exploré à fond.
Avant, Gloriana aurait dû prendre au moins dix minutes pour lui expliquer son idée.
Mais tout avait changé ! Gloriana ne lui avait pas seulement transféré ses plans, mais aussi une partie de ses pensées et de son raisonnement sous forme numérique !
Cela dépassait le simple échange de données. Gloriana n’aurait pas pu lui exposer son point de vue avec autant de précision et d’intimité sans la numérisation partielle de son esprit !
Ves écarquilla les yeux. « C’est extraordinaire ! »
La seule faille de cette méthode était que ses pensées ne transmettaient ni ses émotions ni les autres aspects impalpables de sa personnalité. Ves aurait préféré entendre son raisonnement à travers ses paroles, car elle aurait pu communiquer sa passion par les inflexions de sa voix.
Même si la méthode était loin d’être parfaite, elle restait utile dans bien des situations, surtout lorsqu’ils étaient pressés d’achever leur travail !
Dans l’ensemble, les nombreuses possibilités offertes par son bio-implant lui avaient indéniablement égayé la journée. Même s’il regrettait les problèmes survenus après son opération, il considérait toujours cette amélioration comme une augmentation extrêmement importante !
Quand Ves eut enfin fini de jouer avec son nouveau jouet, il quitta l’infirmerie pour s’occuper de l’énorme pile de problèmes qui s’était accumulée au cours du dernier mois.
« Tu devrais d’abord parler à Calabast avant de voir les Larkinson ou de t’occuper du reste, suggéra Gloriana en berçant Clixie comme un bébé. Elle m’a dit qu’elle avait plusieurs propositions lourdes de conséquences, dont certaines pourraient modifier votre relation professionnelle. Je ne l’aime pas, mais elle t’a évité de finir avec le cerveau en bouillie, alors je tolérerai sa présence.
Mais elle a intérêt à ne pas planter ses griffes en toi ! »
Ves sourit et se pencha pour lui donner un bref baiser. « Je t’aime, Gloriana. Même si la galaxie est remplie de salauds perfides, je n’en fais pas partie ! Je t’ai toujours été fidèle. Je ne fais pas confiance à grand monde, mais j’ai confiance en toi. Je ne peux pas en dire autant de Calabast. »
Ces mots la rassurèrent. Connaissant Ves mieux que quiconque, Gloriana savait que son petit ami accordait une grande importance à la confiance.
« Tu as raison. » Elle lui tapota l’épaule. « Je devrais moi aussi te faire confiance. Tu n’iras pas me tromper dans mon dos, hein ? »
Ses ongles se mirent soudain à s’enfoncer dans le tissu de sa combinaison !
« Hein ?! »
« Miaou ! »
« Haha, bien sûr que non ! Je ne suis pas un coureur de jupons, Gloriana ! »
« Parfait. »
Ils se séparèrent. Gloriana retourna à ses propres affaires, tandis que Ves entra dans le compartiment réservé à Calabast.
Il déboucha sur ce qui ressemblait à un centre de commandement improvisé. Il n’avait jamais vu Calabast en compagnie de ses subordonnés, à l’exception de la commandante Dise.
Cette fois, toute une équipe d’hommes et de femmes était affairée à divers postes de travail. Ils analysaient des enregistrements, rédigeaient des rapports et modélisaient les conséquences de différentes actions.
Ce qui frappa surtout Ves, c’était qu’ils portaient tous un uniforme noir standard orné de discrets motifs gris.
L’uniforme avait beau sembler simple, son tissu et sa coupe dégageaient une élégance discrète.
Chaque uniforme comportait aussi un insigne distinctif qui paraissait presque entièrement noir aux yeux des moins observateurs. On y voyait un chat noir aux yeux jaune vif, perché devant une mer d’étoiles bleu sombre !
« Ves, le salua Calabast depuis l’autre côté du compartiment. Je vois que tu as remarqué mes nouveaux Chats Noirs. Que penses-tu de notre nouvelle tenue ? »
Bien sûr, Calabast portait le nouvel uniforme des Chats Noirs mieux que quiconque. Elle avait bénéficié d’une série supplémentaire de traitements d’optimisation génétique de la CFA, et elle avait sans doute eu recours à d’autres moyens technologiques pour améliorer son apparence, comme tant d’autres femmes.
Mais, contrairement à la plupart d’entre elles, Calabast ne soignait pas seulement son apparence : elle travaillait aussi son attitude.
Ves se sentait toujours un peu intimidé en sa présence. Calabast dégageait une assurance et une supériorité qui lui rappelaient sa mère.
Maintenant qu’il avait un implant crânien, ce malaise lui apparut plus clairement. Grâce à la numérisation partielle de son esprit, il découvrit qu’une proportion inquiétante de ses pensées tournait autour de la peur, du doute et de l’inquiétude depuis son entrée dans le compartiment !
Il secoua la tête et tenta de détourner son attention de ces pensées négatives.
« L’uniforme est trop sobre et monochrome. J’aime bien la touche de gris que toi ou tes stylistes y avez ajoutée, mais il reste un peu trop banal. Même ton insigne manque tellement de contraste qu’on distingue à peine le chat. Du point de vue du design, l’uniforme réussit à souder ceux qui le portent, mais ne permet pas à votre organisation de se démarquer des autres. »
« C’est justement le but, Ves. Nous ne sommes pas censés attirer l’attention. Notre existence peut être connue, mais nous ne devons jamais sortir du décor. »
Pendant que Calabast parlait, Ves essaya de la sonder avec son implant pour voir s’il pouvait en tirer davantage d’informations. Mais dès que l’implant se mit à traiter les données de ses observations, un brusque vertige interrompit sa tentative !
« Aïe ! »
L’espionne ricana. « Tu as essayé de me sonder avec ton implant ? »
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qu’est-ce que tu as fait ? »
« J’ai simplement utilisé une contre-mesure de base contre la surveillance. Un conseil, Ves : ne va pas scanner et sonder tout le monde avec ta nouvelle augmentation. Les gens qui en ont les moyens disposent de nombreuses façons de bloquer, d’induire en erreur, voire de contre-attaquer quiconque cherche à les sonder au-delà des apparences. »
Ves eut l’air décontenancé. « Je vois. »
« Ne fais pas cette tête. Tu peux quand même utiliser cette fonction sur les gens ordinaires qui sont moins sur leurs gardes. Et tu peux toujours prendre des photos de moi en cachette, histoire de te satisfaire quand tu es seul. »
Il ne daigna même pas répondre.
« Y a-t-il autre chose que je devrais savoir ? »
« Contente-toi de respecter les précautions d’usage. Ton implant est déjà doté d’un système de sécurité très puissant, grâce à la docteure Ranya et à moi, mais tu dois toujours rester prudent. Surtout, ne laisse jamais de signaux extérieurs atteindre ton implant, sauf si tu n’as pas d’autre choix. Privilégie les contacts directs et les connexions filaires pour transférer des données. »
« Comment je m’y prends ? »
« Quand la fonction est activée, ton implant peut recevoir des données par le toucher. Il suffit de toucher un port sur un communicateur ou un terminal pour lancer un transfert sécurisé. Tu peux aussi toucher le doigt de Gloriana ou appuyer ton front contre le sien si vous voulez échanger des données. »
Tout cela lui paraissait très utile. Les transmissions sans fil avaient leur utilité, mais Ves ferait mieux de privilégier autant que possible les connexions plus sûres.
« Je ne suis pas venu pour parler de mon implant. »
« Je sais. » Elle désigna un autre compartiment d’un mouvement de tête. « Allons dans mon bureau pour parler de l’avenir. »
Fe Nitaa et Lucky les suivirent jusque dans le bureau. Calabast leur jeta un regard contrarié.
« Je préférerais que nous discutions en privé. »
Ves haussa les épaules. « Fe Nitaa m’est d’une loyauté absolue, et Lucky n’est qu’un chat. Quels que soient les secrets que tu veuilles me confier, ils sont en sécurité. »
« Très bien. Ne viens pas me reprocher s’ils ne savent pas garder un secret. Les gens qui t’entourent ne sont pas aussi fiables que tu le crois. »
« Toi comprise ? »
Calabast eut un sourire contrit. « Moi aussi. C’est en partie ce dont je veux te parler aujourd’hui. Il s’est passé beaucoup de choses au cours du dernier mois et il est clair que tu vas devoir changer de cap. »
« Alors, je t’écoute. »