Chapitre 1 927
Connaître l’histoire du peuple nain ne revenait pas à vivre comme un nain.
Ves fut certes impressionné par la façon dont le physique des nains supportait une gravité de 4,6 g. Le corps de Rion restait vigoureux et robuste, même après une journée entière à marcher ou à travailler.
Son cerveau était abondamment irrigué, ce qui lui permettait de garder toute sa lucidité du matin au soir.
Un nain ordinaire était plusieurs fois plus fort qu’un humain moyen. Cette différence ne se faisait pas sentir sur une planète à forte gravité, mais Ves imagina qu’un nain pourrait soulever plusieurs personnes sans effort sur une planète à gravité standard !
Premiers produits humains créés par la civilisation humaine, les différentes lignées naines avaient connu de nombreuses mises à jour et révisions au fil des siècles.
À chaque nouvelle génération, les généticiens optimisaient un peu plus leurs gènes. Ves supposa que les nains de Desala X appartenaient à une lignée relativement récente, car le corps de Rion ne ressentait aucune gêne dans cet environnement ! On aurait dit que son espèce de nains avait évolué naturellement sur cette planète à forte gravité !
La lignée naine à laquelle appartenait Rion ne comportait pas non plus les déficiences cognitives illégales qui les transformaient en primitifs. Les nains extrêmes d’Aeon Corona VII étaient justement appelés sauvages en raison de leur dégénérescence intellectuelle.
Ves soupçonnait que si la Maison Kantis avait renoncé aux lignées naines illégales, c’était uniquement parce qu’elle ne voulait pas consacrer trop d’argent à leur instruction.
Les nains de Desala X devaient tout de même être assez intelligents pour apprendre à lire et à écrire, et étudier toutes sortes de connaissances techniques afin de faire fonctionner le matériel minier.
En fait, Ves ne considérait pas du tout les nains locaux comme déficients intellectuels. En les observant suivre les ordres de Vulcan et tenter de bricoler de nouvelles pièces en se conformant à ses instructions précises, il constata qu’ils s’adaptaient plus vite qu’il ne l’avait prévu !
Leurs connaissances et leur base technique étaient certes pleines de lacunes, mais dès qu’il leur montrait comment faire quelque chose, ils n’avaient pas besoin de beaucoup de temps pour assimiler ses leçons !
« Ils sont vraiment… intelligents ? »
Après plusieurs jours d’observation, ces nains entreprenants continuaient de l’impressionner par leur capacité d’adaptation. À mesure qu’ils démontaient en partie leurs chariots de combat et se mettaient à fabriquer de véritables pièces de rechange, l’opinion que Ves avait des rebelles s’améliorait peu à peu.
Leurs premiers travaux étaient lamentables, tout simplement parce qu’ils ne savaient pas faire mieux. La Maison Kantis leur ayant interdit l’accès à une grande partie du savoir, ils avaient des millénaires de retard sur la civilisation humaine dominante.
Ce qu’ils avaient réussi à accomplir malgré toutes ces conditions défavorables était en fait assez remarquable.
Mais à présent qu’un véritable dieu était descendu parmi les rebelles, leur potentiel prometteur commençait enfin à s’épanouir !
Ves continua de se faire passer pour un dieu et traita patiemment les nains comme ses élèves.
Il ne pouvait pas tout faire seul. Il devait mobiliser toute la main-d’œuvre dont disposait le Mouvement de résistance de Desala pour achever les préparatifs de son plan remanié !
Il apprit aux nains enthousiastes à purifier leurs déchets métalliques, à forger des plaques de blindage uniformes qui s’emboîtaient parfaitement et à assembler les pièces avec davantage de précision.
Il leur montra comment utiliser correctement leurs outils, corrigea leurs nombreuses idées fausses sur la technologie et leur inculqua quantité de règles et d’habitudes que les bons techniciens de méchas tenaient pour acquises.
Par moments, Ves avait vraiment l’impression d’incarner le dieu qu’il avait inventé et prétendait être. À force d’élever les nains et de les rendre meilleurs que ce que la Maison Kantis voulait en faire, son mensonge devenait peu à peu réalité. Il se sentait comme le père d’une nouvelle race humaine pleine d’avenir !
Plus Ves enseignait, plus ses élèves l’impressionnaient.
Ils échouaient rarement et le décevaient encore moins. Leur empressement à plaire au Dieu des Nains leur donnait une motivation incroyable. Leur ardeur et leur passion pour le travail avaient explosé, atteignant un niveau qu’ils n’avaient jamais connu de toute leur vie !
Au mieux, travailler pour la Maison Kantis était une corvée. Au pire, c’était de la torture !
Les nains n’avaient pratiquement aucune raison de travailler plus dur ou avec plus d’application pour leurs maîtres esclavagistes. S’ils continuaient à travailler, c’était uniquement parce qu’ils seraient punis s’ils ne remplissaient pas leurs quotas quotidiens !
Leur corps avait des besoins énergétiques considérables. Toute cette force physique avait un prix ! Les nains mangeaient au moins trois fois plus que les humains ordinaires pour absorber tous les nutriments et les calories nécessaires à leurs activités quotidiennes !
Quand les surveillants réduisaient leurs rations, un nain risquait aussitôt de mourir de faim !
Voilà pourquoi la peur les poussait constamment à travailler avec diligence.
Ils n’avaient jamais eu de raison d’espérer quoi que ce soit. Les encouragements tout simples de Vulcan et les espoirs qu’il leur faisait miroiter étaient une nouveauté absolue pour eux.
Une fois que Ves eut corrigé leurs méthodes de travail et leur eut fourni des conseils suffisants, la productivité des nains rebelles s’envola !
Une semaine après le début de son expérience de Maîtrise, le corps de Rion se tenait sur une rampe et contemplait les chariots de combat, réduits à l’état de carcasses.
Leur conception grossière et improvisée lui paraissait d’une laideur profonde. Même s’il travaillait mieux avec des méchas, il était tout à fait capable de reconcevoir les chariots de combat pour en faire de meilleures machines !
La conception était encore hors de portée des nains locaux. Il aurait fallu trop d’éducation pour transformer un nain ordinaire en concepteur de méchas ou d’autres équipements, compétent et polyvalent !
Vulcan devait leur fournir les plans. Chacun de ceux qu’il leur soumettait les impressionnait au-delà de toute mesure.
L’idée qu’ils se faisaient de lui comme d’un dieu ne cessait de grandir ! Ils le vénéraient de plus en plus et les nains redoublaient d’efforts pour plaire à leur dieu, dans l’espoir de recevoir ses bénédictions !
Ves trouvait tout cela assez amusant. Cette mascarade prenait de plus en plus d’ampleur à mesure que son prestige parmi les nains grandissait de jour en jour.
« Grand Vulcan, êtes-vous fier de nous ? » demanda Gion Greybeard à ses côtés.
Le nain en robe avait passé le plus de temps auprès de Vulcan. Tout comme Ves en apprenait davantage sur les nains, Gion se familiarisait avec leur nouveau protecteur.
« Vos nains apprennent vite. » Le corps de Rion grogna. « J’en ai vu de pires. Ils sont… moins vifs que vos rebelles. Je suis fier de compter ces nains parmi mon peuple. »
« Vous nous avez redonné espoir alors que personne ne nous tendait la main. Pour cela, vous avez gagné notre éternelle gratitude. »
« C’est bon à entendre, mais je ne pourrai aider votre peuple que jusqu’à un certain point. Les Grandes Gens sont protégés par de nombreux dieux. Je suis capable de déployer bien plus de puissance que je ne l’ai montré jusqu’ici, mais si je persiste, j’attirerai inévitablement l’attention de divinités cruelles et perfides. »
« Nous ferons tout pour être à la hauteur de vos attentes, mon seigneur ! Les épreuves que nous avons traversées nous ont préparés aux défis à venir ! Les Grandes Gens auront beau vouloir nous garder enfermés, ils ne pourront pas nier éternellement notre humanité ! »
Le corps de Rion sourit. Ves n’avait pas prévu de devenir le sauveur des nains au cours de son expérience de Maîtrise, mais il ne ressentait plus aucune animosité envers le Système pour l’avoir forcé à donner une chance aux rebelles.
Il était étrange de tirer autant de satisfaction à guider les nains. Les problèmes auxquels il était confronté dans le monde réel, comme tenter d’échapper à l’emprise de la Coalition du Vendredi ou subir l’immense pression de devoir créer un mécha de chef-d’œuvre, s’évanouissaient.
Cette parenthèse dans sa vie n’avait rien à voir avec sa véritable existence. Ces vacances bienvenues lui faisaient découvrir un cadre totalement différent, tout en lui permettant de ressentir le poids des responsabilités sous un autre angle.
Il était difficile d’être responsable d’autant de gens. Il devait réfléchir à chacune de ses décisions et trouver des moyens créatifs de résoudre une foule de problèmes.
Il aimait ça. Il aimait faire semblant d’être un dieu. Même si tout reposait sur un énorme mensonge, il se plongeait de plus en plus dans son rôle.
Malheureusement, Ves ne contrôlait pas le corps de Rion en permanence.
Même si on avait salué le nain comme un « pilote as » et un « avatar de Vulcan », aux yeux de l’avant-poste 35, Rion restait un mineur !
Rion ne pouvait pas rester tout le temps dans la base souterraine. Son absence serait vite remarquée s’il ne rentrait pas, et les gardes risqueraient alors de fouiller l’avant-poste à sa recherche !
Il devait donc toujours se présenter à ses postes habituels et conduire son véhicule minier pendant de longues heures.
Durant ces périodes, Ves rendait le contrôle du corps à son propriétaire légitime.
Au début, Rion avait été déconcerté par cette possession, mais après avoir longuement discuté avec les autres nains, il devint l’un des plus fervents adorateurs de Vulcan !
« Grand Vulcan, pourrez-vous vraiment me conduire à la Perle du Génie et m’aider à prendre le contrôle de ce mécha ? »
« Pourriez-vous me bénir en m’enseignant comment vaincre les méchas des Grandes Gens ? »
« Existe-t-il d’autres dieux comme vous que nous pourrions vénérer à vos côtés ? »
« Tais-toi ! » hurla mentalement Ves dans l’esprit du nain curieux. « Je suis en train de concevoir des armes toujours plus puissantes ! Ne m’interromps pas dans mon saint labeur ! »
En plus de supporter les questions incessantes du nain stupide, Ves devait aussi garder son calme quand venait le moment pour Rion de s’entraîner au pilotage.
La première fois que Rion retourna chez lui, Ves prit directement le contrôle de son corps afin de bricoler la capsule de simulation.
Le plan d’évasion n’avait aucune chance de réussir si Rion restait aussi incompétent ! Oubliez le pilotage d’un mécha de première ligne : ce pilote de mécha autodidacte et incapable ne serait même pas en mesure de bien se servir de la Perle du Génie !
Ves prit donc en main les futures séances d’entraînement de Rion. Il élimina tous les scénarios d’entraînement par défaut et en programma de nouveaux, en s’appuyant sur ses connaissances de la formation des pilotes de méchas.
« Qu… quelle est cette gravité ?! » s’exclama Rion lorsque son léger mécha d’escarmouche virtuel trébucha aussitôt, faute d’avoir bien calculé ses pas !
« Bienvenue en gravité standard, répondit Ves mentalement. C’est la gravité des Grandes Gens. Elle est faible et légère, preuve que tes oppresseurs sont faibles. Tu peux les battre à leur propre jeu, mais pour cela, tu dois repartir de zéro et apprendre à piloter un mécha correctement. »
« Mais… »
« Ne te plains pas que ça ne sert à rien ! J’ai étudié les images volées de la Perle du Génie et j’ai remarqué qu’elle était équipée d’un sac à dos antigravité ! Ça signifie que ce mécha pourra se déplacer aussi vite et sans effort qu’en gravité standard !
Nous devons tirer parti de cette vitesse pour que tu puisses manœuvrer mieux que les méchas des gardes ennemis et en vaincre autant que possible ! »
« M-mais, mon seigneur, ne devrais-je pas m’entraîner à piloter des méchas dans une gravité qui m’est familière ? »
« Oublie ça ! répondit aussitôt Ves. Nous devons mettre fin au combat plus vite, avant que le sac à dos antigravité ne manque d’énergie. Il faut aussi que tu deviennes si compétent avec les méchas légers que tu puisses éviter d’endommager ce module essentiel. En bref, tu dois apprendre à tirer le meilleur parti de la vitesse de ce type de mécha ! »
« Je n’y arriverai pas ! Ce mécha est trop rapide ! J’ai peur qu’il ne s’envole dans le ciel si je fais une erreur ! »
« Ne dis pas de bêtises, espèce d’idiot ! Les méchas ne flottent pas comme ça dans l’espace quand ils sautent ! La gravité ne fonctionne pas ainsi ! »
Ves voyait déjà qu’il lui faudrait des semaines pour inculquer à Rion les bases du pilotage de mécha. Il ne pourrait jamais faire de ce nain un pilote de mécha convenable en une semaine !