Chapitre 1 920
Plusieurs jours passèrent, tandis que Rion Aaden suivait une routine d’un ennui mortel.
Desala X était une planète minière. Rien de plus. Les avant-postes miteux et démunis qui servaient de centres aux opérations minières de la planète ne disposaient pratiquement d’aucun agrément.
Bien qu’il fût difficile d’obtenir des informations fiables, Ves parvint à estimer grossièrement de combien de temps il avait remonté le passé.
En se fondant sur le matériel minier, l’équipement porté par les gens de grande taille, le simulateur et d’autres indices, il estima qu’il avait remonté le temps d’au moins soixante-dix ans.
L’écart temporel était assez faible. Le Système devenait-il paresseux, ou quoi ?
Comme pour Axelar, Ves pourrait retrouver Rion en revenant à son époque. À supposer que Rion vive encore dans le Secteur stellaire de Smiling Samuel, il était tout à fait possible que Ves retrouve son hôte de Maîtrise de son vivant !
Bien sûr, Ves n’avait aucune intention de rencontrer ses anciens hôtes, surtout un pilote de mécha aussi incompétent que Rion !
Au fil de plusieurs séances d’entraînement, Ves assista à des échecs et à une incompétence comme il n’en avait jamais vu chez aucun de ses pilotes de mécha !
« Il n’a absolument pas les compétences d’un pilote de mécha ! Il est trop ignorant ! »
Pour être juste, ce n’était pas la faute de Rion si le mouvement rebelle avait stupidement tenté de former le potentat qu’il avait découvert parmi la population naine de la planète, sans rien connaître aux méchas.
Pour Ves, il était clair que le Mouvement de résistance de Desala n’arrivait pas à la cheville des organisations rebelles les plus redoutables qu’il connaissait. Le Mouvement de libération de Bentheim et le Front révolutionnaire vesien étaient au moins mille fois plus puissants !
Si Ves méprisait tant le MRD, c’était principalement parce qu’il était entièrement composé de nains autochtones.
Sans le soutien d’un seul étranger ou d’une seule personne de grande taille connaissant réellement le fonctionnement des méchas et leur manière de combattre d’autres méchas, le MRD n’avait aucune chance contre les forces de sécurité chargées de maintenir les nains dans le rang !
S’il y avait un élément qui jouait en faveur du MRD, c’était le peu d’investissements que la Maison Kantis consacrait à ses opérations sur Desala X.
Ces nobles décadents auraient pu facilement exploiter une véritable planète minière, conforme à toutes les normes de l’espace humain, s’ils avaient accepté de traiter les nains comme des salariés ordinaires.
Mais non : la Maison Kantis tenait à économiser le plus possible, quitte à traiter la main-d’œuvre principale comme des esclaves !
Son peu d’empressement à investir dans ses opérations minières se répercutait sur d’autres aspects. La plupart des équipements miniers avaient plusieurs décennies et étaient complètement usés. Leurs pannes et leurs dysfonctionnements fréquents coûtaient sans doute plus cher à la Maison que de les remplacer par du matériel neuf et bon marché !
Les gardes n’étaient que des brutes et d’anciens mercenaires, qui ne répondaient même pas aux critères exigés des troupes domestiques. Ils n’étaient, en tout et pour tout, que des gardiens de prison.
Leur équipement était assez léger et davantage conçu pour détecter la contrebande et les marchandises illicites que pour résister à une force d’assaut bien armée et bien entraînée.
« La Maison Kantis est vraiment radine. » Ves secoua mentalement la tête. « Cela dit, inutile d’investir davantage pour maintenir les nains dans le rang. »
Contre des nains captifs qui ne pouvaient menacer les gardes qu’avec du matériel minier, cela suffisait !
Bien sûr, les surveillants contrôlaient entièrement tout le matériel et tous les véhicules miniers. Les nains eux-mêmes savaient qu’il était inutile de compter sur ces équipements : chacun d’eux intégrait de nombreux dispositifs de sécurité destinés à prévenir tout abus !
Quant aux méchas, il en avait aperçu quelques-uns au loin, à travers les yeux de Rion.
Ves supposa que la Maison Kantis ne les avait postés aux avant-postes que pour dissuader les nains, et non par mesure de précaution.
Il était peu probable que les nains parviennent à neutraliser tous les dispositifs de sécurité intégrés aux redoutables véhicules miniers. Mais si cela arrivait, la poignée de méchas qui patrouillaient les avant-postes pourrait facilement réduire les véhicules civils en miettes en quelques attaques !
La poignée de méchas qu’il avait aperçus jusque-là à l’avant-poste 35 ne l’impressionna pas du tout. La Maison Kantis voulait faire autant d’économies que possible, ce qui n’était pas facile : l’utilisation de méchas coûtait considérablement plus cher sur les planètes à forte gravité.
La plupart étaient des méchas de ligne. Comme les armes balistiques souffraient de lourds handicaps dans les environnements à forte gravité, ces méchas bon marché et simples n’étaient armés que de lasers.
Ves approuva à contrecœur les modèles de méchas de ligne choisis par la Maison Kantis. Faibles et peu performants, ils se comportaient tout de même assez bien sous une forte gravité et ne risquaient pas de tomber en morceaux de sitôt.
Quelques autres types de méchas faisaient également leur ronde. À leur passage dans l’avant-poste, chaque nain se recroquevillait et se précipitait hors de leur chemin.
Les méchas ignoraient délibérément les nains qui se trouvaient sur leur route. Parfois, leurs pilotes dégénérés s’amusaient même à faire atterrir leurs pieds à quelques souffles seulement d’un mineur !
Les nains ne pouvaient pas distancer un mécha. La forte gravité ralentissait tout le monde, et les nains n’étaient pas réputés pour avoir de longues jambes.
Heureusement, les pilotes de mécha se contentaient de terroriser les mineurs du coin. Les tuer aurait coûté de l’argent à leurs patrons ; ces pilotes sadiques devaient donc respecter les règles qui garantissaient une productivité maximale de la main-d’œuvre.
Ves n’avait pas pu observer les méchas en patrouille assez longtemps pour juger du niveau général de leurs pilotes, mais il doutait qu’il soit bien élevé.
« Il ne s’est pratiquement produit aucun incident sur cette planète qui nécessite l’intervention de méchas », conclut-il mentalement. « Il n’y a ni gloire ni honneur à trouver ici. En fait, c’est tout le contraire. On n’y trouve que les rebuts de la profession de pilote. Tous ces gardes pourraient facilement se mêler à des pirates et autres raclures. »
Les pilotes de mécha prêts à jouer les brutes avec les nains recherchaient une solde facile et une vie tranquille. Ves doutait qu’ils entretiennent leurs compétences rouillées et jamais mises à l’épreuve en effectuant chaque jour des exercices et des simulations.
« Desala X est une planète poubelle, conclut Ves. Rien ici n’est aux normes ! À mon avis, il faudrait condamner la planète tout entière ! »
La Maison Kantis ne se souciait que de ses bénéfices. Son manque de vision et de moralité se répercutait sur la manière dont les surveillants et les gardes géraient les avant-postes.
Les économies de bouts de chandelle étaient monnaie courante. Rien n’était à jour. L’incompétence des gardes et des pilotes de mécha employés par la Maison Kantis n’était tolérable que parce que le Mouvement de résistance de Desala n’était qu’une bande de nains mécontents, pas une véritable organisation rebelle !
Jusqu’alors, Rion n’avait pas rencontré ses camarades rebelles. Leurs horaires de travail et de sommeil étaient très serrés. S’il y avait une qualité à reconnaître à cette « race » de nains de Desala X, c’était que des gens comme Rion étaient des travailleurs robustes qui n’avaient pas besoin de beaucoup d’« entretien » pour rester opérationnels.
Rion devait donc effectuer plusieurs quarts par jour, avec à peine quelques pauses entre eux. Les mineurs ne bénéficiaient d’un répit bienvenu qu’en cas d’accident imprévu ou lors de rares pauses planifiées.
Hélas, les accidents étaient bien trop fréquents. Lorsqu’un tunnel minier proche s’effondra parce que les freins d’un véhicule minier ne fonctionnaient plus, dix compagnons de Rion perdirent la vie !
Bien sûr, les gens de grande taille se fichaient pas mal des nains qui avaient péri. Les humains hautains voulaient plutôt déblayer le tunnel et récupérer autant de véhicules et de matériel que possible !
La brève interruption due au déplacement du matériel et du personnel offrit à Rion une rare pause.
De retour à l’avant-poste avec ses compagnons mineurs, Rion ne prit pas le chemin habituel pour rentrer dans sa cahute.
Il se dirigea plutôt vers un autre quartier de l’avant-poste. Après avoir emprunté quelques ruelles et traversé d’autres secteurs entièrement invisibles pour le système de surveillance mal entretenu, il passa par une entrée secrète qui avait apparemment été construite sous les ateliers à l’insu des propriétaires de l’avant-poste !
L’incompétence crasse des gardes exaspérait Ves ! Il n’était pas aussi obsédé par la perfection que Gloriana, mais, en tant que concepteur de méchas, il détestait qu’une chose ne fonctionne pas correctement.
« Les gardes ne sont pas seulement incompétents, ils sont aussi complaisants ! »
Après des décennies sans problème majeur avec les nains, les forces de sécurité avaient perdu de leur vigilance. Les mineurs n’étaient manifestement pas capables de résister à leurs méchas ; pourquoi donc les surveiller de si près ?
Au début, la qualité et le nombre des gardes avaient peut-être suffi à prévenir toute tentative d’insurrection.
Mais, pendant les décennies d’exploitation de la planète minière, la Maison Kantis n’avait cessé de chercher à rendre ses opérations plus « efficaces ».
Les fonds et les effectifs s’étaient progressivement réduits, laissant les forces de sécurité en sous-effectif. Ajoutez à cela la paresse et l’apathie générale des soi-disant gens de grande taille : les nains avaient réussi, on ne savait comment, à creuser une base souterraine entière sous l’avant-poste 35 !
Après avoir descendu un long tunnel gardé par quelques nains vêtus de combinaisons de protection mises au rebut, sur lesquelles ils avaient soudé des morceaux de ferraille, Rion parcourut un dernier tunnel avant de déboucher dans une vaste caverne, bien plus impressionnante que Ves ne l’avait imaginé !
« Ils ont des méchas ? » La conscience de Ves tressaillit de stupeur. « Attends un peu… ce ne sont pas des méchas ! »
Les véhicules qu’il avait d’abord pris pour des méchas n’étaient rien d’autre que des véhicules miniers récupérés dans les décharges et couverts d’un blindage et d’armes de fortune !
La fabrication de ces « chars » améliorés, faute d’un meilleur terme, était abominable !
Ves comprit que les connaissances en ingénierie des techniciens rebelles se limitaient à peu près à souder au hasard des morceaux de ferraille sur des machines !
« Comment ont-ils pu remettre un simulateur en état si leurs machines de guerre ont l’air de s’effondrer au premier coup ? »
Ces chars armés de lasers miniers et d’autres outils miniers potentiellement mortels pouvaient impressionner les nains, mais Ves savait qu’ils étaient incapables de vaincre ne serait-ce qu’un seul mécha de ligne des gardes !
Ces nains rebelles n’avaient aucune idée de la puissance d’un mécha, surtout face à des machines de guerre qui ne bénéficiaient d’aucun des avantages d’une plateforme d’armes de pointe !
« Même si la forte gravité réduit la mobilité d’un mécha et entrave diverses autres fonctions, il reste conçu pour le combat, ce qui vaut bien mieux que ces véhicules miniers reconvertis ! »
Tout comme un porte-aéronefs reconverti ne pouvait rivaliser avec un porte-avions de combat, ces chars improvisés étaient incapables de résister à la moindre attaque. Toute la ferraille fixée à l’extérieur des véhicules miniers ne renforçait en rien leur structure interne !
Comme un œuf fragile, une fois leur coque brisée, leurs entrailles molles s’effondreraient à coup sûr !
Bien sûr, Rion, un nain ignorant, n’en savait rien. Il leva les yeux vers les six « chars » délabrés avec autant de révérence qu’envers les méchas des forces de sécurité.
Rion serra le poing et le leva vers le plafond !
« Avec ces formidables chars de guerre, nous nous battrons pour conquérir notre liberté ! »
Ves leva mentalement les yeux au ciel. Si les nains déployaient ces six pitoyables véhicules de combat, leurs chances de victoire seraient pratiquement nulles !
« Cela dit, où sont les méchas ? Les rebelles en ont-ils seulement… ? »
La caverne était peut-être vaste, mais elle ne pouvait contenir que les six immenses chars de guerre. Si c’était là leur unique base et qu’elle se limitait à une seule caverne creusée dans la roche, les rebelles étaient encore plus insensés qu’il ne le pensait !
« Ce n’est pas un mouvement rebelle. C’est un pacte suicidaire ! »