Chapitre 1 896
Comment en était-il arrivé là ?
Ves se demandait quelle « chance » l’avait fait tomber sur une catastrophe ambulante du nom de Moira Willix.
Cette éminente dignitaire de la puissante Association du Commerce des Méchas aurait dû se consacrer à des recherches de pointe dans la Citadelle d’Halcyon, à la technologie ultramoderne.
Jamais Ves n’aurait cru que ses créations seraient assez intéressantes pour retenir si longtemps l’attention d’une véritable Maître conceptrice de méchas de l’ACM !
À l’entendre, elle avait traversé de nombreux secteurs stellaires, parcourant tout le chemin qui séparait le cœur galactique des confins de la galaxie. Elle avait étudié plus de modèles de méchas qu’il ne pouvait en compter et échangé avec toutes sortes de concepteurs de méchas talentueux et originaux.
Et voilà qu’elle avait décidé de s’installer sur Kesseling VIII dans le seul but de passer au crible son Quint, comme s’il s’agissait d’une relique antique !
« Qu’est-ce qui t’inquiète, Ves ? » murmura une voix ensommeillée contre sa poitrine.
Il baissa les yeux vers les longues mèches qui lui masquaient la vue. La lumière matinale l’empêchait de distinguer le reste de son corps, mais il sentait le poids et la chaleur de sa petite amie blottie contre lui.
Depuis leur première nuit ensemble, Gloriana avait pris l’habitude de dormir en le serrant dans ses bras. En somme, son corps avait remplacé Clixie en tant que peluche préférée de la jeune femme, au grand désarroi de la chatte !
« Miaou. »
La chatte en question lança à Ves un regard jaloux depuis le pied du lit.
« Miaou. »
Lucky lui lécha le flanc de la tête et détourna son attention.
« J’ai peur que mon monopole sur les composants spirituels soit menacé. L’ACM n’est qu’une bande de voleurs qui ont réussi à prendre le pouvoir d’une manière ou d’une autre. Ils n’ont pas besoin de dérober les secrets des autres en douce. Ils peuvent tout simplement abuser de leur mandat officiel pour tirer jusqu’à la dernière goutte de valeur de concepteurs de méchas “natifs” comme toi et moi !
Maintenant que l’une de leurs Maîtres s’intéresse à nous, je crains qu’un jour mes auras ne deviennent omniprésentes dans l’industrie des méchas, contre mon gré ! »
Gloriana bâilla et releva la tête pour le regarder dans les yeux. « Tu exagères. Maître Willix est peut-être une conceptrice de méchas exceptionnelle, mais ta philosophie de conception est trop particulière. Crois-tu vraiment qu’elle puisse faire ce que tu fais et créer des dieux sans ton domaine divin ? »
« D’ordinaire, je ne m’en inquiéterais pas, mais Maître Willix est différente. C’est une conceptrice de méchas rationnelle. Tu as vu à quel point elle se montre ouverte et tolérante envers des philosophies de conception de classe IX comme la mienne ? C’est parce qu’elle a été formée à copier l’essence des philosophies de conception des autres et à tirer parti de l’ensemble de ses connaissances dans son travail ! »
« C’est une accusation très grave, Ves. »
« C’est la vérité ! »
« Je ne crois pas que ce soit si simple, rétorqua-t-elle. Prenons ma philosophie de conception, par exemple. Les philosophies de conception de classe I peuvent être tout aussi difficiles à adopter que celles de classe IX. Il faut être entièrement voué à l’idéal de perfection pour pouvoir imiter ma spécialité.
Maître Willix a peut-être l’esprit assez souple pour s’en rapprocher, mais je suis absolument certaine que, malgré ses capacités formidables, elle ne pourra jamais comprendre pleinement mes méthodes les plus poussées ! Elle n’a pas ma détermination ! »
Ses paroles rappelèrent à Ves une contradiction.
Si les concepteurs de méchas rationnels étaient capables d’absorber les fruits du travail de leurs confrères, comment pouvaient-ils le faire tout en restant largement dépourvus d’émotions ?
Des concepteurs passionnés comme Ves et Gloriana attisaient souvent leur passion et se laissaient consumer par elle pour créer leurs meilleures œuvres ! La conception du Guerrier Lumineux, par exemple, avait été presque entièrement portée par la passion !
Imaginer qu’un concepteur de méchas rationnel puisse imiter les méthodes d’un concepteur passionné était aussi absurde qu’un robot capable de créer de l’art !
Pourtant, puisque l’ACM employait en grande majorité des concepteurs rationnels, ils avaient forcément mis au point quelques astuces pour surmonter cette contradiction !
Ves ne croyait pas qu’il fût facile de copier ses techniques, mais sous-estimer les prouesses d’un Maître aurait été d’une pure folie !
Ves ignorait combien de Maîtres résidaient à la Citadelle d’Halcyon, mais il était vraiment convaincu de ne pas se tromper en affirmant que Maître Moira Willix comptait parmi les meilleurs concepteurs de méchas du Secteur stellaire de Komodo !
Sa seule présence avait semé le trouble à la LMC, au sein du Clan Larkinson, dans le gouvernement local et dans tout le Protectorat d’Ylvain !
Quand ils eurent fini de se préparer et se retrouvèrent dans la salle à manger pour le petit-déjeuner, Gloriana lança un regard réprobateur à Ves.
« Je comprends tes inquiétudes, mais Maître Willix n’est pas venue pour te menacer et ruiner ta carrière. C’est une conceptrice de méchas de l’ACM. Elle a le devoir de défendre tous les idéaux de l’Association ! »
« Je ne trouve pas ça très rassurant, Gloriana », ricana-t-il.
Elle ne connaissait pas l’ACM comme lui ! L’Association avait des côtés plus sombres dont personne ne parlait en public ! Tout ce que Gloriana savait, c’était l’image que l’Association donnait d’elle-même.
La protectrice et arbitre suprême de l’espace humain était peut-être dominée par les hommes, mais, aux yeux de Gloriana, elle défendait sincèrement les pilotes de méchas et les concepteurs de méchas, quelles que soient leurs affiliations !
Elle le regarda comme s’il était idiot. « Tu ne vois que les inconvénients de la visite de Maître Willix. Je ne dis pas qu’elle ne nuit pas à nos intérêts, mais à mes yeux, c’est une conceptrice de méchas juste et intègre. Non seulement elle nous a promis un million de mérites, mais elle est aussi remarquablement accessible et facile d’approche pour une Maître !
Tu ne te rends pas compte de l’occasion en or qu’elle représente ? Nous pouvons apprendre énormément d’elle tant qu’elle se montre généreuse envers nous ! Je ne sais pas pour toi, mais je compte bien profiter de sa générosité ! »
Ves devait reconnaître que ses arguments se tenaient. Maître Willix semblait bel et bien incarner certains des idéaux de l’ACM.
L’Association du Commerce des Méchas était peut-être devenue l’une des organisations les plus puissantes de l’espace humain, mais elle restait, au fond, une association commerciale.
La plupart des gens avaient beau oublier cet aspect modeste de nos jours, l’ACM avait toujours la responsabilité de montrer l’exemple à tous ceux qui travaillaient avec des méchas.
Ves se montrait simplement trop cynique. Il partait du principe que les Maîtres de l’Association ne faisaient que prêcher les idéaux de l’ACM sans y croire. À ses yeux, puisqu’ils avaient atteint les plus hautes sphères de l’une des Deux Grands, ils pouvaient tout prendre sans rien donner en retour !
Certes, Maître Willix voulait manifestement tirer de nouvelles leçons de son Quint ; cet aspect de l’ACM restait donc bien réel. Mais il n’avait aucune intention de baisser la garde face à cette Maître voleuse pour autant !
Quand ils eurent terminé leur petit-déjeuner, ils montèrent à bord d’une navette et s’envolèrent vers la base des Avatars, où la délégation de l’ACM avait déjà repris l’inspection du Quint.
Pendant le trajet, Gloriana joua avec Clixie et Lucky tandis que Ves discutait à voix basse avec Gavin.
« C’est mauvais, Ves, dit son assistant en fronçant les sourcils. L’arrivée soudaine de Maître Willix est désormais connue du public. L’ACM n’a rien fait pour dissimuler sa visite dans nos locaux ! »
« Sans surprise », grommela Ves, écœuré.
L’ACM n’avait jamais tenu compte du fait qu’il voulait garder le Quint secret pour le moment ! Elle n’en faisait qu’à sa tête, sans se soucier de ses désirs !
« Pour l’instant, le Quint n’a pas encore été révélé au public, mais je parierais que ce n’est qu’une question de temps avant que les Ylvainiens et le reste du secteur stellaire apprennent pourquoi une grosse pointure de l’ACM s’intéresse à toi. Il va falloir avancer la date de notre annonce si nous voulons encore maîtriser le récit ! »
« Génial. »
« Ce n’est pas si terrible, patron. On peut profiter de l’intérêt que Maître Willix porte à ton dernier mécha pour accroître ton prestige. Le fait qu’elle ait fait le voyage jusqu’à Kesseling VIII prouve que les plus grands ont remarqué tes talents de concepteur ! Si nous présentons les choses comme il faut, nous pourrons certainement renforcer ta réputation ! Tu gagneras encore en notoriété dans le milieu des méchas ! »
« Ça a beau sembler intéressant, je ne veux pas me mettre une cible encore plus grosse dans le dos ! »
« Au contraire. Loin de te rendre plus vulnérable, cette situation te permet de suggérer implicitement que tu as gagné le soutien de Maître Willix ! Vrai ou faux, tes ennemis réfléchiront à deux fois avant de s’en prendre à toi, de peur de s’attirer les foudres d’une personnalité haut placée au sein de la branche locale de l’ACM ! »
Cette idée… ne semblait pas mauvaise à Ves. Il réfléchit un instant, puis acquiesça. « Prépare un plan qui me permette de faire ce que tu proposes. Ne dépasse pas les bornes, Benny. »
« Je sais quoi faire », répondit Gavin avec un sourire.
Une fois cette question réglée, Ves discuta d’autres sujets jusqu’à ce que la navette arrive enfin à destination.
En descendant de la navette avec Gloriana, il se tourna vers son chat. « Fais-toi discret. Maître Willix ne t’a pas encore remarqué, mais ça pourrait changer d’un instant à l’autre ! »
« Miaou ! »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu as souvent été tout seul ! Ne fais pas semblant d’aimer être avec moi tout le temps. Si tu veux de la compagnie, va voir Raymond, qui garde le Mandat Larkinson pour moi. Je suis sûr que le Chat doré serait ravi de te tenir compagnie ! »
« Miaou, miaou ! »
Lucky sembla approuver. Il se tourna vers Clixie et échangea quelques miaulements avec elle, puis tous deux entrèrent dans la navette.
Gavin regarda les chats d’un air perplexe. « C’est à moi de garder tes animaux ? »
Une main lui tapota l’épaule. « Oui. Garde-les à l’œil et ne les laisse pas faire de bêtises. »
L’assistant parut désemparé. Il savait très bien qu’il n’avait aucune autorité sur les deux chats ! Chacun d’eux aurait pu lui botter les fesses sans difficulté, s’il en avait eu envie !
Ves s’en moquait. Il rejoignit Gloriana et se dirigea avec elle vers le hall souterrain.
Contrairement à la veille, la délégation de l’ACM avait déchargé une grande quantité de matériel de sa frégate.
Des appareils de balayage de pointe et divers autres équipements recueillaient avec précision des données sur la plateforme de base et toutes ses configurations !
En tant que créateur de l’installation, Ves se sentit profondément offensé par cet examen minutieux et exhaustif !
Mais rien ne pouvait arrêter l’ACM. Il ne lui restait qu’à prendre son mal en patience et à espérer que Maître Willix ne parviendrait pas à percer ses secrets les plus précieux.
Ils avancèrent jusqu’à une console de travail portative qui flottait à quelques mètres du sol. Maître Willix manipulait avec précision un impressionnant éventail de commandes tout en balayant des yeux les différents écrans projetés.
« Ah, vous voilà enfin. »
« Bonjour, Maître Willix », répondirent-ils en s’inclinant poliment.
« Je réfléchis depuis hier à la conception du Guerrier Lumineux et au Quint. Votre travail est très approfondi, et j’ai beaucoup de questions. »
« Nous ferons de notre mieux pour satisfaire votre curiosité, madame », répondit Gloriana avec déférence.
« Bien. »
La matinée commença par un interrogatoire. Heureusement pour Ves, Maître Willix ne s’intéressa qu’aux aspects techniques de la conception de leur mécha. Gloriana prit aisément les commandes et répondit à la plupart des questions.
Pendant tout ce temps, Maître Willix formula souvent des remarques brèves mais concises, qui leur révélaient d’autres solutions aux problèmes rencontrés. Celles-ci dépassaient les solutions retenues par M. S et leur donnaient ainsi une meilleure idée de la manière dont ils pourraient améliorer la conception du Guerrier Lumineux !
Ves avait beau vouloir rester sur ses gardes, il lui était difficile de ne pas se laisser entraîner par cet échange mutuel.
Sa petite amie avait raison. Maître Willix était une mine de connaissances et de sagesse, et ne rechignait pas à en partager une partie avec la jeune génération !
Au fil de cette longue journée, Gloriana acquit de nombreuses connaissances, car la plupart des sujets abordés par Maître Willix relevaient de sa spécialité.
Ves avait un domaine d’expertise bien plus ésotérique que celui de Gloriana. Maître Willix avait donc beaucoup plus de mal à le guider et consacra l’essentiel de son attention à la conceptrice de méchas qui avait le plus à gagner de ses conseils.
Il n’était donc pas étonnant que Gloriana fût devenue l’élève attentive de Maître Willix ! Tous les doutes et la méfiance de la jeune conceptrice de méchas envers la Maître s’évanouirent, et elle se concentra entièrement sur les leçons à tirer de cet échange !
Pendant ce temps, Ves restait planté là, mal à l’aise. Les deux femmes semblaient prendre plaisir à discuter, mais il se sentait un peu exclu. Les sujets qu’elles abordaient le dépassaient complètement.
Devait-il s’en réjouir ou le regretter ?