Chapitre 1 890
« Hihihi ! On va enfin dormir ensemble ! C’est pas merveilleux, Ves ? »
« Ouais… merveilleux… »
Au Domaine Austen, sa chambre avait subi quelques légères transformations. Gloriana avait ordonné à une équipe de robots d’y apporter des armoires et des meubles de son ancienne chambre.
Ves avait l’impression que sa chambre ne lui appartenait plus tout à fait. Il n’avait pas pris la peine de décorer et de personnaliser une pièce qu’il allait bientôt quitter, mais ce changement soudain de décor le dérangeait tout de même un peu.
Gloriana sortit de la salle de bains en pyjama et plongea dans le lit.
« Miaou. »
Clixie, qui était allongée sur un coussin, se mit à rouler vers sa maîtresse.
Gloriana attrapa sa chatte et la serra tendrement contre sa poitrine. Elle gloussa et lui déposa un baiser sur le front.
Ves, lui aussi en pyjama, se glissa de l’autre côté du grand lit. Il contempla Gloriana, tout embaumée de son bain et les joues roses.
Il n’aurait jamais cru que ce jour arriverait si vite. Il avait tellement pris l’habitude de dormir seul qu’il n’avait jamais vraiment envisagé de partager son lit avec quelqu’un !
Les seules fois où il avait dormi dans un lit avec d’autres personnes, il avait quatre ou cinq ans ! Il se souvenait d’avoir eu peur du noir et d’être allé dans la chambre de ses parents pour supplier sa mère de le protéger des ombres menaçantes !
« À quoi tu penses, Ves ? »
« Oh, euh… ça ne te dérange vraiment pas de dormir avec moi ? Je… je ne voudrais pas ennuyer ta mère. »
« Tout va bien, Ves ! » Elle lui adressa un sourire ensommeillé en se blottissant contre la boule de poils dans ses bras. « Je t’ai déjà dit que les anciennes règles ne s’appliquaient plus. Devenir un véritable concepteur de méchas chef-d’œuvre à ton âge suffit à faire en sorte que ma mère et ces matriarches guindées de ma dynastie te voient d’un autre œil ! »
Même les Hexers reconnaissaient les accomplissements des hommes exceptionnels. Naturellement, elles continuaient aussi à les considérer comme des garçons. À cet égard, les gens comme Ves ressemblaient simplement à des enfants prodiges.
Ves n’appréciait pas ce genre de traitement, mais c’était toujours mieux que d’être ignoré. Il prendrait donc ce qu’on voulait bien lui accorder.
Ça ne signifiait pas pour autant qu’il avait développé la moindre estime pour les Hexers. Il restait déterminé à s’éloigner le plus possible de l’Hégémonie !
« Éteins les lumières », dit-il.
Les lumières de la chambre s’éteignirent peu à peu, la plongeant presque dans le noir. Seule une faible lueur filtrait à travers les fenêtres assombries.
« Bonne nuit, Ves. »
« Bonne nuit, Gloriana. »
Tandis que Gloriana s’assoupissait, Clixie serrée contre elle comme une peluche, Ves se sentit un peu gêné.
Une part de lui estimait qu’il devrait faire davantage, mais…
« Miaou. »
Clixie était dans le chemin ! Même tandis que Gloriana se blottissait contre son dos, les yeux ronds de la chatte fixaient Ves avec méfiance !
« Miaou. »
Et puis Lucky les observait avec curiosité depuis le pied du lit !
En plus de cela, Ves entendait les légers mouvements des armures de combat portées par les gardes chargés de les protéger !
À part Nitaa, qui se trouvait toujours dans son voisinage, plus d’une douzaine de gardes du Bataillon de Gloire montaient silencieusement la garde de tous côtés.
Comment Ves aurait-il pu se blottir contre sa petite amie avec tous ces spectateurs ? Son enthousiasme retomba aussitôt lorsqu’il songea qu’ils disposaient tous d’une vision nocturne !
Voyant Gloriana s’endormir avec un sourire satisfait, Ves comprit qu’elle n’avait pas l’intention de faire autre chose que dormir avec lui, ce soir.
Il haussa les épaules, impuissant. Il avait l’impression qu’on l’avait dupé d’une manière ou d’une autre. Est-ce ainsi que se passeraient désormais ses nuits avec Gloriana ? Pourrait-il seulement partager son lit avec elle sans que tout un public observe le moindre de ses gestes ?
Il n’était pas un artiste de spectacle ! Il n’était qu’un concepteur de méchas !
« Laisse tomber », marmonna-t-il en se retournant.
Le sommeil tarda à venir. Après une nuit agitée, Ves se réveilla le lendemain matin à moitié moins reposé que d’habitude.
La lumière matinale inonda les fenêtres qui s’étaient dégagées automatiquement, et un doux rayon de soleil se posa sur le visage souriant de Gloriana.
« Miaou. »
Clixie s’était dégagée des bras de Gloriana à un moment ou à un autre. Elle était parfaitement réveillée et reposait sur la table, près de l’endroit où Ves avait posé le Mandat Larkinson.
Bien sûr, Lucky et les gardes étaient également là. Ils avaient monté la garde et patrouillé dans toute la vaste chambre sans prendre la moindre pause ! Leur dévouement à leur tâche était admirable !
Ves et Gloriana prirent leur douche dans des salles de bains séparées, puis se préparèrent pour la journée. Ils se retrouvèrent à la table du petit-déjeuner pour discuter de leur programme à venir.
« Tu comptes te faire opérer pour l’implantation peu après l’arrivée de la délégation de l’ATM ? » demanda Gloriana avec curiosité en mangeant une tarte en forme de lapin, toute mignonne.
« Ouais. » Il hocha la tête. « Je ne pense pas que les émissaires de l’ATM apprécieraient que je les évite complètement. Ils doivent aussi vérifier que je suis un concepteur de méchas chef-d’œuvre. Dès que cette partie de l’inspection sera terminée, je compte me faire opérer au plus vite. »
Gloriana marqua une brève pause. « Tu essaies d’éviter l’ATM ou quelque chose comme ça ? »
« Non ! » Ves secoua vivement la tête. « Je veux juste optimiser mon temps. Et puis, on sait tous les deux que nos ennemis nous éviteront à coup sûr pendant que nous recevrons officiellement une délégation de l’ATM. Je ne peux pas laisser passer cette occasion ! »
D’après le calendrier, le vaisseau transportant la délégation de la branche principale de l’ATM dans le Protectorat devait arriver à Kesseling VIII le lendemain. Il ne lui restait donc plus beaucoup de temps avant de devoir se montrer sous son meilleur jour, tout en entamant l’opération qui augmenterait considérablement ses capacités cognitives !
La seule pensée des formidables capacités de stockage de données et des options de connectivité virtuelle de l’Archimedes Rubal lui mettait l’eau à la bouche.
En outre, après avoir étudié et bricolé l’implant biologique pendant près de six mois, le docteur Ranya et le docteur Lupo l’avaient considérablement amélioré à presque tous les égards grâce à des solutions modernes !
L’un des ajouts les plus importants à l’implant biologique était un petit processeur dédié qui lui fournissait une puissance de calcul dont il avait grand besoin. Ves pourrait ainsi effectuer rapidement des calculs dans sa tête sans consulter de logiciels classiques !
Ves avait également pris le temps de concevoir une protection pour l’implant. Il avait fabriqué une petite coque en alliage de Breyer modifié, extrêmement fine mais néanmoins très solide. Il l’avait entourée d’une petite quantité de tissu Synthra Umbra afin de la rendre invisible à presque tous les types de capteurs et de systèmes de piratage à distance.
Bien sûr, Ves ne pouvait pas le fermer complètement. Il avait ajouté de petits canaux en spirale à la coque furtive pour que des biothreads spécialement cultivés puissent relier l’implant à son système nerveux central.
Toutes ces complications augmentaient considérablement la difficulté d’intégrer l’implant à ses tissus cérébraux, mais Ves s’en moquait.
Il ne voulait pas que son implant biologique devienne vulnérable au piratage, au siphonnage de données ou à d’autres sales coups !
Les risques étaient considérables, mais les récompenses l’étaient encore davantage. Gloriana lui avait déjà expliqué plus d’une fois que son propre Erestal-015 avait doublé, voire triplé, ses capacités de conception. Sans ses formidables facultés cognitives, elle n’aurait jamais été aussi douée pour repérer et corriger les défauts de ses créations.
Celles-ci l’aidaient même en dehors de son travail ! Ves soupçonnait fortement l’une des raisons pour lesquelles elle le connaissait si bien : elle devait stocker toutes sortes de données à son sujet dans son implant et lancer des logiciels d’analyse chaque fois qu’ils discutaient !
Une fois leur petit-déjeuner terminé, ils vaquèrent à leurs occupations. Gloriana partit s’occuper des équipes de conception, tandis que Ves commençait à préparer ses organisations au départ.
Lorsque Ves annonça enfin son intention de déménager, Raymond, Gavin et Calsie affichèrent tous un air perplexe.
« Nous savions que nous ne resterions pas ici éternellement, mais… » Calsie hésita. « Nous ne sommes pas prêts. Pas vraiment. »
« Vous saviez à quoi vous vous engagiez en restant dans l’entreprise », fit remarquer Ves d’un ton impassible.
« C’est une chose de le dire, c’en est une autre de le faire. Je crois que personne d’entre nous ne s’est opposé à tes intentions au départ parce que le Protectorat d’Ylvain est juste à côté de la République Lumineuse. Mais maintenant que nous partons encore plus loin… Je m’attends à ce que beaucoup d’employés changent d’avis. »
Ves grimaça. « Qu’ils restent derrière, alors. Nous n’avons pas besoin d’eux. Tu peux les affecter aux succursales locales ou les laisser partir. Pour l’instant, les seules personnes qui comptent à mes yeux sont celles qui sont prêtes à m’accompagner, quelle que soit ma destination. »
« La LMC s’en sortira », dit Raymond. « Nos frais généraux ont diminué depuis que nous avons décidé de sous-traiter presque toute notre production à des partenaires externes. Beaucoup de postes sont devenus superflus. Avec tous les Ylvainiens qui ont hâte de remplacer les anciens, nous n’aurons aucun problème d’effectifs.
« La seule difficulté qui m’inquiète, c’est que le passage à des modèles de siège mobile et de siège virtuel va provoquer beaucoup de désordre au début. Nous ne serons pas en mesure d’entreprendre de grands projets pendant les deux prochains mois. »
« Ça ira. » Ves balaya la remarque d’un geste. « Je ne compte pas concevoir de méchas commerciaux pour le moment. La LMC peut continuer à gérer le marketing, la production, les ventes et le soutien de nos anciens produits. »
Gavin avait l’air inquiet. « Ça fait un moment, patron, que tu n’as pas sorti de nouveau modèle de mécha commercial. Le Soldat désolé est notre dernier grand succès, si l’on ne tient pas compte du Deliverer anormal. C’est de loin notre produit le plus vendu depuis la création de l’entreprise, mais un seul succès phénoménal ne suffit pas à définir une société. L’engouement est déjà retombé et la notoriété de notre marque s’effrite.
« Si tu ne veux pas que notre réputation, notre notoriété et la valeur de notre marque, acquises à la sueur de notre front, disparaissent, tu devrais vraiment songer à susciter un peu d’enthousiasme en sortant un nouveau produit destiné au grand public. »
Il n’avait pas tort. Ves avait travaillé dur pour mettre la LMC au premier plan dans l’esprit de ses clients. Pourtant, le marché était toujours changeant et les modes finissaient toujours par passer.
Un jour, son Soldat désolé ne ferait plus tourner les têtes à chaque apparition. La LMC devait prouver qu’elle n’était pas un simple feu de paille et qu’elle était tout à fait capable de générer une valeur constante.
Ves ne se préoccupait toutefois pas beaucoup de la situation de la LMC. La conception de méchas commerciaux restait pour lui un moyen important de gagner de l’argent, mais d’autres priorités l’occupaient désormais. Tant que la trésorerie de la LMC resterait saine, il préférait gagner des mérites plutôt que des crédits.
« Comment le Clan Larkinson s’en sortira-t-il ? »
« Pour être franc, la moitié d’entre nous est plutôt contente de quitter le Protectorat », répondit Raymond. « Sans vouloir offenser les Ylvainiens, nous n’avons jamais réussi à nous sentir chez nous sur cette planète. Pour chacun de nous, partir en excursion à Krent est étrange, à cause de toutes ces manifestations religieuses publiques.
« Les gens et l’architecture portent tous la marque de la Foi Ylvainienne, et la présence de Soldats sacrés et de Deliverers à tous les coins de rue n’arrange rien ! »
Ves partageait ce sentiment. Même s’il appréciait les Ylvainiens pour tout le soutien qu’ils lui avaient apporté, il préférait passer du temps dans le Royaume Sentinelle, tout aussi laïque que la République Lumineuse.
« Nous employons beaucoup de Ylvainiens, maintenant, pas vrai ? Ça ne les dérangera pas de quitter leur État d’origine ? »
Calsie sourit. « Je suis en contact avec les Ylvainiens tous les jours. Nous avons explicitement adapté nos critères de recrutement pour ne retenir que ceux qui sont prêts à partir à l’aventure. Il n’y a donc pas beaucoup de citoyens locaux qui tiennent à rester dans leur État d’origine. »
Ves en fut surpris. Il pensait qu’il serait bien plus difficile de convaincre les Ylvainiens, peu enclins à quitter leur pays, de partir à l’étranger.
Même s’ils croyaient participer à une mission destinée à soutenir le Martyr Lumineux ou quelque chose du genre, Ves prendrait ce qu’il pouvait obtenir !
« Continue à surveiller attentivement les Ylvainiens, alors, Calsie. Si quelque chose d’inhabituel se produit dans ce groupe, préviens-moi immédiatement. »
« Je m’en occupe, monsieur. »
Ves continua de poser des questions et reçut généralement des réponses satisfaisantes.
Ses subordonnés n’étaient pas restés les bras croisés pendant tout ce temps ! Le transfert de leurs activités principales vers une flotte itinérante représentait une entreprise colossale, mais Raymond et le reste de la direction avaient eu des mois pour s’y préparer !