Chapitre 1 876
Après avoir retouché la deuxième version du projet, il arriva au terme de son délai de trois mois.
Ves ne voulait pas revoir le concept une fois de plus. Le temps continuait de filer, et il avait mieux à faire que d’optimiser un mécha déjà en assez bon état.
Il y avait certes beaucoup à redire. Gloriana, en tout cas, avait quantité de choses à dire. Elle ne cessait de le harceler de tirades, lui reprochant de ne pas corriger les imperfections évidentes de la dernière version de leur concept !
Il ne prenait pas ses récriminations à cœur. Il connaissait déjà ses jérémiades, depuis qu’ils avaient achevé leurs précédents projets en collaboration.
En réalité, Gloriana trouvait toujours matière à discuter ! Aucun concept de mécha n’était parfait, ce qui signifiait qu’elle ne serait jamais satisfaite !
Ves ne savait vraiment pas comment elle menait ses projets en solo. Il imaginait que ses clients la forçaient à les livrer, même si elle voulait continuer à peaufiner ses concepts.
Il ne devait donc pas la laisser faire à sa guise, cette fois-ci. Il tint bon et força Gloriana à mettre un terme à son travail de conception sans fin.
Elle avait beau lui adresser de nombreuses récriminations, Ves n’y prêta aucune attention, sachant qu’elle ne faisait que laisser éclater sa frustration.
Une partie d’elle reconnaissait que Ves avait raison. En vertu de la loi des rendements décroissants, les gains de performance devenaient de moins en moins significatifs.
Si une retouche n’apportait qu’une amélioration de 0,05 %, cela ne valait pas la peine d’y consacrer du temps !
Certes, dans certaines situations, de tels gains de performance en valaient la peine, mais ce n’était pas le moment !
Si la perfection était à portée de main, elle était probablement hors de prix !
Ves vivait dans un monde où le temps était une ressource rare et précieuse. Plus que l’argent, plus que l’alliage Breyer, plus que les pilotes experts et plus que les mérites de l’AMM, le temps était la seule ressource qu’il ne pourrait jamais renouveler !
Une fois dépensé, impossible d’en obtenir le remboursement. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était prolonger sa vie pour accomplir davantage.
Mais tôt ou tard, le temps venait à manquer. Quelle que soit la durée de vie qu’on parvenait à s’accorder, la véritable immortalité n’existait pas. Du moins, c’était ce que croyait Ves.
Parce que le temps était précieux, Ves réfléchissait constamment à la manière d’en tirer le meilleur parti possible.
Il ne parvenait pas toujours à optimiser son emploi du temps, mais, au moins, il accomplissait davantage que la plupart des concepteurs de méchas.
Il attribuait une partie de sa réussite à son rythme soutenu de conception et à la gestion réfléchie de son temps. Celui-ci étant bien plus précieux que l’argent, Ves cherchait toujours à en réduire la dépense autant que possible !
Cette question était étroitement liée au projet auquel il participait. Contrairement aux fois où il travaillait pour un employeur ou un client extérieur, il avait ici le contrôle total de son travail.
C’était à la fois une bénédiction et une malédiction.
Sans client pour lui imposer une échéance ferme, Ves était fortement tenté d’assouplir ses limites et de retarder l’achèvement du projet de conception du mécha Larkinson.
C’était une tentation à laquelle il devait résister.
Il croyait que l’énergie émotionnelle investie dans le concept s’amenuiserait s’il perdait son sentiment d’urgence.
Il gardait aussi à l’esprit le conseil de Patricia. Les concepteurs de méchas devaient s’en tenir à leurs principes et à leurs promesses. S’il enfreignait ses propres règles, comment pourrait-il jamais atteindre un bon état d’esprit ?
Ves expliqua toutes ses réflexions à Gloriana. Elle comprenait ses arguments, mais elle était toujours portée à camper sur ses positions, qu’elle ait tort ou raison !
Quand un concepteur de méchas atteignait le rang de compagnon, nombre de ses principes et de sa vision de la vie et de son métier étaient déjà établis. Comme pour les pilotes experts, il était extrêmement important qu’il reste fidèle à ses valeurs et à ses convictions.
Dans le cas contraire, un décalage apparaissait entre son esprit et ses graines de conception. À long terme, une telle situation était intenable. Soit l’esprit cédait, soit la graine de conception cédait !
Ves n’avait été témoin de ce dernier cas qu’une seule fois. Gloriana avait modifié sa philosophie de conception fondamentale pour y intégrer des composants spirituels. C’était un moment très particulier, qu’il n’avait jamais revécu depuis.
Ves aurait aimé que Gloriana opère un autre changement aussi fondamental, mais cela aurait été cruel envers elle et irrespectueux envers sa collègue.
Bref, il n’avait d’autre choix que de supporter ses reproches.
« Ves ! » Elle lui donna une tape sur le bras. « Ce n’est pas fini ! On peut encore revoir le concept une fois ! Imagine toutes les améliorations possibles ! Les membres du clan Larkinson qui te sont si chers auront bien plus de chances de survivre si je parviens à réduire les faiblesses de notre concept ! »
Bong !
« Aïe ! Ves... pourquoi tu m’as encore frappée ? » gémit-elle en se frottant le front.
« En tant que client de ce projet, c’est moi qui décide quand il est terminé. Pour l’instant, je suis prêt à le finaliser. Je ne te laisserai pas perdre davantage de temps. »
« NE TRAITE PAS MON TRAVAIL DE PERTE DE TEMPS ! »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ne déforme pas mes propos. » Ves croisa les bras. « Je dis simplement que, si nous retardons encore l’achèvement du projet, les coûts dépasseront les bénéfices. C’est un principe que tu devrais comprendre. Et puis, même si ta participation prend fin, rien n’empêche d’améliorer encore notre concept. »
Gloriana le dévisagea avec méfiance. « Qu’est-ce que tu racontes ? »
Il esquissa un sourire en coin. « Attends demain. Je te garantis que tu seras ravie ! »
Il réussit à se débarrasser d’elle peu après. Ce qu’il s’apprêtait à faire était quelque chose qu’il hésitait beaucoup à partager avec sa petite amie.
C’est pourquoi Ves chercha une chambre calme, verrouillée et isolée, sous les laboratoires de conception, et renvoya tous ses gardes du corps à l’exception de Nitaa.
« Monte la garde devant cette porte et veille à ce que personne n’entre sans autorisation. »
La grande femme, lourdement armée et cuirassée, hocha la tête. « Compris. Que dois-je faire si vous ne ressortez pas avant longtemps ? »
« Je n’en ai pas pour longtemps. Si je ne suis pas ressorti dans trois heures, tu as ma permission d’entrer et de vérifier. »
Il disait cela surtout pour apaiser ses inquiétudes et l’empêcher d’entrer trop tôt.
Après avoir rassuré son garde du corps, Ves entra dans la chambre et en verrouilla l’unique accès.
Comme d’habitude, Lucky et le Mandat Larkinson le suivirent à l’intérieur.
Le Chat doré venait de réintégrer le livre après une nouvelle séance avec Qilanxo. Quoi qu’il fasse avec la Sacred God la plus âgée, cela semblait l’épuiser. Chaque fois qu’il revenait, il sombrait presque aussitôt dans un sommeil qui durait de quelques heures à quelques jours !
Ves caressa la couverture de son livre. Maintenant que le projet de mécha Larkinson était arrivé à ce stade, il était temps de lui donner un nom et de l’imprégner d’un esprit de conception.
Mais, contrairement à ses autres concepts de mécha, il voulait ajouter une étape au processus de conception.
Il tendit la main et matérialisa son communicateur du Système. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas tenu. Cela ne le gênait pas, car il dépendait moins du Système, ces derniers temps.
Malgré tout, même s’il ne consacrait plus la moitié de ses pensées quotidiennes au Système, il continuait d’en apprécier l’utilité.
Après avoir activé le Bouclier de Confidentialité, il parcourut le menu jusqu’à ce qu’une option longtemps négligée se mette en évidence.
Superpublication
[Le module Concepteur a débloqué la capacité Superpublication. À l’achèvement d’un concept, vous pouvez le superpublier. En échange de l’abandon de toutes vos récompenses actuelles et futures, le Concepteur améliorera automatiquement votre concept de 10 %. Vous ne pouvez superpublier un concept qu’une fois par année standard.]
« J’avais presque oublié ça », marmonna-t-il.
Jusque-là, Ves avait accordé trop d’importance à son intégrité personnelle pour utiliser cette option. Il voulait aussi gagner beaucoup de points de conception et conserver cette possibilité en réserve en cas d’urgence.
Une autre raison pour laquelle il évitait cette option était qu’il craignait qu’elle ne nuise à son sentiment d’appropriation et à son investissement émotionnel dans le concept. La superpublication d’un concept de mécha revenait en somme à tricher, puisqu’elle en améliorait la qualité indépendamment de ses mérites réels.
C’était la principale raison pour laquelle il s’était abstenu de l’utiliser sur le Messager transcendant. Il voulait prouver quelque chose en concevant ce mécha révolutionnaire. Améliorer ses performances et corriger certaines imperfections n’avait pas beaucoup d’importance, étant donné que les méchas servaient en partie de symboles cérémoniels.
« Ce n’est plus pareil, maintenant », marmonna-t-il. « Les performances comptent pour le concept que je développe. La réussite de mes projets dépend vraiment de sa qualité ! »
Il ne rejetait pas entièrement les arguments de Gloriana. La qualité comptait. Leur principal désaccord portait sur le prix à payer pour l’améliorer encore.
Ves avait beau refuser la proposition de sa petite amie de prolonger le délai du projet, il ne refusait pas la possibilité de superpublier son concept !
C’était une occasion précieuse qui ne se présentait pas souvent, mais Ves ne ferait que la gâcher s’il la gardait en réserve pendant des années. Puisqu’il n’en avait pas eu besoin jusque-là, il n’y avait aucune raison de ne pas utiliser cette possibilité annuelle cette fois-ci.
Il y avait tout de même un prix à payer. Selon la suite des événements, il risquait de moins s’identifier à son travail. Ce serait désastreux pour ses chances de créer un mécha chef-d’œuvre.
Pourtant... Ves était prêt à en payer le prix.
« Un seul mécha chef-d’œuvre ne changera pas grand-chose sur le champ de bataille, déclara-t-il. Déployer un mécha d’excellence n’a pas autant d’impact que d’en déployer mille de bonne qualité ! »
Cela dit, Ves ne voulait pas laisser passer cette occasion.
« Je ne suis plus le concepteur de méchas que j’étais. J’ai mûri dans mon métier. »
Il avait notamment appris que son état d’esprit déterminait en partie le prix à payer pour chacune de ses décisions.
Autrefois, par exemple, il aurait probablement éprouvé de la culpabilité à l’idée de tirer une balle dans la tête de quelqu’un. À présent, la pensée de tuer quelques passants au hasard ne lui faisait absolument rien.
De la même manière, Ves ne considérait plus la fonction Superpublication comme une tricherie venue de l’extérieur. C’était une ressource capable d’améliorer un concept de mécha, tout comme le faisaient les autres concepteurs lorsqu’ils demandaient à leurs mentors ou à des Maîtres de revoir leur travail.
« Je ne triche pas ! » se convainquit-il. « Je me sers simplement des ressources à ma disposition ! Ce concept restera le mien ! »
Fort de cette conviction, il n’hésita plus. Il décida de passer à l’action et de finaliser son projet de la manière la plus spectaculaire qui soit !
Il devait d’abord l’imprégner d’un esprit de conception.
« Chat doré ! Réveille-toi ! Il est temps que tu te lies à ton premier concept de mécha ! »
« Miaou... ? »
Le Chat doré leva les yeux vers lui d’un air ensommeillé tandis que Ves le titillait de sa projection spirituelle.
Une fois qu’il eut compris ce que Ves voulait, il coopéra pleinement. Sous sa direction, Ves l’amena à laisser une présence dans l’espace spirituel de son concept de mécha !
Les fondations spirituelles du mécha étaient très compatibles avec son propre trait. Le Chat doré trouva facilement sa place dans le concept et en devint l’esprit de conception !
Dès qu’il se lia au concept, Ves sentit que de nombreux changements s’opéraient. Non seulement le Chat doré laissa une sorte de présence dupliquée dans le concept de mécha, mais le Mandat Larkinson s’agita lui aussi en réaction !
À sa grande stupeur, le Mandat Larkinson se lia pour la première fois à un concept de mécha ! C’était la preuve indéniable que ce concept faisait partie intégrante du clan Larkinson !
« Excellent ! »
Sa joie devant ces changements le décida à donner un nom à son œuvre !
« À partir de maintenant, mon concept s’appellera le Guerrier radieux ! »
Le nom n’était pas le plus original qu’il eût trouvé, mais il exprimait bien l’esprit de son concept !
Il avait conçu le Guerrier radieux pour ouvrir une voie vers l’inconnu et les protéger des monstres tapis dans les ténèbres !