Chapitre 1 869
Le Mécha Larkinson était probablement l’un des méchas les moins rentables qu’il eût jamais conçus.
Ves avait honte de s’être laissé aller. Face à des choix de conception difficiles, il avait de plus en plus tendance à opter pour la facilité et à compter sur sa supériorité financière plutôt que sur son ingéniosité de concepteur de méchas.
« C’est comme si je m’étais auparavant rationné parce que je n’avais pas les moyens de m’offrir mieux, puis que je m’étais mis à m’empiffrer dès que j’avais pu acheter toute la nourriture que je voulais ! »
À en croire cette comparaison, Ves était en plein gavage ! Le Mécha Larkinson se garnissait de plus en plus de fonctions merveilleuses, mais extrêmement coûteuses !
Heureusement, Ves ne s’était pas lancé dès le départ dans la conception d’un mécha commercial. La rentabilité était l’une des dernières priorités pour un mécha privé, conçu pour son usage personnel !
S’il avait été chargé de concevoir un mécha sur commande, il aurait au moins dû respecter le budget du client.
« Pour l’instant, c’est moi, le client. » Il esquissa un sourire.
Pouvoir n’avoir de comptes à rendre qu’à lui-même était une expérience libératrice. Ni le marché des méchas ni les caprices d’un client fantasque ne venaient entraver ses exigences. Il n’avait pas à tenir compte de la marge bénéficiaire escomptée, pas plus qu’il n’avait à ajouter contre son gré une braguette à son mécha !
Bon, une petite partie de lui-même voulait ajouter une discrète « ceinture » à la plateforme de base du Mécha Larkinson.
Il réprima aussitôt cette impulsion. Il n’était pas Vincent Ricklin ! Il n’avait pas besoin d’affirmer sa virilité à chaque seconde de la journée !
Et puis, il ne concevait pas ce mécha seul. Gloriana avait aussi son mot à dire, même si son avis comptait moins cette fois-ci, puisqu’il s’agissait avant tout de son projet personnel.
Il ne perdait jamais son objectif de vue.
Le Mécha Larkinson devait apporter autant de valeur ajoutée que possible au Clan Larkinson. Il fallait qu’il offre aux forces de méchas du clan des avantages que le marché ne pouvait pas leur procurer !
C’était pourquoi il ne s’inquiétait pas de voir le coût de production du mécha atteindre des sommets astronomiques. Même sans tenir compte du prix de l’alliage Breyer, le prix unitaire d’un seul exemplaire pourrait fort bien dépasser celui d’un Titan de l’Aurore !
Les responsables de cette flambée des coûts étaient les nombreux composants et matériaux onéreux que Ves avait ajoutés. Si les composants essentiels, comme le réacteur, le système de vol et le cockpit, n’attiraient pas particulièrement l’attention, ils coûtaient très cher par rapport aux autres pièces disponibles sur le marché !
« Ils en valent le prix. Je ne regrette pas d’avoir obtenu la licence de ces composants hors de prix ! »
Tous ces petits bijoux de technologie portaient le Mécha Larkinson aux limites des méchas de troisième classe, voire au-delà. Ves assumait pleinement l’idée d’en faire son projet de prédilection.
Il voulait non seulement intégrer au Mécha Larkinson toutes les caractéristiques et subtilités qu’il s’était abstenu d’ajouter à ses autres créations, mais aussi profiter de l’occasion pour aller plus loin et tenter quelques innovations « corsées » !
À bien des égards, la conception du Mécha Larkinson s’écartait considérablement de celle de ses précédents produits. Même le Deliverer, déjà extrême pour un mécha, ne comportait pas autant d’éléments radicaux que son projet actuel !
L’une des innovations les plus discrètes qu’il avait introduites consistait à donner à l’esprit de conception plusieurs moyens d’inciter le mécha à se déplacer ou à agir dans une direction donnée.
Il avait fait cela au cours d’une séance de conception, alors qu’il était particulièrement inspiré. Il ne savait pas vraiment ce qu’il faisait, mais il ajoutait aux différents composants plusieurs méthodes de contrôle facultatives qui semblaient redondantes.
L’interface neurale était la clé. Tant qu’elle recevait un signal d’une seconde source, le mécha obéissait, à condition que la première source ne s’y oppose pas !
En temps normal, rien ne justifiait d’ajouter de telles modifications à la conception du mécha. Elles le rendaient vulnérable, car cette seconde source pouvait très bien servir à un sabotage ou à une ingérence extérieure !
Malgré tout, Ves estimait que les risques étaient faibles. À ses yeux, les avantages justifiaient largement le danger. Il s’agissait en somme d’intégrer une innovation qu’il avait déjà appliquée au Devil Tiger.
À l’époque, Ves avait accordé à Zeigra, son esprit de conception, le contrôle total des mouvements de sa queue !
« Cette fois, le contrôle ne se limite pas à un simple élément d’équilibrage. »
La queue d’un mécha tigre ne jouait qu’un rôle secondaire dans son fonctionnement. Rien à voir avec le nombre de portes dérobées que Ves avait intégrées à la plateforme de base et aux configurations individuelles.
Il avait fait tout cela pour permettre au Chat doré d’agir de son propre chef sur le champ de bataille !
En tant que créateur du Chat doré, il croyait en son œuvre. Il avait foi en l’esprit ancestral, entièrement dévoué au Clan Larkinson, et savait qu’elle n’abuserait jamais de son accès aux systèmes du Mécha Larkinson !
Cela dit, Ves avait veillé à ce que le Chat doré n’ait qu’assez d’autorité pour « inciter » le mécha à agir. Prendre directement le contrôle aurait été aller trop loin, même pour lui.
Par principe, le pilote de mécha devait toujours rester aux commandes. Personne d’autre. Ni le concepteur, ni le mécha, ni l’esprit de conception ne devait jamais empiéter sur la primauté du pilote !
« Si le pilote ne le contrôle plus, ce n’est plus un mécha. » marmonna-t-il.
Il baptisa cette nouvelle fonction « Assistance ancestrale », pour rappeler que le Chat doré ne devait jouer qu’un rôle de soutien. Elle ne devait jamais avoir à prendre directement le contrôle !
« Je ne sais même pas si c’est possible. C’est une expérience intéressante, cela dit. »
Une fois ces nouvelles modifications terminées, il montra son travail à Gloriana comme un enfant qui courait le présenter à sa mère.
« Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ? »
La conceptrice de méchas étudia le schéma modifié, l’air songeur. Bientôt, son visage se rembrunit.
« Tu es très… audacieux, je te l’accorde. Tu ne t’inquiètes pas que le mécha puisse se faire pirater ? »
Ves secoua la tête. « Le pilote reste aux commandes. Il peut annuler tout ordre provenant d’une autre source. J’ai veillé à l’inscrire dans le matériel comme dans les logiciels de notre mécha. J’ai même pris le temps d’ajouter une programmation redondante au système d’exploitation, pour empêcher des tiers de reprendre le contrôle ! »
« Je reconnais que tes précautions sont suffisantes, mais… c’est une question de principe. C’est encore un signe inquiétant de tes écarts, Ves. Tes conceptions de méchas deviennent de plus en plus bizarres. Je comprends ce qui te motive, mais ce n’est pas parce que nous travaillons sur un projet privé que tu dois renoncer à toutes les exigences du marché ! »
« Je n’ajoute pas n’importe quoi à mon mécha ! Chaque modification l’améliore d’une manière ou d’une autre ! »
« Tu te fais beaucoup trop plaisir ! » rétorqua-t-elle. « Tu as de moins en moins de retenue. Notre mécha est déjà surchargé de tes “innovations”. Je ne crois pas qu’ajouter encore des fonctions improvisées à sa conception lui soit bénéfique ! »
Ves n’était pas d’accord avec sa petite amie, mais ses reproches le touchèrent tout de même. Il cessa de chercher de nouvelles occasions d’innover dans la conception.
À la place, Ves et Gloriana passèrent à la phase de mise au point et d’optimisation du projet. Les jours s’écoulèrent tandis qu’ils resserraient la conception dans son ensemble et tiraient de meilleures performances de leurs premières implémentations.
Ils ne pouvaient pas consacrer assez de temps à chacune des quatre configurations. Nombre de réglages exigeaient beaucoup de travail, et Ves dut se passer de sommeil plusieurs jours d’affilée pour respecter un calendrier de plus en plus impitoyable.
Physiquement, son corps pouvait tenir longtemps sans dormir. Mais, mentalement, son obsession constante pour son travail commençait à peser sur son humeur.
Ce n’était pas une mauvaise chose ! La pression et l’urgence le poussaient à travailler encore plus dur et à s’investir davantage dans son projet. Même si son esprit commençait à se fissurer légèrement, il continuait de tenir bon en puisant dans sa puissante spiritualité !
Il devenait encore moins conscient de ce qui l’entourait. Il cessa d’assister à ses réunions quotidiennes avec Gavin et les autres, car il ne voulait même plus quitter son laboratoire de conception !
Il se fabriqua son propre lit et transforma l’un des bureaux privés en chambre, afin de ne plus perdre de temps à faire la navette entre le Domaine Austen et son quartier général !
La seule personne capable de le tirer de ses transes créatrices était Gloriana.
« Tu es particulièrement intense, ces derniers temps, dit-elle avec douceur. Je m’inquiète pour ta santé. J’aime concevoir des méchas autant que n’importe qui, mais je ne me prive pas de sommeil tous les jours ! »
Ves la prit brièvement dans ses bras. « Je ne te le demande pas. Mes augmentations me permettent de tenir sans dormir. Tu as moins de résistance que moi, alors n’essaie jamais de m’imiter. Ce que tu as apporté au projet est déjà largement suffisant ! »
« Vraiment ? »
« Vraiment. » Il sourit et l’embrassa. « Je t’aime, Gloriana. Concevoir ce mécha avec toi est l’une des principales raisons qui me permettent de poursuivre mon travail ! »
Elle le regarda avec adoration. « Oh, Ves… »
Ces petits moments lui redonnaient de l’énergie chaque fois qu’il approchait de ses limites mentales. Partager sa passion avec quelqu’un qu’il aimait était l’un des plus grands plaisirs de sa vie. Rien à voir avec l’époque où il concevait tout seul !
Même les équipes de conception qui les épaulaient jouaient un rôle considérable pour rendre ses marathons de travail plus supportables. Il pouvait confier à ses assistants toutes les tâches fastidieuses et chronophages. Tant qu’elles ne demandaient pas trop de connaissances ni de compétences, il pouvait les déléguer sans plus s’en soucier !
C’était un luxe considérable qu’il avait trop longtemps négligé. Il songeait même à agrandir ses équipes de conception pour alléger encore davantage sa charge !
Tous ces facteurs l’aidaient à garder l’élan nécessaire pour concevoir le Mécha Larkinson. Quels que fussent les obstacles qu’il rencontrait, il finissait toujours par les surmonter d’une manière ou d’une autre !
Alors que la première version de la conception approchait de son terme, Ves eut l’impression d’avoir accompli quelque chose de grand. Il était très satisfait de son travail jusqu’ici. Si le premier prototype répondait aux attentes, tous ses efforts n’auraient pas été vains !
« J’ai mis tout mon cœur et toute mon âme dans cette conception ! » Ves serra le poing et le frappa contre sa poitrine. « Il faut que ce mécha soit une réussite ! Ma passion et ma vision sont en jeu ! »
À ses yeux, la conception du Mécha Larkinson était un pari à haut risque. Il y avait intégré de nombreuses innovations majeures et mineures qu’il n’avait pas suffisamment testées auparavant.
Gloriana avait souvent remis en question ses choix de conception étranges, mais elle avait fini par croire en sa vision.
Ves lui était reconnaissant de son soutien. Jamais il n’aurait pu mener la conception du Mécha Larkinson aussi loin sans son aide indispensable !
C’était dommage que ses réticences aient quelque peu entamé sa passion pour le projet, mais Ves espérait que son propre enthousiasme débordant compenserait largement cette baisse de régime !
« C’est terminé ! »
Après une journée supplémentaire de mise au point, Ves et Gloriana convinrent de considérer l’état actuel de la conception comme la première version de leur mécha !
Les Tovars, les Ylvainans et les autres concepteurs de méchas assistants s’effondrèrent presque sur leurs chaises. Voyant Ves travailler à un rythme aussi effréné, leurs équipes de conception s’étaient efforcées de le suivre autant que possible !
Même Gloriana avait l’air épuisée au-delà de toute mesure après avoir dû suivre cette cadence infernale. Le mois dernier, Ves avait été un véritable monstre ! Il ne se fatiguait presque jamais et faisait constamment progresser la conception dès qu’elle avait le dos tourné !
Atteindre cette étape importante fut un immense soulagement pour elle. À présent que la conception en était là, la suite du travail porterait sur l’optimisation plutôt que sur l’innovation.
Son calvaire était terminé !