Chapitre 1 854
Pendant toute la conception du Mécha Larkinson, Ves chassa de son esprit toutes les distractions possibles. Il continua d’investir son cœur et son âme dans son travail, s’efforçant de rendre la plateforme de mécha modulaire et ses quatre configurations capables de faire face au plus grand nombre de menaces possible !
Malgré la difficulté, Ves et Gloriana relevèrent tous deux le défi. Aucun revers ne les arrêta bien longtemps. Ils échangeaient souvent et trouvaient des idées qu’aucun n’aurait pu concevoir seul. Leur synergie atteignit un niveau supérieur à mesure qu’ils s’accordaient mieux avec le projet et l’un avec l’autre.
La coopération du duo s’était déjà développée au fil de leurs projets précédents. Ves avait l’impression que toutes ces collaborations n’avaient été que des répétitions en vue du projet actuel.
Ils avaient étudié tous les problèmes possibles et réglé ceux qui découlaient de leur manque de familiarité ou de suppositions erronées ! Ils connaissaient désormais intimement les forces et les faiblesses de l’autre et répartissaient automatiquement les tâches entre eux, confiant chaque problème au concepteur de méchas le mieux placé pour le résoudre.
En général, Gloriana était plus douée pour les travaux minutieux et les casse-tête techniques complexes. Sa philosophie de conception lui permettait de repérer les défauts dès qu’ils apparaissaient. Elle excellait aussi à optimiser une première version pour éviter qu’elle ne provoque d’autres problèmes par la suite.
Cela ne signifiait pas que Ves était totalement inutile dans ce domaine. L’étendue et la richesse de ses connaissances théoriques et pratiques dépassaient celles de sa petite amie. Le seul inconvénient, après avoir accumulé tout ce savoir octroyé par le Système, était qu’il ne parvenait pas à l’exploiter aussi bien qu’il l’aurait voulu.
Pour chaque problème, il pouvait trouver des dizaines de solutions, mais dans les cas les plus difficiles, il n’arrivait pas à en tirer le meilleur parti.
La conception de méchas relevait à la fois de l’art et de la science.
Depuis le début de sa carrière, Ves avait toujours pensé qu’il pencherait vers cette dernière. La science et l’ingénierie formaient le socle de son métier. Comment un concepteur de méchas aurait-il pu concevoir un objet complexe composé de millions de pièces différentes fonctionnant de concert ?
Pourtant, ce ne fut qu’en commençant à travailler avec Gloriana que Ves prit conscience de sa véritable passion et de son point fort.
Ves préférait se considérer comme un artiste.
Il était un artiste des méchas et des esprits !
Il esquissait des méchas et tissait la vie. Un projet de mécha servait de toile à son énergie créatrice, au sens figuré comme au sens propre !
Pour Ves, la technologie n’était qu’un moyen d’atteindre un but. Il n’avait jamais éprouvé pour elle la passion dévorante qui animait tant d’autres concepteurs de méchas.
Alors que la plupart d’entre eux vouaient leur passion aux systèmes de vol, aux méchas légers, aux fusils laser, au rendement énergétique et ainsi de suite, Ves avait choisi une tout autre voie !
Si l’ATM avait placé sa spécialisation, qu’elle qualifiait de « symbiose métaphysique homme-machine », dans la catégorie des philosophies de conception de classe IX, ce n’était pas sans raison.
Sa conception des méchas sortait complètement des normes habituelles de sa profession. Ni l’ATM ni ses collègues ne parvenaient à comprendre sa logique et son approche.
Les méchas étaient vivants ? Quelle absurdité ! Ce n’étaient que des machines ! Quiconque n’était pas empêtré dans la superstition pouvait le constater ! Rien, dans un mécha, ne prouvait qu’il était vivant !
Bien que Ves démontrât de plus en plus la validité de son étrange théorie en développant ses lueurs caractéristiques, la plupart des concepteurs de méchas haut placés balayaient cela d’un revers de main, le considérant comme un phénomène psionique inconnu. Comme un chat aveugle tombant sur une souris, ils croyaient que Ves s’agitait au hasard et qu’il avait simplement décroché le gros lot en découvrant une étrange interaction psionique !
Il était extrêmement difficile de convaincre un concepteur de méchas que ceux-ci pouvaient prendre vie. Ves essaya encore et encore de persuader ses subordonnés qu’il valait mieux traiter les méchas comme s’ils étaient vivants et qu’il fallait les considérer comme tels.
Peu de gens s’en convainquirent vraiment. Même s’ils acquiesçaient par pure politesse parce qu’il était le propriétaire de la LMC et le patriarche du clan, ils restaient au fond d’eux prisonniers de leur vision limitée de la réalité.
Pourtant, certains comprenaient. Joshua King était un excellent exemple de pilote de mécha qui saisissait véritablement l’essence de ses méchas.
Mais les gens comme Joshua étaient très rares, surtout parmi les Lumineux et les Larkinson, très laïques, qui formaient le cœur de son entreprise.
À sa grande frustration, ceux qui étaient réellement susceptibles d’accepter ses idées excentriques sur les méchas étaient toujours ceux qu’il jugeait dépourvus d’esprit critique.
Cette expression était un euphémisme courant dans la République Lumineuse. C’était une manière polie de désigner les gens que la superstition obnubilait.
Autrement dit, des fanatiques religieux !
Gloriana croyait toutes ses affirmations sans jamais se demander s’il ne racontait pas n’importe quoi. Elle croyait simplement en lui avec une telle ferveur que Ves se sentait un peu coupable de la prendre pour une idiote crédule.
Il en allait de même pour les Ylvainans de la deuxième équipe de conception. Ves remarqua que les travaux remis par Oscar DiMartin, Renee Zelin, Erica Sprint et Pascal Curin étaient tous empreints d’une harmonie qui leur permettait de s’intégrer naturellement au projet en cours.
Sur le plan spirituel, leur respect sincère et leur attitude de dévotion envers le projet de mécha inachevé étaient bien plus bénéfiques qu’une attitude neutre !
Les autres concepteurs de méchas assistants, comme les Tovars, laissaient donc derrière eux des dégâts spirituels bien plus importants.
La différence était si flagrante que Ves éprouvait des sentiments contradictoires à l’égard de Gloriana et des Ylvainans.
Il semblait toujours mieux s’entendre avec les gens qui avaient la foi et des convictions. Qu’il collabore avec eux à la conception d’un mécha ou qu’il essaie de les convaincre d’accepter les siens, les croyants semblaient toujours entrer davantage en résonance avec lui.
L’ironie de la situation, c’était qu’il ne considérait pas du tout ses propres idées comme des superstitions ! À ses yeux, il explorait simplement un domaine scientifique obscur et controversé.
Pour une raison ou une autre, l’ATM limitait ses recherches sur le pouvoir psionique et les gardait enfouies dans ses coffres. Quant à la CFA, son obsession pour les gros canons, les grands vaisseaux et les technologies supérieures l’avait amenée à faire comme si le pouvoir psionique n’existait pas !
« Est-ce vraiment si difficile de croire à la fois en la science et à quelque chose d’un peu étrange, comme le postulat de ma philosophie de conception ? »
Élevé parmi les Lumineux, Ves avait simplement résolu le dilemme en gardant l’esprit ouvert.
Il ne se fermait pas aux phénomènes surnaturels comme la plupart des laïques, mais il ne prenait pas non plus aveuglément pour argent comptant les hypothèses et affirmations extravagantes des Ylvainans.
« Pourquoi les autres ne peuvent-ils pas adopter cette approche face à l’inconnu ? » se demanda-t-il.
Il avait l’impression d’être le seul individu sain d’esprit dans une galaxie peuplée de fous. À ses yeux, tout le monde était biaisé, sauf lui !
La triste réalité, c’était qu’il rencontrerait bien moins d’obstacles s’il continuait à côtoyer des gens « dépourvus d’esprit critique ».
Les Ylvainans traitaient pratiquement chacune de ses paroles comme l’Évangile, tandis que Gloriana lui était si dévouée qu’elle n’hésitait pas à modifier sa philosophie de conception pour y intégrer ses idées sur la spiritualité !
Ce qu’avait fait Gloriana était exceptionnel et très rare. Si Ves avait tant de mal à faire accepter son point de vue aux autres concepteurs de méchas, c’était surtout parce qu’ils avaient déjà élaboré leur propre conception des méchas.
Plus un concepteur de méchas élaborait sa propre vision, plus il se protégeait des influences extérieures.
Les novices et les apprentis apprenaient qu’il était souvent malavisé de se laisser trop séduire par la philosophie de conception de quelqu’un d’autre.
Les Concepteurs compagnons et les rangs supérieurs affermissaient leur conception du métier en formant leurs graines de conception.
Une fois que c’était fait, accepter un changement radical allant à l’encontre de leurs idées établies exigeait un effort surhumain !
« À quoi tu penses ? » demanda Gloriana en jetant un regard à Ves, assis à côté d’elle. « Ça fait plus de dix minutes que tu fixes la même projection. »
Ves soupira et balaya la projection d’un geste. « J’ai besoin d’une pause. »
« Oh. C’est tout ? »
« À vrai dire, non. J’ai beaucoup de choses en tête. Certaines ne sont pas très utiles pour le projet. »
« Tu veux en parler, Ves ? »
Il croisa son regard affectueux. « Laisse tomber. Je dramatise. »
« D’accord. Tu veux déjeuner ou quelque chose comme ça ? »
« D’accord. »
Ce fut pendant leur pause déjeuner qu’ils reçurent un message important. Le docteur Lupo Guernica appela Ves directement.
« Bonne nouvelle, monsieur Larkinson ! » lança-t-il avec un sourire enthousiaste. « Le docteur Ranya et moi avons enfin terminé les préparatifs pour votre opération d’implantation ! Nous avons inspecté et mis à jour votre bio-implant de fond en comble. Nous avons modernisé sa bio-programmation et ajouté plusieurs mesures de sécurité, comme vous l’aviez demandé.
Nous avons également préparé l’intervention en tenant compte de votre structure physique et cérébrale anormale. Le risque de complications devrait être minime ! »
La nouvelle réjouit beaucoup Ves ! Si cela avait été n’importe quel autre jour, il aurait aussitôt tout laissé en plan pour se rendre au centre de soins au plus vite !
Mais il avait presque atteint la moitié de son projet de conception actuel. Avec tout l’élan qu’il avait pris, Ves ne pouvait pas se permettre de s’arrêter ou de faire une pause en cours de route !
La passion qu’il avait développée et l’état d’esprit qu’il avait façonné au fil des semaines depuis le début du travail sur la plateforme de mécha modulaire avaient une valeur inestimable. Il était difficile de décrire les avantages concrets de ces dispositions intangibles.
Tout ce que Ves savait, c’était que s’il cessait de les alimenter, elles finiraient par s’affaisser et disparaître !
Une fois perdues, il lui serait pratiquement impossible de retrouver ces dispositions !
Ves devrait abandonner tout le projet et repartir de zéro s’il voulait retrouver cette progression particulière qui avait fait naître ces dispositions distinctives. Ce serait une énorme perte de temps !
Bien sûr, un concepteur de méchas ordinaire ne se serait pas autant soucié de la question. Pour lui, un projet de mécha n’était qu’un schéma technique. Il n’accordait guère d’importance au rôle du sens et des émotions dans son travail.
Une expression hésitante apparut sur son visage. « Donnez-moi vos estimations sur la durée de l’opération et de la convalescence. Combien de temps serai-je sous anesthésie, et quand pourrai-je reprendre le travail ? »
« L’opération ne prendra pas longtemps, monsieur. L’intervention en elle-même n’est pas très longue, tant qu’il n’y a pas de complications. C’est la convalescence qui est un peu plus délicate. Les implants crâniens diffèrent des autres implants, car ils doivent s’intégrer au cerveau du patient. Je pense que vous savez à quel point ce processus peut être sensible.
Insérer un corps étranger dans le cerveau est facile. Le faire s’intégrer à l’esprit de quelqu’un est beaucoup plus complexe. »
« Combien de temps, Lupo ? »
« Cela varie, monsieur. Pour les humains standards, il faut généralement entre une semaine et un mois. Certains cas extrêmes peuvent mettre des années à s’adapter ; et si une incompatibilité se manifeste, nous devrons peut-être retirer votre implant, sans quoi toute votre tête risque de brûler. C’est nettement plus probable chez les humains qui ont largement modifié et augmenté leurs gènes et leur corps. »
Autrement dit, son état physique aberrant augmentait considérablement le risque que quelque chose tourne mal ! Les deux exobiologistes avaient eu de bonnes raisons de consacrer plusieurs mois aux préparatifs de l’opération ! Les humains ordinaires ne nécessitaient pas autant d’attention ni d’efforts !
Un retard d’une semaine était intolérable. Plus d’un mois était inacceptable !
« Ce n’est pas le bon moment pour procéder à l’implantation, ordonna-t-il. Veuillez la repousser d’un ou deux mois. Je dois d’abord terminer mon projet de conception actuel avant de pouvoir passer sur le billard. »
Il lui était pénible de repousser une intervention qu’il attendait depuis des années, mais le moment était trop mal choisi.
Le docteur Lupo parut lui aussi déçu. « Très bien. J’informerai le docteur Ranya de ce changement de programme. Elle ne sera pas contente. »
« Voyez le bon côté des choses. Je vous laisse beaucoup plus de temps pour peaufiner et optimiser encore le bio-implant. Essayez de voir si vous pouvez ajouter des fonctions avancées à l’Archimedes Rubal, surtout en matière de sécurité. »
« Nous ferons de notre mieux, même si nous avons déjà fait tout ce qui était en notre pouvoir. »
L’appel prit fin. Ves décida bientôt de chasser cette affaire de son esprit pour se concentrer à nouveau sur son projet. Il devait terminer au plus vite la conception du Mécha Larkinson s’il voulait améliorer sa mémoire et ses fonctions cognitives ! Entendre Gloriana vanter certaines caractéristiques de son implant Erestal-015 le rendait jaloux !