Chapitre 1 851
Après que le lieutenant Ferct eut terminé de lui présenter les services proposés aux associés, elle prit bientôt congé.
« Permettez-moi de le répéter : c’est un grand privilège de devenir notre associé. Certains des meilleurs et des plus brillants habitants de la Bordure galactique sont liés à nous. De plus, nombreux sont les associés qui ont fait leurs preuves et se sont montrés suffisamment exceptionnels pour satisfaire à nos exigences élevées. Nous ne perdons pas notre temps avec des bons à rien qui ne doivent leur réussite qu’à l’argent qu’ils dépensent. Vous êtes en bonne compagnie, Ves.
N’oubliez pas : les mérites de l’ACM sont tout pour nous. Travaillez dur et tirez le meilleur parti de votre jeunesse, tant qu’il vous en reste ! »
Sur ces mots, sa projection disparut en un clin d’œil, laissant Ves seul avec Lucky et le Mandat Larkinson.
Il se tourna vers son chat. « Qu’en penses-tu ? Elle était sincère ? »
« Miaou. »
« Je suis d’accord. » Il se tourna vers le Mandat Larkinson. « Et toi ? Quel est ton avis ? »
Le Chat doré pencha la tête, ce qui rendit ses grands yeux encore plus adorables !
« Nyaaaaaa. »
« Tu as raison. Le lieutenant Ferct se fiche de moi. Pour les Gardiens de la Bordure, les associés comme moi ne sont qu’une bande de main-d’œuvre à bon marché. Tant qu’ils nous jettent suffisamment de mérites de l’ACM, nous n’hésiterons pas à aboyer sur commande ! »
En apparence, les relations entre les Gardiens de la Bordure et leurs associés reposaient sur un échange équitable. Les Gardiens de la Bordure ne forçaient les associés à rien. Tant que Ves restait utile et ne s’opposait pas directement à leurs intérêts, ils ne lui retireraient pas son statut d’associé !
Tout comme la Société Clifford de Leemar, l’Échange de la Bordure se présentait comme un portail élaboré où les associés pouvaient profiter de nombreux avantages en échange d’un bien précieux, comme une denrée rare, ou de leur expertise. Chaque transaction était entièrement volontaire ; les associés pouvaient choisir les offres qui leur convenaient et les accepter à leur guise.
Mais, en coulisses, les dés étaient pipés depuis le début.
Tout au long de sa présentation, le lieutenant Ferct avait souligné à plusieurs reprises la valeur et l’importance des mérites de l’ACM. Elle lui avait clairement dit qu’il ne pourrait rien faire sans en avoir accumulé !
De plus, elle avait aussi minimisé l’utilité des monnaies transférables, comme les crédits mécha, les crédits hexers ou les crédits de la Coalition.
L’argent conservait sa valeur, c’était certain. Seulement, nombre des biens et services les plus recherchés de l’Échange de la Bordure et de l’ACM étaient tarifés en mérites !
La différence cruciale entre les crédits mécha et les mérites de l’ACM, c’était que ces derniers ne pouvaient être ni transférés, ni hérités, ni échangés, ni obtenus autrement qu’en les gagnant directement auprès de l’ACM !
Seul fournisseur de mérites de l’ACM, celle-ci et les organisations qui en dépendaient tenaient les deux parties d’une transaction sous leur coupe !
Pour acheter quoi que ce soit à l’Échange de la Bordure, Ves avait besoin de mérites.
Comment pouvait-il en obtenir ? En accomplissant les missions proposées par l’Échange de la Bordure !
« C’est un cercle vicieux ! » s’exclama-t-il. « Tous les mérites distribués par les Gardiens de la Bordure finissent par leur revenir ! »
Bien sûr, Ves recevait quelque chose en échange, mais il ne doutait pas que l’Échange de la Bordure appliquait des marges énormes à ses biens et services ! Rien ne les poussait à se montrer généreux et à baisser leurs prix par bonté d’âme. Ves aurait parié que les Gardiens de la Bordure faisaient du profit à chaque étape !
« Dommage que je n’aie pas le choix : je dois jouer le jeu. » Il soupira.
Ce n’était pas parce que les Gardiens de la Bordure voulaient l’exploiter qu’il devait leur tourner le dos. Le monopole de l’ACM sur les mérites signifiait que Ves ne pouvait s’adresser à personne d’autre !
Enfin, s’il était vraiment désespéré, il pouvait toujours se tourner vers l’ACF et essayer de gagner des mérites de l’ACF, mais cette option était à exclure.
L’ACF ne traiterait jamais bien un concepteur de méchas comme lui ! Il ferait mieux de se suicider tout de suite s’il voulait se faire encore plus plumer !
En somme, Ves ne devait jamais se bercer d’illusions : les Gardiens de la Bordure ne veillaient pas sur leurs associés. Leurs propres intérêts passaient toujours en premier !
Cela dit, il n’était pas si mauvais de nouer des relations avec eux. Ils avaient beau être exploiteurs, ils exigeaient peu d’engagements. Ils ne réclamaient pas son allégeance comme le ferait un État et ne lui imposaient pas davantage d’obligations.
Pour quelqu’un comme lui, qui tenait à son indépendance, c’était une excellente chose. Puisqu’il cherchait à faire du Clan Larkinson une entité souveraine, il aurait grand besoin des services et du soutien qu’une organisation puissante comme les Gardiens de la Bordure pouvait lui offrir !
Il n’avait qu’à payer le juste prix.
« En matière de valeur, je peux offrir des services vraiment uniques ! » comprit-il.
Il pouvait concevoir des méchas dotés d’auras. À sa connaissance, aucun concepteur de méchas de l’espace humain n’en était capable !
Il pouvait transformer des pilotes de mécha ordinaires en candidats experts. Cette transformation était si recherchée que le « prix du marché » de ce service était inestimable !
« Dommage que je ne puisse pas recommencer. »
Ce serait trop suspect si Ves acceptait sans cesse des missions exigeant de lui qu’il transforme des pilotes de mécha moyens en candidats experts. Même un enfant de six ans comprendrait qu’il maîtrisait une méthode secrète pour faire progresser les pilotes de mécha !
Ves se sentait un peu limité par sa situation. Grâce à sa spécialité et à son expertise spirituelle, il pouvait accomplir toutes sortes de prodiges jugés impossibles. Mais s’il en faisait trop, il finirait inévitablement par se faire repérer et attirer l’attention de l’ACM et d’autres entités immensément puissantes !
Une fois dans leur ligne de mire, il pourrait dire adieu à ses ambitions et à sa liberté !
Il devait donc garder certaines choses pour lui. Mais s’il se bridait trop, il risquait de ne pas gagner cent millions de mérites de l’ACM à temps pour le lancement prévu de sa grande expédition !
« Bon sang ! C’est un dilemme impossible ! »
Il lui faudrait se rendre à l’Échange de la Bordure et parcourir les missions dans la salle des mérites pour en avoir le cœur net, mais il se doutait déjà qu’aucune ne serait facile.
Les Gardiens de la Bordure ne recrutaient qu’une poignée de personnes d’exception dans toute la Bordure galactique. Aucune n’était incapable ou incompétente ! Les missions qu’on leur confiait devaient forcément leur donner du fil à retordre : les mérites de l’ACM ne s’obtenaient jamais sans peine !
Ves était tenté d’entrer l’adresse de l’Échange de la Bordure dans son communicateur pour accéder au portail virtuel, mais il se retint.
Il avait déjà bien assez à faire pour l’instant. Sa priorité absolue était de concevoir son prochain mécha Larkinson.
Puisqu’il comptait en faire un projet de passion, il devait ignorer autant de distractions que possible. Tout ce qui le détournerait de son travail de conception finirait inévitablement par nuire à la qualité du produit final !
Le mécha Larkinson revêtait une importance capitale pour le clan et ses ambitions ; son avenir en dépendait donc largement !
Quand Ves retourna au laboratoire principal, Gloriana vint aussitôt à sa rencontre.
« Alors ? Tu as réussi à entrer ? Ils sont satisfaits ? »
« Tout s’est bien passé. » Il sourit. « Les Gardiens de la Bordure m’ont accepté parmi leurs associés. Je peux maintenant accéder à ce qu’ils appellent l’Échange de la Bordure. »
« Je vois. Tu as eu beaucoup de chance d’être accepté. Pendant les années que j’ai passées à Centerpoint, je n’ai rencontré que quelques concepteurs de méchas qui y étaient parvenus. La plupart de ceux qui s’attardent à Centerpoint ne peuvent que rêver de devenir associés, comme toi ! Je suis si fière de toi, Ves ! »
Elle se pencha vers lui et lui déposa un baiser sur la joue en gloussant.
Ves appréciait son affection, mais sa réaction lui parut un peu étrange. « Et toi, Gloriana ? Tu es jalouse ? »
Elle secoua légèrement la tête. « Les Hexers n’ont pas l’habitude de traiter avec l’ACM plus que nécessaire. Ce n’est pas grave si les Gardiens de la Bordure m’ont écartée. En général, ils n’aiment pas beaucoup les Hexers. »
« Ah. »
« En plus, je n’ai pas forcément besoin de leur soutien. D’après un professeur qui m’en a parlé, les Gardiens de la Bordure ciblent surtout les personnes talentueuses qui disposent de peu de soutien, ou d’un soutien modéré. Ils cherchent à nouer des liens avec ceux qui sont le plus susceptibles de travailler dur pour accomplir quelque chose par eux-mêmes. »
Autrement dit, les Gardiens de la Bordure préféraient de loin les pigeons comme Ves à quelqu’un d’aussi gâtée que Gloriana !
« Comment faites-vous, les Hexers, pour gagner des mérites de l’ACM, alors ? »
« Oh, nous n’avons pas besoin de nous lier d’amitié avec les Gardiens de la Bordure pour gagner des mérites. » Elle lui répondit avec un sourire. « L’organisation centrale de l’ACM propose aussi des missions. Tout concepteur de méchas hexer doit apprendre à travailler avec l’ACM. »
« Et ils ne sont pas rebutés par… votre hexerité ? »
Elle gloussa. « Ce n’est pas aussi compliqué que tu le crois. Nous devons simplement privilégier autant que possible les échanges écrits. Ainsi, nous pouvons contrôler ce que nous disons. De toute façon, l’ACM est censée être neutre. Dès qu’elle choisira quels États peuvent bénéficier de ses services, tous les autres se méfieront forcément : ils penseront qu’elle cherche à diriger directement la civilisation humaine !
Et cela déclenchera d’innombrables rébellions ! »
Elle avait raison, dans une certaine mesure, mais cela n’excluait pas des manœuvres plus subtiles.
« Enfin, je suis content que mon entrée chez les Gardiens de la Bordure ne te dérange pas. Je pense que je vais bientôt pouvoir gagner beaucoup de mérites. Mais le mécha Larkinson passe d’abord. »
Elle acquiesça. « Notre projet passe d’abord, oui. Au fait, as-tu trouvé un nom plus approprié pour ton mécha ? L’appeler le mécha Larkinson ne suffit pas. »
« J’y réfléchis encore. Pour être honnête, aucune bonne idée ne me vient pour l’instant, mais ce n’est pas grave. J’aurai tout le temps d’y penser en peaufinant la conception. »
Ils examinèrent la projection centrale, qui affichait l’état actuel du projet.
Environ un tiers de la plateforme de base et des quatre configurations avaient déjà été définis. Les concepteurs de méchas avaient ainsi une bonne idée de l’apparence des versions finales. Ves et Gloriana s’étaient attaqués d’abord aux problèmes les plus importants, avant de passer progressivement aux détails les plus infimes.
Jusqu’ici, Ves était plutôt satisfait de l’évolution du projet. Ils devaient surmonter d’innombrables difficultés techniques, mais les performances estimées de son mécha encore inachevé étaient déjà éblouissantes pour un mécha de troisième classe !
Au moins en matière de défense, son mécha Larkinson surpassait tout ce qu’on trouvait couramment parmi les méchas de troisième classe produits en série !
En offrant une protection aussi luxueuse à ses pilotes de mécha, il s’assurait qu’ils ne mourraient pas si facilement ! Même si un ennemi parvenait à percer l’armure exceptionnelle du mécha Larkinson, son cockpit était une véritable forteresse !
« Il y a quand même une chose qui me préoccupe de plus en plus », lui dit-elle. « Les configurations de la plateforme modulaire ont une puissance défensive remarquable, mais leurs capacités offensives sont assez faibles. »
« Ce n’est pas si grave. Au moins, nous pouvons utiliser une variante de l’alliage Breyer standard pour fabriquer des épées et des lances extrêmement puissantes. Nous pouvons aussi en recouvrir l’extérieur des fusils laser ou balistiques, ce qui les rendra moins susceptibles de se briser sous les tirs ennemis. »
« Tu sais bien que ce ne sont que des avantages marginaux. Ces méchas manquent tout simplement de punch. »
Ves haussa les épaules. « On ne peut pas tout avoir. Il coûterait trop cher d’améliorer les systèmes d’armement, les systèmes musculaires et les autres éléments nécessaires pour renforcer la puissance offensive de notre conception. Nos pilotes de mécha ne pourraient pas suivre, et une bonne partie du potentiel serait gâchée. »
Tous deux connaissaient cet argument. Ves l’acceptait sans difficulté, mais Gloriana continuait de déplorer qu’on ne s’efforce pas davantage d’améliorer les capacités offensives du mécha Larkinson.
Contrairement à Ves, qui considérait leur projet actuel comme une version améliorée d’un mécha de troisième classe, Gloriana y voyait un mécha de deuxième classe estropié !
Malgré tout, elle ne laissait pas son irritation l’empêcher de donner le meilleur d’elle-même. Elle s’investissait toujours autant que Ves dans ce projet !