Chapitre 1 835
Une fois l’évaluation de la première variante terminée, Ves et Gloriana se penchèrent sur la deuxième.
Alors que l’Équipe de conception Tovar cherchait à élargir le champ d’application du Titan de l’Aurore, l’Équipe de conception Ylvainienne s’en tenait à l’identité originale du chevalier spatial super-moyen.
Le mécha paraissait un peu plus grand et plus lourd qu’auparavant. Son blindage avait connu d’importants changements, car plusieurs sections de plaques avaient été épaissies pour lui offrir une protection encore supérieure !
De toute évidence, la deuxième équipe de conception n’avait pas hésité à augmenter la masse totale du Titan de l’Aurore, malgré les effets néfastes sur sa mobilité !
C’était un choix très risqué, puisque Ves avait déjà conçu le Titan de l’Aurore à la limite maximale qu’il jugeait acceptable ! Alourdir davantage le mécha lui ferait perdre trop de mobilité pour que son déploiement en vaille la peine !
« Nous avons remplacé et ajouté quelques composants pour augmenter la limite de masse du mécha, expliqua Oscar DiMartin. Même si vous nous avez demandé de réduire les changements au minimum, nous avons décidé que notre variante gagnerait à remplacer certains composants plus anciens par leurs équivalents récents, conçus pour la nouvelle génération de méchas. »
Bien qu’il eût dix ans de plus que Ves, l’Ylvainien s’adressait aux Concepteurs compagnons avec le plus grand respect, car c’était ce qu’ils méritaient !
La décision de la deuxième équipe de conception paraissait un peu présomptueuse, mais elle avait au moins su tirer parti des nouveaux composants.
Dans l’ensemble, la variante qu’elle avait conçue améliorait de nombreux paramètres du modèle de base sans exiger de trop lourdes concessions en retour.
Le prix à payer le plus important était le coût bien plus élevé du mécha : Ves devrait obtenir les licences d’une série de nouveaux composants pour avoir le droit de les intégrer à la version mise à jour du Titan de l’Aurore.
« Votre équipe a complètement négligé les économies en améliorant le Titan de l’Aurore, constata Ves. On aurait dit que vous disposiez d’un compte en banque illimité. Je reconnais que c’est à peine acceptable dans ce cas précis, mais la prochaine fois, vous devriez vraiment accorder davantage d’attention au coût et à l’efficacité. »
Ves était prêt à dépenser beaucoup d’argent si cela pouvait rendre Jannzi plus utile au combat et accroître ses chances de progresser.
« Je vois que vous avez choisi de préserver autant que possible la mobilité du mécha tout en profitant des limites élargies pour renforcer sa défense. Pourquoi avoir décidé d’accentuer ses points forts plutôt que de remédier à ses faiblesses ? »
« Ah, nous n’avons pas pu recueillir l’avis de Mademoiselle Jannzi Larkinson, mais nous pensions qu’une spécialiste des chevaliers spatiaux comme elle apprécierait toujours les changements qui renforcent la fonction première de son mécha. Nous avons envisagé d’améliorer sa mobilité, mais les gains n’étaient pas assez importants pour le rendre plus utile. Ce sera toujours un mécha plutôt lent et lourd. »
« Peu importe la vitesse à laquelle avance un escargot : il ne dépassera jamais un lapin, fit remarquer Gloriana. Cela dit, je comprends aussi l’argument opposé. Le Titan de l’Aurore est vraiment trop lent. »
Ves ne s’opposa pas à cette décision. Le Titan de l’Aurore avait toujours reposé sur le principe d’une défense extrême. Il était moins polyvalent et moins adapté que les chevaliers spatiaux classiques, mais Ves n’avait jamais eu l’intention de l’employer de façon ordinaire.
« Cette variante améliore la plupart des fonctions principales du modèle original, dit-il. Quand des concepteurs de méchas reçoivent pour mission d’améliorer un mécha, ils devraient toujours partir du principe que le client ou l’utilisateur final souhaite préserver l’identité de l’ancienne version.
C’est l’approche la plus sûre et la plus directe lorsqu’il est impossible ou peu pratique de demander leur avis aux personnes concernées. »
« Nous avons pensé la même chose, monsieur, répondit Oscar. Nous avions confiance en votre concept. Puisque vous avez délibérément conçu le Titan de l’Aurore en privilégiant autant la défense au détriment de l’attaque et de la mobilité, nous devions respecter vos intentions et faire de notre mieux pour conserver vos choix de conception. »
Ves eut un tic aux lèvres. La deuxième équipe de conception était composée en grande partie d’Ylvainiens, qui vouaient une dévotion extrême au « Martyr Lumineux ».
À leurs yeux, Ves n’avait jamais tort ! Chacune de ses créations était un produit sacré, béni par le Grand Prophète lui-même !
« Même si vous me tenez en haute estime, je ne fais pas le poids face à un Senior ou à un Maître, leur dit-il. Mes méchas sont loin d’atteindre l’idéal que Gloriana et moi recherchons. Il y a toujours moyen de les améliorer. Nous pouvons même revoir certains de nos choix à la lumière de nouvelles possibilités ou d’une vision plus large. »
Il ne savait pas si les Ylvainiens avaient compris son message. Leurs regards admiratifs n’avaient pas vacillé tandis qu’il tentait de les pousser à adopter une approche plus réfléchie.
Enfin, au moins deux des six concepteurs de méchas de la deuxième équipe n’étaient pas aussi aveuglés.
« Mayer Torto, Merrill Truman, que pensez-vous de notre travail ? »
Les deux seuls non-Ylvainiens de la deuxième équipe de conception s’étaient tenus en retrait, chacun pour des raisons différentes.
Mayer Torto avait beau être un diplômé brillant d’une université d’élite spécialisée dans la conception, il n’était encore qu’un Concepteur de méchas novice.
Quant à Merrill Truman, malgré une expérience de la vie bien plus vaste, son passé trouble l’empêchait de s’intégrer facilement auprès de ses collègues plus orthodoxes.
Mayer, le plus jeune des deux, prit la parole en premier.
« Je n’ai pas pu être très utile cette fois-ci. Je dois encore rattraper mon retard et consolider mes bases. Ma spécialité ne m’a pas été d’un grand secours non plus. Vos méchas ne possèdent pas de système de commandement, de communication et de contrôle amélioré, pourtant courant dans les méchas militaires. »
Ves acquiesça. « La plupart de mes méchas sont destinés au secteur privé. En général, les entreprises n’ont pas de besoins très exigeants dans ce domaine. Les communications restent rudimentaires et la coordination, au mieux, chaotique. Ajouter des systèmes de communication avancés à nos méchas serait excessif. »
« Est-ce que ce sera aussi le cas pour les méchas destinés à vos propres pilotes ? demanda Mayer. D’après ce que j’ai appris, les pilotes de méchas de votre Clan Larkinson ont pour la plupart un niveau militaire. Ils ont la discipline et l’entraînement nécessaires pour exécuter des tactiques et des formations avancées auxquelles la plupart des entreprises renoncent. »
La jeune recrue soulevait un excellent point. Pour les méchas commerciaux, Ves n’avait pas tort de s’en tenir à sa position initiale ; mais s’il concevait un mécha pour les siens, il pouvait aller plus loin.
« Nous reparlerons de ce sujet en privé, Mayer. J’aimerais entendre tes idées. Pour l’instant, reprenons l’évaluation de votre travail. »
La deuxième variante avait peut-être amélioré les performances du Titan de l’Aurore original, mais elle le devait surtout à son blindage bien supérieur et aux autres composants remplacés.
Autrement dit, l’Équipe de conception Ylvainienne avait fait grimper de force les performances du mécha en profitant de technologies et de matériaux bien meilleurs, mais aussi bien plus chers.
Ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Ves avait lui-même eu recours à cette approche à plusieurs reprises.
Le principal problème, c’était que la deuxième équipe de conception n’avait pas assez soigné la mise en œuvre. Leur travail bâclé reflétait non seulement leurs capacités limitées, mais aussi leur manque d’attention à l’optimisation de l’efficacité.
Ves s’était déjà attendu au premier défaut, mais il se montrait moins indulgent envers le second !
En fait, Gloriana jugeait ce problème encore plus grave !
« Votre équipe a apporté trop de changements ! Ce n’est pas un problème en soi, mais chaque modification entraîne une série d’autres ajustements. Vous ne vous rendez pas compte à quel point le mécha est déséquilibré à cause de cette cascade de changements ? » protesta-t-elle.
« Nous pensions maîtriser la situation. »
« Ce n’est pas suffisant ! Aucun de vous ne voit ce mécha comme nous le voyons ! Avec notre expérience, vous n’auriez pas été aussi prompts à modifier autant de paramètres à la fois ! »
« On ne répare pas ce qui n’est pas cassé, intervint Ves. Certaines des “améliorations” de votre équipe n’apportent que des gains mineurs en performance, alors qu’elles perturbent considérablement l’alignement d’autres composants. Je vois que vous avez fait de votre mieux pour remédier aux effets secondaires, mais vous auriez dû vous demander si ces changements en valaient la peine. »
L’Équipe de conception Ylvainienne débordait d’enthousiasme, mais manquait de retenue.
Le chef d’équipe en était en partie responsable. Ves avait trop attendu d’Oscar DiMartin, qui était censé avoir travaillé avec plusieurs autres concepteurs de méchas ylvainiens au sein d’une équipe.
« Nous n’avons pas l’habitude de travailler avec autant d’autonomie, expliqua-t-il. Nous avons dû faire face à une multitude de possibilités, sans recevoir beaucoup d’indications pour orienter nos efforts créatifs. »
C’était un argument valable. Gloriana estimait qu’ils auraient dû mieux s’en sortir, mais Ves ne pensait pas que ce soit très grave.
Ils pourraient corriger ces problèmes avec le temps. Mettre ces défauts au jour faisait partie de l’évaluation. Mieux valait que Ves et Gloriana les découvrent maintenant plutôt qu’en plein milieu d’un projet crucial.
Dans l’ensemble, malgré une exécution qui laissait beaucoup à désirer, Ves préférait vraiment la deuxième variante. Au lieu de chercher à modifier sa vision, l’Équipe de conception Ylvainienne était restée fidèle à ses intentions originales.
Bien entendu, cela ne signifiait pas que Ves était prêt à l’adopter telle quelle. Quand la séance de retours prit fin, il applaudit pour attirer l’attention de tous.
« Très bien, je suis globalement satisfait de vos efforts. Je vais reprendre vos variantes et en emprunter certains éléments pour concevoir ma propre révision du Titan de l’Aurore. Nombre d’entre vous ont eu au moins quelques bonnes idées que je serais heureux de retrouver dans le mécha amélioré de Jannzi. Je veillerai à ce que chacun soit crédité pour sa contribution. »
Les concepteurs de méchas avaient reçu leur lot de compliments et de critiques, mais ces dernières les avaient touchés plus profondément.
Les humains étaient toujours plus sensibles aux attaques qu’aux compliments. Même si Ves s’était efforcé de leur faire des retours équilibrés, ses concepteurs subordonnés avaient réagi comme si 95 % de ses paroles étaient des attaques directes !
Tout créateur peinait à accueillir les critiques avec maturité. Quand on mettait tout son cœur dans une création, il était naturel de se sentir blessé lorsqu’un critique incendiait ce travail sincère.
Cela ne justifiait toutefois pas de négliger la valeur des remarques négatives. Même si quelqu’un les accablait d’insultes personnelles, tant qu’un critique avait raison sur un point, il ne fallait jamais balayer ses propos d’emblée !
Bien sûr, décider de changer de cap à la suite des plaintes de quelqu’un était une autre affaire. Certains désaccords relevaient du style ou des goûts. Un concepteur de méchas ne devait pas chercher à satisfaire trop vite les voix les plus fortes, au risque de perdre sa voie.
Heureusement, le problème ne se posait pas vraiment : Ves et Gloriana s’étaient surtout contentés de signaler des erreurs que les concepteurs de méchas de rang inférieur n’auraient absolument pas dû commettre. Les corriger améliorerait à coup sûr leur travail !
Après avoir congédié les équipes de conception, Ves se tourna vers Gloriana.
« Alors, que penses-tu de nos équipes de conception jusqu’ici ? »
Elle fronça les sourcils. « Elles ne sont pas à la hauteur des équipes de conception auxquelles j’étais habituée chez moi. »
« C’est normal, vu leur manque d’expérience. Elles ne sont pas aussi douées que nous ni que les concepteurs de méchas de ton État d’origine. Il faut faire avec ce qu’on a. »
« Tu aurais pu embaucher de vrais Concepteurs compagnons ou des Seniors, tu sais. »
« Je préfère les faire progresser dans mes propres rangs, lui rappela-t-il. Embaucher des concepteurs de méchas plus expérimentés nous aiderait à court terme, mais handicaperait à long terme le département de conception de la LMC. Sois patiente. Il faut leur laisser du temps. Certains deviendront peut-être Concepteurs compagnons un jour ! »
« Dans un siècle, peut-être. »
Dans l’ensemble, Ves était satisfait de ce qu’il avait obtenu. Il estimait pouvoir achever sa révision du Titan de l’Aurore en moins d’une semaine. Ce serait assez de temps pour remanier le Bouclier de Samar et permettre à Jannzi Larkinson d’être prête à affronter la prochaine offensive des hommes-sables !