Chapitre 1 815
La question du recrutement de fidèles était assez délicate, compte tenu des risques que cela comportait.
Recruter un fidèle n’était pas aussi radical que d’adopter un étranger dans le clan. C’était un cran au-dessus de l’embauche d’un simple employé chargé d’entretenir les jardins du Domaine Friedhold.
Ves, Raymond et Ovrin discutèrent de la question et parvinrent rapidement à un consensus.
Aucun des deux anciens Larkinson ne voyait d’inconvénient à recruter des fidèles pour remplir des fonctions essentielles, comme commander un vaisseau spatial ou entretenir les méchas du clan. Les Larkinson avaient du mal à s’occuper eux-mêmes de ces tâches. Qui avait jamais entendu parler d’un Larkinson devenu mécano ?
Il était possible de confier ces fonctions à des employés ordinaires, mais, dans la plupart des cas, ce n’était pas très judicieux.
Un chef mécanicien malintentionné pouvait saboter discrètement les méchas dont il avait la charge.
Un capitaine de vaisseau pouvait effectuer la mauvaise manœuvre au cours d’une bataille spatiale et exposer son bâtiment aux tirs ennemis.
Un garde du corps pouvait retourner son arme contre la personne qu’il était censé protéger après avoir reçu un pot-de-vin conséquent.
Ce genre de situations, et bien d’autres encore, s’étaient produites tout au long de l’Histoire. La Famille Larkinson n’était pas stupide. Elle savait qu’il était important de former des fidèles loyaux dès le début et était devenue très compétente dans ce domaine.
Une bonne partie de cette expertise et de ce savoir-faire avait été transmise au Clan Larkinson. Ovrin connaissait déjà bien la procédure, puisqu’il s’en était lui-même occupé pendant un temps ; Ves lui confia donc sans hésiter la responsabilité de mettre en place un programme de formation des fidèles.
« L’Assemblée Larkinson délibérera sur la question la semaine prochaine, promit Ovrin. En tant que président, il pouvait fixer l’ordre du jour de l’Assemblée. Il faudra discuter précisément du contenu du programme de formation, du nombre de fonctions essentielles à pourvoir et des moyens d’inciter les fidèles à rester loyaux. »
Raymond se montra plus attentif quand Ovrin évoqua ce dernier point. « Les fidèles ont besoin d’un objectif à atteindre. Certains se contentent d’une vie stable et tranquille sous la protection d’un clan puissant, mais d’autres en veulent davantage. Il faut leur agiter une meilleure carotte sous le nez. »
« Quelle récompense as-tu en tête ? » demanda Ves en fronçant les sourcils.
« Leur proposer de devenir membres du clan. »
« Je pensais avoir été clair. Je ne veux pas diluer la cohésion du Clan Larkinson en y faisant entrer des personnes étrangères à notre lignée. »
« C’est différent, Ves. Un fidèle qui a consacré toute sa vie au clan est davantage un Larkinson que certains de nos gamins ! Un fidèle qui a mérité une distinction suprême au combat ou lors d’une autre situation d’urgence a davantage servi le clan que nombre de nos descendants médiocres ! »
« Permettre à ces personnes remarquables et loyales d’échanger leurs mérites contre le droit d’entrer dans le Clan Larkinson ne ferait que renforcer sa cohésion, puisqu’elles incarnent déjà nos valeurs et nos liens ! »
Hum… l’argument était très convaincant. Ves devait reconnaître que le raisonnement de Raymond se tenait.
« C’est déjà arrivé dans la Famille Larkinson ? Je ne crois pas avoir entendu parler d’un étranger devenu membre de la famille d’origine sans avoir épousé un véritable Larkinson. »
Ovrin acquiesça. « C’est assez rare, mais c’est arrivé au fil des siècles. Si cela ne s’est pas produit plus souvent, c’est uniquement parce que la Famille Larkinson ne participe à rien d’important. Les occasions pour les fidèles de se distinguer sont peu nombreuses. Je m’attends à ce que notre clan soit bien plus animé. Il est donc d’autant plus important de motiver nos fidèles autant que possible.
Donne-leur la possibilité d’être adoptés dans la famille, et ils travailleront dur et donneront le meilleur d’eux-mêmes ! »
« Je ne sais pas… » Ves hésita et tapota du doigt la surface du Mandat Larkinson. « Cela ne correspond pas à ma vision du Clan Larkinson. Mais j’admets que, dans les bonnes circonstances, cela pourrait être une aubaine pour notre clan. J’approuve. Veillez à ne pas tout gâcher. La cohésion du clan passe avant tout. »
« Nous nous en occuperons. L’ancienne famille a des siècles d’expérience dans la formation de fidèles. »
La chaleur et la joie qui émanaient du Mandat Larkinson inspirèrent une idée à Ves.
« Il y a autre chose, ajouta-t-il. Tout étranger qui souhaite se marier dans le clan, comme tout fidèle que vous jugerez assez digne pour y être adopté, devra réussir une épreuve essentielle. »
« Laquelle ? »
Il effleura la couverture rigide du livre. « Ils devront tous obtenir l’approbation du Mandat Larkinson. »
Raymond et Ovrin affichèrent tous deux leur perplexité. « Ce n’est qu’un livre, non ? Comment pourrait-il bien déterminer… ? »
« Le Mandat Larkinson n’est pas un simple livre, » dit Ves avec un sourire en coin. « Penchez-vous et touchez-le. Essayez de sentir ce qu’il renferme. »
Ils s’exécutèrent. Les deux anciens s’étaient déjà habitués à la lueur qui brillait dans le livre, mais, en posant maintenant la main directement sur sa couverture, ils avaient sans doute perçu la curiosité du Chat doré !
« Qu’est-ce que je sens… ? »
« Quelque chose de vivant, répondit Ves avec un sourire. Tout comme mes méchas, ce livre est vivant, d’une certaine manière. Ne vous inquiétez pas : il est entièrement dévoué au Clan Larkinson. C’est ce qui en fait un si bon outil pour déterminer si un étranger mérite d’être adopté parmi nous. Si le livre ne l’approuve pas, c’est qu’il y a un problème avec la personne en question. »
« C’est… un peu trop extravagant pour nous, dit Ovrin en fronçant fortement les sourcils. »
Il avait beaucoup moins fréquenté la LMC que Raymond et connaissait donc mal l’importance que l’entreprise accordait à la vie et la nature cachée des auras.
« Attendons d’avoir l’occasion de mettre le livre à l’épreuve, proposa Ves. J’ai confiance dans le Mandat Larkinson, mais je sais qu’il vous faudra des preuves concrètes pour vous convaincre. Ce livre ne se résume pas à ses pages, et je vous le montrerai le moment venu. »
« Je te fais confiance, Ves. »
Laisser aux étrangers la possibilité d’intégrer le Clan Larkinson et faire du Mandat Larkinson un outil d’évaluation indispensable : voilà des décisions lourdes de conséquences !
Les véritables répercussions de leur discussion se feraient certainement sentir à l’avenir ! S’ils avaient fait d’autres choix ce jour-là, le Clan Larkinson aurait pris une tout autre direction au cours des décennies suivantes !
Ves avait vaguement conscience de tous les précédents qu’il établissait et des exemples qu’il donnait aux débuts du Clan Larkinson. Il prenait tant de décisions et donnait tant de directives que chacune contribuait à façonner le caractère du clan.
Le poids des responsabilités était lourd à porter, mais Ves avait confiance en son jugement et en celui des organes dirigeants. L’Assemblée Larkinson et le Conseil exécutif Larkinson étaient déjà à l’œuvre et prenaient en charge une grande partie du fardeau, maintenant que Ves leur avait donné leur orientation générale.
Il avait délibérément organisé la structure de gouvernance du clan de manière à en garder les rênes, tout en se tenant autant que possible à l’écart de sa gestion quotidienne.
En tant que concepteur de méchas, il avait mieux à faire que de gérer ses propres proches. C’était pourquoi il ne s’était jamais opposé à déléguer une grande partie de ses pouvoirs aux organes dirigeants. Ceux-ci assumaient aussi ses responsabilités, ce qui le laissait libre de consacrer son temps à des activités plus fructueuses, comme la conception de méchas.
Ves était plus que prêt à se remettre à concevoir des méchas, mais il devait encore régler quelques autres affaires après cette réunion.
Après avoir salué Ovrin et Raymond de la main, il passa à ses rendez-vous suivants, consacrés à d’autres questions de personnel.
Il rencontra le commandant Melkor et la commandante Magdalena pour discuter de l’expansion progressive des Avatars et des Sentinelles.
Il convoqua le docteur Lupo afin de faire le point sur ses préparatifs en vue de l’opération d’implantation à venir, ainsi que sur l’avancement de ses projets.
Il fit venir Davia Stark et s’assura de son état. Pour l’instant, ses blessures psychologiques avaient à peine cicatrisé depuis la dernière fois, ce qui agaçait un peu Ves. Récupérer un pilote expert à partir d’une épave humaine n’était pas aussi facile qu’il l’avait cru.
Après l’avoir congédiée, Ves se pencha sur son bureau et appuya ses doigts contre son front. Toutes ces réunions étaient épuisantes d’une manière difficile à décrire.
Pendant tout ce temps, Lucky n’avait cessé de jouer avec le Chat doré qui résidait dans son livre.
« Tu es un sacré numéro, toi, soupira Ves en éloignant Lucky, qui s’était accroupi sur le Mandat Larkinson comme un pingouin couvant ses œufs. »
« Miaou ! »
« Même si tu la considères comme ton petit, je ne veux pas que tu poses ton derrière sur mon livre ! »
« Miaou, miaou. »
« Je ne veux pas que tu déteignes sur le Chat doré avec tes mauvaises manières ! »
« Miaouuu ! »
Ves lança Lucky par-dessus son épaule, et celui-ci dut se rattraper en catastrophe dans les airs !
Il prit le livre sur son bureau et contempla avec plaisir son propre ouvrage.
Il était très fier du résultat final de son expérience. L’apparence du Mandat Larkinson correspondait parfaitement à l’idée qu’il se faisait d’un héritage clanique. Il avait non seulement confectionné une couverture qui résisterait au temps grâce à l’alliage de Breyer et à d’autres matériaux solides, mais aussi orné son ouvrage de reliefs artistiques représentant des méchas et des héros humains inspirés des anciens pilotes experts Larkinson.
Réussir l’apparence, c’était déjà la moitié du travail. La puissante présence spirituelle du Mandat Larkinson faisait le reste ! Même sans le Chat doré, il possédait déjà de solides fondations innées, en parfaite harmonie avec les Larkinson !
Bien sûr, le Chat doré méritait la majeure partie de son attention. Il veillait à interagir avec elle avec précaution afin d’orienter son développement dans la bonne direction.
« Le Clan Larkinson est chez toi. Tu vas veiller sur les membres de notre clan comme un ange gardien, n’est-ce pas ? »
Le Chat doré passa prudemment sa tête intangible par-dessus le médaillon fixé sur la couverture avant.
« Nyaaa. »
« Oh, tu es tellement mignonne ! » Ves sourit et lui caressa la tête grâce à une douce Projection spirituelle.
Ces simples séances de complicité renforçaient sans cesse l’affection déjà profonde du Chat doré pour lui. Gagner son estime était l’un des moyens discrets qu’il avait imaginés pour conserver son emprise sur le clan s’il venait à perdre son poste de patriarche.
S’il était contraint de se retirer, Ves pourrait encore exercer une influence considérable sur les Larkinson en agissant sur l’esprit ancestral du clan !
De tous les Larkinson, lui seul en était capable ! À part Lucky, Clixie et peut-être Gloriana, personne d’autre ne pouvait percevoir le Chat doré ni interagir avec elle. Tous les autres ignoraient tout simplement qu’elle était réelle, y compris Ovrin et Raymond !
Pour l’instant, il n’était pas très judicieux de révéler l’existence du Chat doré. Même si cela présentait de nombreux avantages, Ves tenait encore plus à garder ses secrets. Il aurait été très imprudent de présenter le Chat doré comme autre chose qu’une manifestation de ses auras.
« Un jour, tu seras connue de tous les Larkinson, Chat doré. Je le jure, murmura-t-il. »
Il s’imagina le jour où il n’aurait plus à cacher ses secrets. Il rêva d’accéder à une position de pouvoir qui lui permettrait de révéler ses méthodes sans crainte et de travailler ouvertement avec ses esprits.
Cette époque était encore inimaginablement lointaine, mais Ves ne pouvait s’empêcher de rêver à la gloire qu’il connaîtrait lorsque ses accomplissements seraient enfin reconnus.
Le Clan Larkinson, la LMC, la grande expédition et le Chat doré constituaient autant de pièces maîtresses de son plan pour atteindre la grandeur. Il avait investi dans chacun d’eux une somme colossale de temps et d’efforts, espérant qu’ils l’aideraient tous à surmonter les épreuves qu’il ne manquerait pas d’affronter dans un avenir lointain.
« Per angusta ad augusta. J’ai choisi cette devise pour une raison. Rien n’est gratuit. Tout a un prix. Les véritables récompenses exigent toujours des efforts. Plus la récompense est grande, plus le prix à payer l’est aussi. »
Ves visait des sommets bien au-delà des rêves des autres. Cela signifiait qu’il devrait presque certainement travailler plus dur et accomplir davantage que presque n’importe quel concepteur de méchas de l’Histoire !
Il ne pourrait pas atteindre son but en un jour. Il devait poser les fondations et mettre toutes les chances de son côté aussi soigneusement que possible, d’où tous les efforts qu’il avait consacrés récemment à ses affaires.
Les graines qu’il semait en cette première période de sa vie lui assureraient une récolte abondante quand il en aurait le plus besoin !