Chapitre 1 814
Après avoir rencontré les candidats experts Larkinson, Ves continua de prendre des nouvelles de différentes personnes.
Son entourage s’était considérablement élargi, au point qu’il devait garder un œil sur des dizaines de personnes et de projets.
Il devait régler le cas de William Silencieux. Il devait trouver quoi faire des concepteurs pirates capturés par les Battle Crier. Et il lui fallait trouver un moyen d’aider Davia Stark à surmonter le traumatisme dévastateur qu’elle avait subi.
En raison de leur nature délicate, toutes ces affaires exigeaient son attention personnelle. Il ne pouvait les confier à personne.
Avec autant de problèmes sur les bras, Ves n’eut d’autre choix que de les traiter un à un, en espérant qu’aucun incendie ne se déclarerait entre-temps.
En parallèle, il devait non seulement préparer de nouveaux projets de conception, mais aussi guider le Clan Larkinson alors qu’il commençait à régler les nombreuses questions soulevées par sa fondation.
Où le clan devait-il s’installer ?
Quels actifs devait-il acquérir ?
Quels objectifs devait-il poursuivre ?
Il fallait répondre à toutes ces questions, d’une manière ou d’une autre. Ves s’impliqua au début, mais prit bientôt du recul, après avoir constaté que le clan était sur la bonne voie.
Le Protectorat d’Ylvain hébergeait peut-être le Clan Larkinson et le siège de la Société des Méchas Vivants, mais Ves n’avait pas l’intention de s’établir définitivement dans cet État.
« Je crois que nous sommes d’accord pour ne pas nous lier davantage au Protectorat, expliqua Ves aux deux Larkinson présents à la réunion. Les Ylvainiens se sont montrés accueillants, mais cela ne nous oblige pas à adopter leur foi. »
Il tapota du doigt la surface ouvragée du Mandat Larkinson, posé sur son bureau.
Lucky, lui, tapota curieusement la tranche du livre de sa patte. Ves avait déjà interdit à son compagnon d’y planter les crocs, même si cela ne semblait pas nécessaire.
En réalité, son animal jouait avec le Chat doré. Tous deux partageaient un lien assez puissant, et Lucky semblait capable de sentir le nouveau-né spirituel et d’interagir avec lui !
Était-ce parce qu’ils étaient tous les deux des chats ? Quoi qu’il en soit, Ves était heureux que le Chat doré ait quelqu’un avec qui passer le temps. De par la nature de son existence, elle ne pouvait résider que dans le livre. En dehors de l’observation de son environnement immédiat, ses seules interactions avec l’extérieur consistaient à explorer l’un des nombreux liens spirituels qu’elle avait noués avec les membres du Clan Larkinson.
Ves voyait que le Chat doré absorbait rapidement une grande quantité d’informations par l’intermédiaire de ces liens. Elle ne tarderait pas à atteindre sa maturité, du moins sur le plan mental.
« Nous avons envisagé d’acheter un Vaisseau-Arche ou un autre type de vaisseau capable d’accueillir notre clan dans l’espace, indiqua Ovrin Larkinson. Nous aimerions connaître votre avis avant d’approfondir cette proposition. »
Frère de Benjamin Larkinson et ancien estimé à part entière, Ovrin comptait parmi les anciens les plus prestigieux à avoir rejoint le clan. Il ne fallut pas longtemps à la toute nouvelle Assemblée Larkinson pour l’élire au poste de président.
Ovrin se retrouvait ainsi à la tête de l’Assemblée. Il était désormais l’un des principaux interlocuteurs auxquels Ves devait s’adresser s’il voulait qu’elle agisse !
Beaucoup furent surpris qu’Ovrin décide de quitter sa retraite confortable pour rejoindre le clan. Ves soupçonnait à moitié son grand-père de l’y avoir envoyé afin qu’il surveille son évolution ou l’oriente dans une certaine direction.
Même si l’une de ces hypothèses se vérifiait, cela ne dérangeait pas Ves. Les arrière-pensées étaient inévitables, et il croyait que chacun était suffisamment dévoué au Clan Larkinson pour agir dans son intérêt.
Et si ce n’était pas le cas… eh bien, Ves pouvait toujours user de son autorité de patriarche et destituer Ovrin de son poste de président de l’Assemblée.
« Je crois qu’il vaut mieux attendre avant d’acquérir de gros vaisseaux, déclara Raymond Billingsley-Larkinson. Pour l’instant, nous ne sommes qu’une poignée de membres du clan. Un seul transporteur de taille moyenne suffirait à nous accueillir, mais un tel vaisseau ne nous fournirait pas les installations nécessaires à notre développement. »
Depuis que son petit-fils Tusa Billingsley-Larkinson avait rejoint le clan, le directeur des opérations de la Société des Méchas Vivants était devenu bien plus dynamique. Raymond croyait fermement aux projets lancés par Ves et le clan.
Si Tusa restait fidèle à la République Lumineuse, il ne pouvait espérer que quelques décennies de service. Vu les incertitudes entourant la Guerre des Sables et la Guerre de Komodo, il était légitime de se demander s’il combattait pour la bonne cause.
Plutôt que de sacrifier ses talents au profit d’un État qui n’avait jamais vraiment bien traité les Larkinson, Tusa avait tout intérêt à rejoindre le clan, qui investirait assurément dans son développement !
À vrai dire, les Billingsley-Larkinson se débrouillaient extrêmement bien au sein du clan. Grâce à son poste important à la Société des Méchas Vivants, l’aîné de cette branche familiale avait lui aussi intégré le Conseil exécutif Larkinson !
Ves se demandait si Raymond aurait le temps de diriger à la fois la Société des Méchas Vivants et le Clan Larkinson, mais, pour le moment, une fois lancé, le clan ne réclamait pas tant d’attention que ça.
Gouverner un clan de quelques centaines de Larkinson ne représentait qu’une quantité limitée de travail. Peut-être Raymond devrait-il céder son siège au Conseil si le clan décuplait ses effectifs.
Bien sûr, Raymond avait déjà un âge avancé et vieillissait d’année en année. C’était la principale raison pour laquelle Ves ne s’inquiétait pas de cette concentration de pouvoir. Il n’avait rien à craindre d’un homme qui mourrait de toute façon dans une ou deux décennies. Quels que soient les accomplissements de Raymond, il était hors de question qu’il bénéficie d’un traitement prolongeant sa vie.
Tout ce qu’il pouvait faire, c’était préparer l’ascension de son petit-fils et du reste de sa branche familiale.
« Le marché des vaisseaux spatiaux est trop instable, fit remarquer Ves. Les prix sont exorbitants à cause des dégâts considérables et persistants infligés aux transporteurs de passagers et de marchandises de grande capacité. L’offre a également chuté à un niveau dangereusement bas, car les hommes-sable ont détruit de nombreux États producteurs de vaisseaux et contraint tous les autres à réserver le reste de leur production à leurs propres besoins. »
Autrement dit, c’était le pire moment pour acheter un vaisseau spatial, surtout un Vaisseau-Arche subcapital destiné à offrir aux humains un cadre de vie spatial complet et durable.
Ces vaisseaux coûtaient déjà extrêmement cher en raison des commodités et des protections qu’ils offraient à leurs occupants permanents. Avec des prix qui avaient grimpé jusqu’à cinq cents pour cent, il aurait fallu être fou pour en commander un à ce moment-là !
« Alors, que nous reste-t-il ? demanda Ovrin.
— Raymond a raison. Nous avons assez de vaisseaux pour partir ailleurs si nécessaire. Nous pouvons même y vivre pendant une période prolongée si nous n’avons vraiment pas d’autre choix. J’espère que nous n’en arriverons pas là. Je suis prêt à acheter un Vaisseau-Arche pour offrir une base permanente à notre clan, mais il devra être assez performant pour participer à une éventuelle expédition vers l’Océan Rouge. »
« Ce sera… encore plus cher et difficile à obtenir, grimaça Raymond. Les Vaisseaux-Arches de deuxième classe sont encore plus extravagants que ceux qu’on vendait autrefois dans cette région. Même avec nos finances actuelles, nous ne pourrions couvrir qu’une petite partie de leur coût total ! Sans compter tous les vaisseaux et les méchas qu’il nous faudrait aussi acquérir pour protéger un bien aussi précieux.
Si nous paradons avec un Vaisseau-Arche luxueux sans protection, je suis sûr que toutes les bandes de pirates du secteur se bousculeront pour nous le voler ! »
Voilà des préoccupations très sérieuses, que seul Ves pouvait résoudre. Il porta une main à son front et posa l’autre sur la chaleur réconfortante du Mandat Larkinson.
Toucher le livre l’apaisait et atténuait le poids des responsabilités qu’il avait assumées en tant que patriarche du clan. Le Chat doré, elle-même, lui vouait une confiance absolue, ce qui n’avait rien d’étonnant puisque la majeure partie de son énergie spirituelle provenait de la Spiritualité de Ves !
Gloriana et lui avaient consenti de grands sacrifices pour la créer. Ves avait réussi à en limiter le coût en épuisant ses réserves d’énergie spirituelle excédentaire, mais sa petite amie n’avait pas eu cette chance. Elle devait régénérer l’énergie spirituelle dépensée à l’ancienne.
Heureusement, des séances de prière fréquentes lui permettaient de doubler sa vitesse de récupération. Ves pensait qu’elle serait remise dans un mois, voire davantage.
« Laissons de côté la question de l’achat d’un vaisseau jusqu’à l’année prochaine, ou plus tard, trancha Ves. La situation locale aura radicalement changé d’ici là. Inutile de spéculer si tôt sur ce que nous devrions faire. »
« Ça se tient. »
« Je suis d’accord. »
Ils passèrent ensuite à un autre sujet épineux.
« Un nouveau… problème est apparu, dit Ovrin. Nos hôtes se montrent de plus en plus insistants : ils veulent nous rejoindre ou intégrer notre clan. »
Raymond poussa un soupir. « La Société des Méchas Vivants est confrontée au même problème. Les Ylvainiens essaient pratiquement d’enfoncer nos portes pour postuler chez nous ! Je limite les embauches afin que seuls les postes essentiels soient pourvus. Pourtant, l’arrivée de tant d’Ylvainiens dans l’entreprise en modifie déjà l’atmosphère. »
« C’est inévitable. Je n’ai jamais voulu que la Société des Méchas Vivants soit une entreprise de la République Lumineuse, expliqua Ves. Mais je ne veux pas non plus qu’elle devienne une entreprise ylvainienne. Je voudrais qu’elle soit plus adaptable et plus diverse. Elle doit pouvoir fonctionner dans de nombreux contextes et États différents. Sinon, comment pourrions-nous nous adapter à l’immense diversité que nous rencontrerons en arrivant dans l’Océan Rouge ? »
Ves imaginait l’Océan Rouge comme un véritable creuset de la civilisation humaine ! Les pionniers galactiques les plus brillants et les plus ambitieux, venus de tous les coins de la Voie lactée, ne manqueraient pas de converger vers cette galaxie naine, et Ves ne voulait pas se retrouver à la traîne !
« Je comprends, acquiesça Raymond. Je veillerai à ce que la Société des Méchas Vivants conserve une politique de recrutement prudente, qui vise à accroître la diversité plutôt qu’à la réduire. Je tâcherai de voir si nous pouvons recruter des talents dans d’autres États que le Protectorat. Ce sera assez difficile à cause de la Guerre des Sables qui fait rage, mais nous nous débrouillerons. »
« Et le clan, Ves ? Nos effectifs sont plutôt faibles, surtout comparés à ceux de l’ancienne famille. Il faudra plusieurs générations et beaucoup d’efforts pour que nous atteignions une taille convenable. Ce délai risque d’être trop long, vu la vitesse à laquelle tu veux avancer. »
« Le Clan Larkinson doit avant tout reposer sur notre lignée, déclara Ves. Je ne suis pas très favorable à l’adoption de talents et de personnes compétentes de l’extérieur, comme le font d’autres clans. Il est plus important de préserver la cohésion entre nos membres que de la diluer en accueillant trop d’étrangers parmi nous. Je ne veux pas que le nom Larkinson devienne une coquille vide.
Il doit avoir un sens, et le meilleur moyen de s’en assurer, c’est de veiller à ce que chaque membre de notre clan soit exceptionnel ! »
Fermer cette porte freinerait le développement du clan à court terme, mais lui assurerait des fondations bien plus solides pour l’avenir.
Nombre de décisions qu’il avait prises jusqu’ici ne porteraient leurs fruits que des décennies, voire des siècles plus tard ! Compte tenu de son espérance de vie, Ves pouvait prendre son temps et s’assurer que ses choix produiraient les meilleurs résultats possibles à l’avenir !
« Nous avons quand même besoin de beaucoup de personnel pour gérer nos différentes affaires, insista Ovrin. Nous ne sommes plus la Famille Larkinson, qui se contente de conserver son statut et ses avantages au sein d’un État existant. Nous sommes en train de former notre propre groupe souverain, ce qui signifie que nous devons nous occuper de nombreuses questions que nous tenions jusque-là pour acquises.
Embaucher des employés ordinaires dans les États locaux ne suffira pas. Pour certains postes importants, il nous faut des recrues bien plus investies. »
« J’imagine que tu as une suggestion à faire, président. »
« Inspirons-nous de la Famille Larkinson et rétablissons le système des vassaux ! »
Cette proposition piqua la curiosité de Ves.