Chapitre 1 800
Les femmes régnaient en maîtresses absolues sur l’Hégémonie Hexadrique. Fondée par un groupe extrémiste exilé des régions les plus prospères de la galaxie, l’Hégémonie demeurait un puissant témoignage de l’indomptable volonté de ses citoyennes !
Chaque femme de l’État relevait la tête avec fierté, convaincue que son sexe était supérieur et représentait la forme de vie la plus parfaite !
Contrairement au reste de la galaxie, les Hexers estimaient que leur État était le seul à être gouverné correctement ! Avec uniquement les matriarches les plus sages à sa tête, l’Hégémonie surpassait de loin les États où régnait « l’égalité ».
La véritable égalité n’existait pas ! Les hommes et les femmes étaient indéniablement différents, et parmi les deux sexes, les femmes étaient clairement les mieux placées pour gouverner la galaxie !
Que se passait-il lorsque les garçons accédaient au pouvoir sans aucune restriction ?
Ils abusaient de leur puissance comme des enfants qui s’amusaient à tirer au fusil ! Les garçons étaient trop jeunes, stupides et inexpérimentés pour savoir ce qui était préférable !
Tout au long de la longue histoire de l’humanité, les hommes avaient toujours joué un rôle indispensable.
Bien que la civilisation humaine eût atteint un nouvel apogée à l’Âge des Méchas, les Hexers pensaient que leur race aurait conquis toute la galaxie sans toutes les décisions stupides prises par les garçons !
Si l’humanité voulait s’élever et atteindre son véritable potentiel, il fallait que quelque chose change !
Les Hexers avaient été élevées et instruites dans la conviction que seules les femmes étaient capables de guider leur race vers son plein potentiel !
« C’est un miracle que l’humanité n’ait pas encore disparu, avec toutes les erreurs commises par les garçons au pouvoir. Assez ! Nous devons nous dresser contre ces enfants irresponsables et les empêcher de nous mener à notre perte ! »
Les Hexers rêvaient de gouverner la galaxie. Leurs ambitions étaient profondes, car chacune d’elles croyait que les femmes étaient destinées à prendre le contrôle de la galaxie !
« Nous planterons nos bottes sur la nuque de l’AMT et de l’AMF, et nous les forcerons à s’écarter ! »
« Nous écraserons les empires extraterrestres et remettrons tous leurs territoires à notre race ! »
« Nous devons mater les garçons et les remettre à leur place ! »
Ces slogans galvanisaient les Hexers et les poussaient à viser toujours plus haut !
Le Secteur stellaire de Komodo était l’un des plus insignifiants de la Voie lactée. Les étoiles étaient peu nombreuses aux confins de la galaxie, et beaucoup d’entre elles possédaient si peu d’énergie et de matière que les humains dédaignaient de les coloniser. Ce n’était pas dans cette région que les Hexers auraient dû lancer leur ambitieuse conquête de la civilisation humaine !
Vaincre la Coalition du Vendredi et prendre le contrôle total du secteur stellaire constituait une épreuve indispensable !
Si les Hexers n’étaient même pas capables de vaincre les faibles et divisés Vendrediens, de quelles ressources disposaient-elles pour conquérir le reste de la galaxie ?
Si Ves avait entendu les rêves de nombre de Hexers, il les aurait toutes prises pour des folles furieuses !
Comment ces femmes pouvaient-elles seulement songer à prendre le contrôle de la civilisation humaine ? Les innombrables États qui leur barraient la route n’accepteraient jamais d’adopter leur idéologie dévoyée !
Les superpuissances de première classe pouvaient écraser l’Hégémonie un million de fois sans même entamer leur capacité à faire la guerre !
Les Deux Grands étaient si puissants que leurs dirigeants n’auraient même pas connaissance de l’existence de l’Hégémonie, du début à la fin !
Manifestement, cela ne dérangeait pas les Hexers. Si convaincues et sûres de leur victoire à venir, elles n’hésitèrent pas à déclencher une guerre susceptible de briser leur État tout entier !
« Nous ne devons pas fléchir, mes sœurs ! Nous sommes des Hexers ! Nous sommes supérieures ! »
« Les Vendrediens sont faibles, divisés et cruels. En prônant de fausses idées comme l’égalité des sexes et le respect de la diversité, leurs garçons tiennent leurs femmes enchaînées ! Ne vous laissez pas tromper par leur façade utopique ! Quand nous pénétrerons dans la Coalition, nous devrons libérer leurs femmes et enseigner à nos sœurs émancipées quels sont leurs véritables droits de naissance ! »
La Guerre de Komodo commença par l’Opération K, qui marquait la détermination des Hexers ! Les suprémacistes féminines n’hésitèrent pas à ouvrir les hostilités par un coup puissant, afin de déséquilibrer les Vendrediens et d’aggraver les tensions entre leurs alliés !
Malheureusement, la réalité ne se déroula pas comme elles l’avaient imaginé. La Coalition du Vendredi fit preuve d’une détermination surprenante et s’unit bien plus rapidement que les Hexers ne l’avaient prévu.
À en juger par les événements, la Guerre de Komodo, qui prenait de l’ampleur, était sur le point de se transformer en une gigantesque mêlée !
C’est dans ce contexte que les Sœurs Pénitentes virent le jour. Rassemblées par le Temple de l’Hexisme et d’autres autorités, les militantes parmi les adeptes qui croyaient les garçons irrémédiablement damnés furent condamnées à une peine qu’elles jugeaient pire que la mort !
Les cruelles adeptes de l’hexisme condamnèrent ces déviantes à participer à la guerre, aux commandes de méchas conçus par un garçon !
On racontait qu’à l’annonce du verdict, les femmes accablées s’étaient toutes agenouillées en poussant des cris de détresse !
On racontait qu’à la création des Sœurs Pénitentes, chacune de leurs membres s’était entaillé la paume et avait laissé son sang couler sur le pont de leur vaisseau amiral, une relique vieille d’un siècle remisée par l’Armée Hexadrique, jurant de laver la honte de piloter un mécha conçu par des garçons en cherchant la mort sur le champ de bataille !
Aucune des Sœurs Pénitentes ne voulait survivre à la guerre ! Tout ce qu’elles souhaitaient, c’était tuer autant de Vendrediens que possible avant de mourir !
Lorsque Calabast décrivit à son partenaire le caractère des Sœurs Pénitentes, Ves fronça les sourcils, perplexe.
« Ça ne ressemble pas du tout à un corps de mercenaires. C’est un corps religieux voué à la mort ! »
« C’est une bonne façon de les décrire. » L’ancienne espionne acquiesça. « Les combattantes des Sœurs Pénitentes sont toutes des adeptes radicales de l’hexisme. Imagine Gloriana, mais beaucoup plus féroce et entraînée au combat. »
« Et elles acceptent toutes cette “punition” ? » demanda Ves, sceptique.
« C’est une question d’honneur et de foi, Ves. Leur nom, leur héritage et leur fierté sont en jeu ! Ça va peut-être te surprendre, mais certaines choses valent la peine qu’on meure pour elles ! Je pensais que tu comprendrais mieux que quiconque, puisque tu es un Larkinson. »
Ves eut un tic au coin de la bouche. « Il y a une différence entre se battre pour une cause et mourir pour elle. Je préférerais rester en vie, merci bien. Tu peux revenir au sujet ? Combien de méchas dois-je concevoir ? Doivent-ils être terrestres, spatiaux ou les deux ?
Combien d’exemplaires de mes modèles les Sœurs Pénitentes vont-elles utiliser ? Comment mes modèles pourront-ils être approuvés par un panel de matriarches allergiques aux méchas conçus par des hommes ? »
« Tu n’as qu’à concevoir avec Gloriana un seul mécha spatial de deuxième classe. Il devra être assez polyvalent, capable d’attaquer au corps à corps comme à distance, et utile dans différents types de situations de combat. »
« Ça… »
« Les méchas et les pilotes de mécha de deuxième classe ne sont pas comme les méchas et pilotes inférieurs auxquels tu es habitué. Ne prends pas les pilotes des Sœurs Pénitentes pour les rebuts de l’Hégémonie. Elles sont toutes très entraînées et possèdent au moins des compétences de base en combat rapproché et à distance ! »
Pour Ves, la tâche venait de s’alléger considérablement. On aurait dit que les pilotes des Sœurs Pénitentes frôlaient le niveau d’élite de leur État.
Pourtant, les exigences de Calabast semblaient plutôt épineuses, et même suspectes.
« Pourquoi dois-je concevoir un seul mécha ? Une unité doit disposer d’au moins plusieurs modèles différents pour avoir une composition équilibrée. »
Calabast secoua la tête. « Les Sœurs Pénitentes sont une unité punitive. Leur but est d’offrir à leurs membres une chance de se racheter. Cela ne signifie pas que l’absolution doit être facile à obtenir. D’après ce que j’ai compris, elles seront envoyées dans toutes sortes de combats de haute intensité et chargées de missions dangereuses et cruciales. »
« Ce sont des exigences très lourdes ! Quel est mon budget ? »
« Les méchas ne peuvent pas coûter trop cher. Tu peux donc partir du principe que le tien devra coûter à peu près le prix d’un mécha de milieu de gamme. »
Il grimaça.
S’il s’était agi de méchas de troisième classe, Ves aurait refusé cette commande sans même écouter Calabast jusqu’au bout.
Le client en demandait trop !
Non seulement il voulait un mécha capable de combattre à différentes distances, mais il exigeait aussi une polyvalence suffisante pour se battre dans de nombreux environnements. En outre, puisque les Sœurs Pénitentes étaient censées être envoyées dans des situations désespérées, le mécha devait aussi être robuste !
Ves aurait peut-être trouvé cette commande acceptable si on lui avait accordé un budget généreux, mais il doutait sérieusement de pouvoir satisfaire à toutes ces exigences avec un simple mécha de milieu de gamme !
« Tu te méprends sur un point, Ves. » Calabast eut un sourire en coin et tapota sa joue du doigt. « L’Hégémonie ne s’attend pas à ce que tu conçoives un bon mécha. Le Temple de l’Hexisme comme les Sœurs Pénitentes n’attendent pas grand-chose d’un concepteur de méchas masculin ! À leurs yeux, un garçon comme toi ne peut pas comprendre l’essence même de la conception d’un véritable mécha Hexer ! »
Autrement dit, le client ne voulait même pas qu’il réussisse !
Ves s’indigna. Comment pouvait-on porter atteinte à son professionnalisme en ayant des attentes aussi basses ? Il ne supportait pas l’idée que les Hexers ridiculisent son modèle et le dénigrent comme un produit raté !
Il ne devait jamais être pénible de piloter ses méchas !
Chaque pilote qui avait eu la chance d’essayer ses méchas lui avait fait des commentaires positifs. Ils étaient agréables à piloter et assez fiables pour qu’on puisse compter sur leurs performances.
Au cours de toute sa carrière, Ves n’avait jamais rencontré de situation où la majorité de ses clients étaient mécontents de ses produits !
Il serra les poings. Cette commande tout entière l’insultait, et il n’avait même pas encore entendu les dernières conditions !
« À quoi bon concevoir un tel mécha ? Qu’est-ce que j’y gagne, exactement ? »
« Ah, tu t’attireras les bonnes grâces de la Dynastie Wodin, qui s’attribuera une partie du mérite si cette commande est une réussite. Cela contribuera à compenser certaines des dettes et des faveurs que Gloriana a accumulées pour t’aider. » Calabast sourit. « Tu ne veux pas qu’elle soit trop redevable aux Wodins, n’est-ce pas ? »
Ves soupira. Calabast le connaissait trop bien. « Je vois. Alors, je ne pourrai pas accéder au marché de l’Hégémonie ? »
« Je te conseille d’abandonner ce genre de fantasmes. Même si tu concevais le meilleur mécha du secteur stellaire, l’Hégémonie rejetterait quand même ton travail parce que tu es un garçon ! Toutes les Hexers ne méritent pas d’être punies aussi durement que les Sœurs Pénitentes. »
« Puisque les Hexers sont si réfractaires aux méchas conçus par des hommes, comment le mien pourra-t-il seulement être approuvé ? »
« Les avocats employés par le Temple de l’Hexisme ont étudié la question sous toutes ses coutures. Ils ont fini par trouver un moyen de faire passer ton travail. Premièrement, la commande doit être conçue comme un projet de conception classifié. Deuxièmement, la conceptrice principale doit être une Hexer en règle.
Troisièmement, le projet doit prévoir un poste de concepteur de méchas collaborateur, auquel des étrangers peuvent éventuellement accéder sous certaines conditions strictes. C’est le dernier point qui pose un peu problème, car les concepteurs de méchas Hexers ne collaborent généralement pas avec des étrangers sur des projets de conception classifiés. »
« Comment les Hexers vont-elles contourner cette règle ? »
« Nous allons tirer parti d’une règle de substitution peu connue. La conceptrice principale nommera d’abord Gloriana conceptrice collaboratrice du projet. Le contrat qu’elle devra signer comprendra une clause rare. Celle-ci lui accordera le privilège de faire participer au projet n’importe quel partenaire, étudiant ou apprenti, en tant que concepteur assistant. Si ce n’est pas clair, il s’agira de toi. »
Ves fronça les sourcils. « Est-ce que ça posera problème de me faire participer alors que je suis un homme ? »
« Ce n’est pas très grave si tu n’es censé être qu’un concepteur assistant sans importance. Beaucoup de conceptrices de méchas emploient des hommes pour faire tout le travail ingrat. »
« Et mon statut d’étranger ? »
Calabast eut un grand sourire. « C’est l’un des aspects brillants de ce plan. Le privilège dont Gloriana bénéficiera ne mentionnera tout simplement pas les origines du concepteur de méchas assistant ! C’est une petite omission due à l’ajout de nouvelles règles au fil des ans. Ça n’a jamais posé problème, car aucune conceptrice principale ne laisserait imprudemment des étrangers participer à un projet de conception classifié. »
« Et cette fois, ça ne posera pas de problème ? »
Elle acquiesça. « Une fois que tu auras rejoint le projet comme assistant, la conceptrice principale trouvera un moyen de s’absenter et de devenir indisponible. Si elle s’absente trop longtemps, Gloriana sera automatiquement promue conceptrice principale. Comme son ancien poste sera vacant, il faudra d’urgence recruter un nouveau concepteur de méchas collaborateur. Ce sera forcément toi, à condition que tu sois le seul concepteur de méchas assistant présent ! »
« Et c’est permis, ça aussi ?! »
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Les Hexers qui ont rédigé et modifié les règles n’avaient jamais envisagé une anomalie pareille. Elles partaient simplement du principe que tout concepteur de méchas digne de ce nom participant à un projet serait une Hexer. »
« Et comment deviendrai-je concepteur principal, alors ? »
« C’est un autre aspect intéressant… »