Chapitre 1 799
Calabast laissa à Ves le temps d’assimiler le nom de sa future cliente.
Le nom d’une organisation révélait souvent son essence. Il décrivait ses valeurs, son histoire ou ses aspirations.
Ves soupçonnait qu’une histoire remarquable se cachait derrière la création des Sœurs Pénitentes. Si leur nom reflétait fidèlement leur histoire, alors elles ne pouvaient pas être un simple corps de mercenaires de l’Hégémonie !
« Le mot “sœur” paraît banal dans la plupart des contextes, mais associé à un terme comme “pénitente”, il évoque une connotation religieuse. » Ves lança son hypothèse.
Calabast hocha la tête. « Tu es sur la bonne voie. Continue. Qu’est-ce que tu peux en déduire d’autre ? »
« Le mot “pénitent” se rapporte au remords et à la recherche du pardon. Une personne pénitente souhaite se repentir de ses péchés, quels qu’ils soient. Cela se distingue d’un simple sentiment de culpabilité. Tout cela me porte à conclure que les Sœurs Pénitentes ont un lien avec la religion. Sont-elles liées à l’hexisme ? »
« Le Temple de l’Hexisme a fondé les Sœurs Pénitentes, mais dire qu’il les soutient n’est pas tout à fait exact. »
« Parce que les Sœurs ont commis quelque chose de répréhensible, c’est ça ? »
« Exactement. Les Sœurs Pénitentes sont essentiellement composées de ferventes adeptes de l’hexisme qui ont dévié du droit chemin. Toutes sont des Hexers qui croyaient en des interprétations déviantes de l’hexisme. En gros, ce sont des extrémistes. Et ce n’est pas tout : chaque Sœur croyait en la même doctrine radicale, qui les a mises en conflit avec le Temple de l’Hexisme ! »
La situation paraissait plutôt épineuse à Ves. Il ne voulait vraiment pas se mêler à un autre conflit religieux !
« Qu’est-ce qui est si grave que ces Sœurs se soient attiré les foudres de ce qui tient lieu de religion d’État chez vous ? »
« Gloriana t’a parlé des six phases de l’existence ? »
« Oui, mais ça n’a aucun sens pour moi. Ça ressemble trop à une invention ! »
Ves ne parvint pas à déterminer, à l’expression vague de Calabast, si elle adhérait ou non à cette absurdité. Il la croyait aussi laïque que lui, mais allez savoir avec les femmes et les Hexers.
« Eh bien, pour beaucoup d’Hexers, les six phases de l’existence sont une vérité inviolable. Je te conseille vivement de ne jamais révéler à Gloriana ni à d’autres Hexers ce que tu en penses vraiment. Je peux t’assurer qu’ils deviendront complètement fous s’ils t’entendent dénigrer leurs croyances. »
« Je sais. » Ves soupira. « Je ne prends pas autant de précautions avec toi parce que je sais que tu n’es pas comme les autres Hexers. »
Il n’osait jamais remettre en question les croyances de Gloriana. S’il la poussait à bout, elle se transformerait probablement en monstre terrifiant !
« Peut-être que si, peut-être que non. » Calabast gloussa et tapota son avant-bras du doigt. « L’important, c’est que le concept des six phases de l’existence est si largement accepté dans notre État qu’il est très délicat de suggérer la moindre modification à l’une d’entre elles ! C’est important, parce que les Sœurs Pénitentes appartenaient toutes à une secte qui a osé proposer une “correction” ! »
« Qu’est-ce qui fait polémique ? »
« Énumère les six phases de l’existence. »
Calabast reprit son ton d’institutrice.
Ves se remémora les phases en question.
« Les six phases sont la vie, la mort, la divinité, la damnation, la poussière et… la femme, c’est ça ? »
Son institutrice hocha la tête, satisfaite. « Bon Garçon ! Au moins, ta mémoire est meilleure que ne le laisserait croire ton âge apparent. Ce que Gloriana ne t’a probablement pas dit, c’est que l’ordre des phases compte. Il décrit le cycle de la vie, de la mort et de la transcendance, les femmes étant la phase ultime, récompense de toutes les entités vivantes.
Devenir une femme, c’est atteindre le sommet de l’existence dans la vie, la mort et l’au-delà ! »
Comment Ves aurait-il pu accepter une explication aussi intéressée ? Seuls les Hexers pouvaient inventer une croyance aussi stupide !
Comme on pouvait s’y attendre, il se rembrunit. « L’hexisme ne s’est même pas donné la peine d’inclure les hommes. »
« C’est exact, et il existe plusieurs interprétations pour expliquer pourquoi. Selon la croyance orthodoxe, la phase initiale, autrement dit la vie, est essentiellement un euphémisme pour désigner le garçon. Accepter cette interprétation revient à dire que toute vie humaine commence par un garçon. Ce n’est qu’après avoir traversé certaines des autres phases qu’il se débarrasse de ses insuffisances et devient une femme ! »
« Ça… »
« Si cette interprétation est la plus répandue, c’est parce qu’elle explique pourquoi, dans l’Hégémonie, les garçons méritent d’être traités comme ils le sont. Ce sont des nouveau-nés qui n’ont connu ni tempêtes ni bourrasques au cours de leur brève existence. Les garçons sont trop immatures et incapables parce qu’ils n’ont pas encore grandi, pour ainsi dire.
Une femme a traversé au moins plusieurs vies, qui ont peu à peu sublimé son existence jusqu’à la forme suprême. Face à la majesté du genre supérieur, un garçon restera toujours un adolescent, quel que soit son âge au cours de ses premières vies ! »
Quelle histoire créative ! Ves ouvrit de grands yeux en mesurant certaines des implications de cette interprétation.
Y croire justifiait en gros tous les comportements méprisants des Hexers envers leurs homologues masculins !
Les hommes étaient des garçons, et chacun d’eux n’était qu’un bambin comparé aux femmes sages et mûres, qui avaient déjà connu plusieurs évolutions !
Cette logique tordue ne laissait aucune place aux garçons pour obtenir la moindre égalité au sein de la société hexer !
Comme Gloriana était une fervente adepte de l’hexisme, Ves comprit enfin pourquoi elle n’avait jamais cessé de le considérer comme un garçon, même lorsqu’il l’impressionnait ! Il avait beau faire de son mieux pour prouver qu’il était un homme, il lui manquait encore quelques éons pour atteindre son statut !
Une pensée étrange lui traversa l’esprit. Cela ne faisait-il pas de Gloriana une pédophile ?
Le désespoir passa dans ses yeux, mais il secoua vite la tête pour s’en libérer. Quelles que soient les croyances de Gloriana, elle le respectait sincèrement et le traitait toujours comme bien plus qu’un simple « garçon ».
Peut-être Ves pourrait-il, avec le temps, l’éloigner peu à peu des croyances les plus extrêmes de l’hexisme. Tant qu’il la tenait à l’écart de l’Hégémonie et des autres Hexers, il était convaincu de pouvoir atténuer certains de ses traits hexers les moins désirables !
Les pensées qu’il gardait pour lui n’échappèrent pas à la perspicacité de Calabast. Une lueur pétillante apparut dans ses yeux. On aurait dit qu’elle attendait avec impatience de voir la suite !
Elle reprit rapidement contenance. « Considérer la phase de la vie comme la forme initiale de l’existence que tout être humain doit traverser au départ est une explication très convaincante. Elle explique parfaitement pourquoi les garçons sont des garçons. Ils sont jeunes parce qu’ils n’ont jamais grandi. Ils sont irresponsables parce qu’ils n’ont pas été endurcis. Ils sont incapables, parce qu’on ne peut pas attendre grand-chose d’une bande de garnements.
Ils ont besoin de soins, de conseils et de protection, parce que nous, les femmes, sommes plus âgées et plus sages. »
« Ça explique ton attitude envers moi. » Ves ricana.
« Je n’ai pas besoin de l’hexisme pour justifier la façon dont je te traite, rétorqua Calabast. Mais revenons à nos moutons. Puisqu’on peut déduire que l’une des six phases représente les garçons, que se passe-t-il si on applique cette logique aux autres phases ? »
Ves en resta perplexe. « J’imagine qu’il y a beaucoup d’implications et de symboles liés au fait d’assimiler ou de substituer les garçons aux autres phases. Si les garçons représentent la mort… cela ne signifie-t-il pas que tous les hommes doivent mourir ? »
« Certains Hexers croient effectivement à cette doctrine déviante. Même dans ce cas, rien ne dit nécessairement que tous les garçons doivent mourir. C’est compliqué et ça implique beaucoup de textes sacrés, alors je ne vais pas t’ennuyer avec les détails. »
« Alors, va droit au but. À quelle phase les Sœurs Pénitentes se sont-elles attaquées pour mériter un tel châtiment ? »
« À la quatrième. » Calabast finit par répondre. « Les Sœurs Pénitentes croyaient que la phase de la damnation équivalait aux garçons. Le fondement de cette doctrine, c’est que les garçons ne sont ni jeunes ni innocents, et ne méritent ni soin ni protection. Au contraire, ils sont une existence maligne, un cancer pour la vie et une menace pour la société !
Les garçons ne sont pas dangereux et enclins à la brutalité parce qu’ils ont été mal élevés. Ils sont purement et simplement mauvais et corrompus ! Pour les Sœurs Pénitentes, chaque garçon est un démon irrémédiablement maléfique qu’il faut étrangler au berceau avant qu’il ne devienne assez puissant pour causer des souffrances indicibles !
La seconde moitié de l’Âge de la Conquête est l’exemple le plus flagrant de ce qui peut arriver si on laisse les garçons gagner en puissance ! »
Quelle cruauté ! À la manière dont Calabast décrivait ces Hexers déviants, Ves ne doutait pas qu’ils tueraient vraiment des bébés simplement à cause de leurs appendices supplémentaires !
« C’est vraiment une croyance hérétique ? »
Calabast le dévisagea comme s’il l’avait personnellement offensée.
« Nous, les Hexers, n’avons certes pas la meilleure réputation, mais nous ne sommes pas des meurtriers de masse. Non seulement cela nous rabaisserait au niveau des garçons, mais nous savons très bien que la structure du pouvoir, dominée par les hommes, de la civilisation humaine ne tolérerait jamais nos croyances. »
Ves comprenait déjà cet argument. Les Hexers n’étaient pas complètement fous. Au moins savaient-ils modérer leurs valeurs et leurs croyances pour éviter de se faire écraser par les Deux Grands.
« Alors… qu’est-ce qui cloche chez les Sœurs Pénitentes ? Si leurs croyances sont si dangereuses dès qu’elles se répandent, pourquoi l’équivalent hexer d’une inquisition ne les enferme-t-il pas ou ne les condamne-t-il pas à mort ? »
« Ces châtiments sont trop directs. » Elle croisa les jambes, dévoilant ses jambes lisses et nues, qui luisaient comme du verre. « La mort ou l’emprisonnement sont des peines sévères, mais le Temple de l’Hexisme ne se contente pas de laisser les sectaires s’en tirer à bon compte. Non. Ils méritent un châtiment plus dur. Ils doivent subir la peine la plus cruelle pour avoir osé défier la doctrine établie ! »
Ves ne comprit pas. « Gloriana m’a dit que la foi en l’hexisme était plutôt décontractée. »
« Oh, les Hexers peuvent prendre l’hexisme à la légère, voire le rejeter ouvertement. Le Temple de l’Hexisme ne s’en préoccupe pas trop. C’est quand des croyants fervents prétendent savoir mieux que tout le monde qu’ils franchissent la limite ! »
« D’accord… »
« Les membres qui forment aujourd’hui les Sœurs Pénitentes ont tellement provoqué le Temple de l’Hexisme qu’il leur a infligé l’un des châtiments les plus cruels qu’il ait imaginés ! Une peine si abominable que sa simple évocation répugne profondément à toutes les Hexers ! »
« Quel est ce châtiment ? »
« Les Sœurs Pénitentes… sont forcées de former un corps de mercenaires et de laver leurs péchés dans le sang. Elles ne seront absoutes qu’après avoir accompli suffisamment d’exploits durant la Guerre de Komodo ! »
« Ça n’a pas l’air si terrible. » Ves cligna des yeux.
N’était-ce pas simplement de la conscription ? Les pilotes de méchas parmi les Sœurs Pénitentes auraient combattu pendant la guerre, quoi qu’il se soit passé.
Bien sûr, ce n’était jamais aussi simple. Calabast sourit largement.
« Ce n’est pas tout. Tu vois, le Temple de l’Hexisme a imposé une restriction cruelle aux Sœurs Pénitentes. Elles n’ont le droit de piloter que des méchas conçus par des garçons ! »
« Quoi !? » Ves sursauta presque. « C’est considéré comme un châtiment ?! »
« Oh, pour une pilote de mécha hexer, piloter un mécha conçu par un garçon est une immense honte. Après tout, comment pourraient-ils être aussi compétents que d’augustes femmes ? Les méchas conçus par des garçons sont réputés bâclés, maudits ou inférieurs à ceux conçus par le genre supérieur ! »
Ves se sentit de plus en plus insulté. C’était ridicule !
« J’imagine que c’est particulièrement “cruel” pour les Sœurs Pénitentes, non ? »
Calabast gloussa. « Voilà tout le génie du Temple de l’Hexisme ! Les Sœurs Pénitentes, qui croyaient autrefois que les garçons étaient irrécupérables, sont forcées de piloter des méchas conçus par ces mêmes démons ! »
À coup sûr, si les Hexers croyaient vraiment à ces absurdités, elles préféreraient mourir plutôt que de travailler avec un mécha conçu par un garçon !
« Quel est mon rôle là-dedans ? Pourquoi venir me voir plutôt qu’un concepteur de méchas hexer au hasard ? »
« Eh bien, quand le Temple de l’Hexisme a imaginé ce châtiment, il n’a pas tenu compte des lois, des usages et des traditions de l’industrie du mécha de l’Hégémonie. Les garçons n’ont pas le droit de concevoir leurs propres méchas. Ils ne peuvent même pas en être les concepteurs principaux ! De plus, les Hexers ne sont autorisées à piloter que les méchas approuvés par un conseil de matriarches !
Or, pour tout conseil, approuver l’usage d’un mécha conçu par un garçon est une immense honte ! »
« Je vois. »
La situation semblait vraiment compliquée ! Le Temple de l’Hexisme aurait pu revoir le châtiment des Sœurs Pénitentes, mais cela ne ferait que l’humilier !
« Alors, qu’est-ce qui me rend admissible ? »
« Si le Temple de l’Hexisme veut résoudre ce dilemme, il va falloir assouplir certaines règles, répondit-elle. Il se trouve que tu fais l’affaire ! »