Chapitre 1 798
Après un long entretien confidentiel avec le Commandant Cinnabar, le Kinner quitta son bureau, laissant Ves seul pour un moment.
Adossé à son fauteuil de bureau, il constata avec plaisir qu’il était encore plus confortable que celui de son bureau à la Pépinière de méchas.
Les réglages automatiques s’activèrent et lui massèrent fermement le dos. Tout son corps vibra selon un rythme étrange qui faillit l’endormir.
« Miaou ? »
« Hé, n’y pense même pas ! C’est mon fauteuil ! Il n’est pas fait pour les chats ! »
« Miaou ! »
Ves prit Lucky dans ses bras et examina son animal sous toutes les coutures.
« Miaou, miaou, miaou ! »
« Tu manges vraiment bien ces derniers temps. Mais où est-ce que tu mets tout ça ?! Tu ne m’as pas donné de cristaux dernièrement et, à part ces rayures de tigre, tu n’as pas l’air plus fort ! »
« Miaou~ ! »
« Si tu veux continuer à profiter de ta part d’alliage Breyer, tu ferais mieux de te mettre au travail ! Arrête de tout investir dans tes améliorations et remue-toi un peu ! »
« Miaou, miaou… »
Ves posa sur ses genoux son chat qui avait l’air tout dégonflé, puis fixa le plafond un moment.
Il lui restait quantité de réunions à tenir avant de pouvoir revenir à ses activités principales.
Il brûlait de retourner à ses études ou de commencer ses recherches sur les méchas imaginaires.
Il désirait ardemment lancer un nouveau projet de conception ambitieux, qui aurait de vastes répercussions sur l’orientation future de ses créations.
Mais Ves n’en était plus depuis longtemps à travailler seul. Il avait trop de responsabilités. En tant que dirigeant, il lui fallait fixer le cap et déplacer ses pions pour atteindre ses objectifs.
Pour l’heure, il était loin d’être prêt à partir pour l’Océan Rouge ! Il lui restait un énorme fossé à combler, et il lui faudrait fournir des efforts monumentaux pour y parvenir ! Les Concepteurs compagnons ordinaires ne pouvaient même pas rêver de progresser autant, mais il n’avait jamais douté de sa capacité à surmonter les obstacles !
« Je dois reprendre ma progression dès que possible ! »
Le reste de la journée, Ves rencontra différentes personnes, notamment Crindon, les Ylvainans et d’autres encore. Les entretiens se succédèrent à un rythme soutenu, car il n’avait aucune envie de perdre du temps.
L’un des rendez-vous les plus notables fut celui avec le docteur Lupo. Ves chargea l’exobiologiste de travailler avec le docteur Ranya Wodin afin de préparer la prochaine opération d’implantation.
« L’Archimedes Rubal est essentiel à certains de mes projets à venir, expliqua-t-il à son exobiologiste attitré. Laissez tomber toutes les tâches qui ne sont pas indispensables pour le moment et consacrez l’essentiel de vos efforts à préparer l’implant du mieux possible. Où en est l’implant crânien, au fait ? »
« J’ai étudié le micrologiciel de l’implant et préparé avec soin un correctif pour le mettre à jour, répondit le docteur avec assurance. Je vous remettrai un rapport plus tard, afin que vous puissiez examiner mes propositions. J’ai été très prudent et je me suis assuré de m’appuyer sur le code source qui m’a paru le plus fiable. D’après monsieur Crindon, il ne devrait y avoir ni faille cachée ni porte dérobée.
Veuillez garder à l’esprit qu’il est uniquement possible de modifier le code source lorsque le bioimplant est inactif. Une fois intégré à votre cerveau, son bioprogramme sera extrêmement difficile à changer ! »
Cela semblait inquiétant. Un bioimplant installé finissait souvent par devenir une partie si indispensable du corps humain que modifier ou changer sa programmation revenait essentiellement à changer la personne qui le portait ! Voilà pourquoi ils devaient tout faire avant l’opération d’implantation !
« J’examinerai vos propositions plus tard. Si vous le souhaitez, vous pouvez travailler avec le docteur Ranya pour améliorer le micrologiciel et, éventuellement, la structure cellulaire de l’Archimedes Rubal. Je ne veux aucun danger caché dans le bioimplant, mais puisqu’il constituera un élément essentiel de mon amélioration, il doit être aussi puissant que possible. Implant de la CFA ou non, il est indéniable qu’il a trois cents ans de retard. »
Certes, un produit comme l’Archimedes Rubal n’aurait inspiré que du mépris aux gens de la flotte, habitués à profiter du meilleur. Mais pour quelqu’un comme Ves, il demeurait un véritable trésor, supérieur à tout ce que les Vendrediens et les Hexers pouvaient bien proposer !
Aucun de leurs bioimplants n’égale la capacité de stockage phénoménale de cet implant vieux de trois cents ans, que Ves avait récupéré dans une épave !
L’Archimedes Rubal représentant une amélioration considérable de ses facultés cognitives et ne pouvant être facilement modifié ou retiré une fois installé dans sa tête, Ves devait laisser suffisamment de temps à Lupo et Ranya !
« Je comprends, monsieur », répondit le docteur Lupo, sans toutefois sembler ravi d’être détourné de ses tâches plus intéressantes. « Je ferai tout mon possible pour terminer les préparatifs d’ici deux mois. »
« Bien. »
Après s’être entretenu avec le docteur Lupo, Ves tint une autre réunion importante.
Calabast était arrivée.
Cette fois, elle avait de nouveau choisi de prendre l’apparence de Madame Cecily Curin. Quand elle entra dans son bureau, Ves reconnut aussitôt que la nouvelle venue n’était pas le leurre que Calabast avait mis en place.
Oh, son jeu était parfait. La Cecily qui se tenait dans son bureau avait toute la noblesse, la dignité et la réserve qu’on pouvait attendre d’une Curin.
Cependant, Ves était devenu plus sensible aux signatures spirituelles, ce qui lui permettait d’identifier les gens. Même si Calabast ne possédait aucun potentiel spirituel, il avait pris soin de mémoriser sa minuscule spiritualité du mieux possible, afin d’éviter qu’elle ne le dupe à nouveau !
L’existence de Calabast prouvait que les humains n’avaient pas nécessairement besoin de posséder un potentiel spirituel pour devenir extrêmement redoutables ! Il existait bien des façons de se distinguer et de faire ses preuves sans recourir à des moyens extraordinaires !
Dès que le brouilleur fut de nouveau activé, Ves s’adressa directement à elle.
« Laissons tomber les jeux et parlons franchement. Je n’ai pas envie de perdre du temps. »
Madame Cecily prit un air contrarié lorsque Calabast abandonna sans détour son rôle. « Tu n’es vraiment pas drôle. »
« Tu sais que je ne suis pas très content de toi, en ce moment. »
« Tu attends trop de moi. Le renseignement est par nature difficile à obtenir et peu fiable. Je t’ai déjà expliqué à quel point il est compliqué d’infiltrer l’appareil d’État. Je reconnais que je ne me suis pas méfiée des manigances du Corps des Méchas, mais infiltrer son quartier général demande des efforts considérables. »
Ves savait que, même si cela ressemblait à une excuse, il ne pouvait pas trop lui en tenir rigueur. « Cela reste un échec de taille. »
« Je me suis rattrapée, non ? » Calabast s’accouda au fauteuil en face du bureau et sourit. « Tu n’aurais jamais pu stupéfier tes assaillants avec tes méchas télécommandés si je ne t’avais pas fourni tous les logiciels et les guides d’instructions essentiels. Quoi qu’il en soit, j’ai étendu mon réseau et veillé à placer davantage d’yeux dans les États locaux.
Je n’ai pas encore infiltré tout le Protectorat d’Ylvain, mais mes agents surveillent actuellement les trois dynasties dominantes. Si l’une d’elles s’apprête à agir contre toi, je pourrai cette fois t’en avertir à l’avance. »
Cette nouvelle soulagea un peu Ves. Tous deux avaient tiré les leçons de l’incident précédent. Il aurait été stupide de se laisser surprendre une seconde fois !
Ils discutèrent un moment de différentes mesures de sécurité et d’espionnage, puis passèrent au point suivant de l’ordre du jour.
« Lors de notre échange, il y a un mois, tu m’as dit que j’aurais bientôt l’occasion de concevoir des méchas de deuxième classe pour les Hexers. »
« C’est exact, répondit Calabast. J’ai pris les dispositions nécessaires avec Gloriana. Tu peux considérer cela comme une commande, assez délicate et… controversée. »
Oh oh. Ves sentit venir les ennuis. Quand Calabast disait qu’une affaire était louche, elle n’exagérait certainement pas !
Il plissa les yeux. « Que se passe-t-il ? »
« Commençons par parler de l’Armée Hexadrique. Que penses-tu de la principale branche militaire de l’Hégémonie ? »
Elle lui adressa un sourire malicieux et attendit sa réponse.
« J’ai entendu dire que l’Armée Hexadrique est la force la plus puissante de l’Hégémonie. Les six dynasties matriarcales la dirigent collectivement et elle incarne leur puissance. Contrairement aux Vendrediens, dont les partenaires gèrent chacun leurs propres armées de méchas comme des entités autonomes, l’Armée Hexadrique combat au nom de l’Hégémonie tout entière et se caractérise par une organisation très centralisée et uniforme. »
« C’est une bonne réponse de manuel, approuva Calabast d’un signe de tête, comme une enseignante satisfaite de son jeune élève. L’Armée Hexadrique est capable d’affronter la puissance combinée de la Coalition du Vendredi. Aucune des six dynasties matriarcales n’a lésiné sur les investissements destinés à renforcer sa puissance.
Mais crois-tu que l’Armée Hexadrique soit la seule branche militaire de notre camp à participer à la Guerre de Komodo ? »
Ves secoua la tête. « Ça m’étonnerait. Ce serait trop simple. Au minimum, de nombreux services de renseignement combattent dans l’ombre, dont DIVA, dont tu faisais partie. Je me trompe ? »
« Tu as encore raison. L’Hégémonie Hexadrique est sans doute le plus grand État du Secteur stellaire de Komodo. Le fait que l’Armée Hexadrique puisse repousser les principales forces de la Coalition du Vendredi ne signifie pas qu’elle excelle dans tous les domaines.
Nous savons parfaitement que son uniformité poussée et son manque de diversité et de polyvalence rendent ses forces prévisibles et ses faiblesses exploitables. »
« Alors, comment remédiez-vous à ce problème ? »
« Pour l’essentiel, nous nous fions simplement à notre force. Nous connaissons nos atouts et nous avons passé toute notre vie à apprendre à exceller dans ce que nous faisons de mieux ! » Calabast sourit avec assurance.
« C’est tout ? »
« Bien sûr que non. Même si nous ne nous en vantons pas, nous faisons aussi appel, de temps à autre, à des forces auxiliaires et irrégulières. Ne méprise pas ces dernières. Les corps de mercenaires hexers sont d’abord des Hexers et ensuite des mercenaires. Ils ne sont ni aussi lâches ni aussi couards que les mercenaires auxquels tu es habitué. Aucun groupe opérant dans notre État n’est incompétent ! »
« La commande dont tu parles concerne donc l’un de ces groupes du secteur privé ? »
Elle acquiesça. « C’est bien ça, mais tu aurais tort de croire que tous ces groupes sont véritablement privés. L’Hégémonie abhorre le chaos et la liberté sans contrôle. Nous n’autorisons aucun groupe opérant sur notre territoire à être indépendant. Chaque corps de mercenaires a au moins une Hexer respectable comme soutien. Cela permet de les garder sous contrôle, car leur protectrice doit toujours répondre des méfaits du groupe fautif. »
Ves devait reconnaître que c’était une manière viable de limiter les dégâts que ces groupes pouvaient causer au combat. Cependant, seule une puissance aussi forte et unie que l’Hégémonie Hexadrique pouvait imposer des conditions aussi restrictives.
La République Lumineuse ne pourrait jamais faire appliquer de telles règles, surtout quand son territoire accueillait un nombre considérable de groupes étrangers !
« Alors, parle-moi de la commande. »
« Il est encore trop tôt pour en discuter la nature. Nous peaufinons toujours les détails. Il nous faudra un peu de temps pour finaliser le contrat. »
« Qu’est-ce que tu peux me dire, alors ? »
« Je peux te parler de notre cliente. Pour commencer, crois-tu que tous les Hexers se ressemblent ? »
« Bien sûr que non. » Ves secoua aussitôt la tête. « Même si vous, les Hexers, partagez une culture forte, vous n’êtes pas tous pareils. Il existe une grande diversité parmi vous. Même les Wodins comme Gloriana, Brutus et Ranya sont très différents les uns des autres. De plus, plus un État est grand, plus ses sous-populations sont diverses.
Je peux imaginer que les Vraken comme toi sont très différents des Everns. »
« Puisque tu le comprends, tu devrais savoir qu’il y a toujours des marginaux au sein d’une population. L’Hégémonie ne fait pas exception. À cause des… complications liées à ton identité, il est impossible de proposer tes méchas aux organisations hexers traditionnelles. Il est également difficile de pénétrer notre marché. »
« Parce que je suis un “garçon”. »
« Exactement. » Calabast ricana. « Les seuls Hexers prêts à utiliser tes produits sont donc ceux qui sont désespérés et soumis à des restrictions particulières. Après de longues recherches, Gloriana et moi avons trouvé un groupe hexer prêt à piloter un mécha conçu par un concepteur de méchas étranger et masculin. »
Présenté de cette façon, Ves ne se sentit pas du tout flatté. Quel groupe hexer était à ce point désespéré pour faire appel à lui et à ses méchas ?!
« Comment s’appelle-t-il ? »
« Les Sœurs Pénitentes. »